Revue du MAUSS n° 30 · 2e semestre 2007

Vers une autre science économique

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On ne desserrera pas l’emprise toute-puissante de l’économie (et de la finance) sur nos vies, on ne bâtira pas un « autre monde » sans ébranler la croyance en la science économique orthodoxe, celle qu’on enseigne à l’identique sur toute la planète désormais, et qui nous persuade qu’il n’y a pas d’alternative, pas d’autre voie possible. Or, chose étrange, ce paradigme standard, le modèle économique tout-puissant auquel tout le monde affecte de croire, est, en même temps, d’une extrême faiblesse, presque intégralement réfuté, si bien qu’à de multiples égards on peut aussi bien dire que personne n’y croit plus guère. D’où vient alors sa force ? Au premier chef, de l’éparpillement de ses critiques, de la dispersion qui règne entre les écoles économiques hétérodoxes. Chacune déclare séparément que le roi est nu, alors que ce qui les unit est infiniment plus important que ce qui les sépare, et qu’elles convergent vers ce que l’on peut appeler une économie politique institutionnaliste. Encore faut-il en prendre conscience et en tirer les conséquences. On trouvera ici les linéaments de cette économie politique institutionnaliste et un appel à l’union des économistes, fort nombreux, qui ne se satisfont pas de l’état de leur discipline et de son enseignement.

Le destin de l’œuvre de Marcel Mauss est étrange. Fondateur de l’ethnologie scientifique française, héritier intellectuel principal d’Émile Durkheim et de l’école française de sociologie, inspirateur revendiqué de Georges Bataille, Roger Caillois, Claude Lévi-Strauss – et à travers lui de Jacques Lacan – et, plus généralement, de toute l’intelligentsia française d’après-guerre, Marcel Mauss reste le plus inconnu des hommes illustres de la tradition sociologique et anthropologique. Pourquoi son parcours intellectuel, dont le fameux Essai sur le don représente le point culminant, est-il si mal compris ? Très probablement parce que Marcel Mauss, principal ami et collaborateur de Jaurès, infatigable militant du socialisme associationniste, n’a jamais accepté de dissocier amour de la science et passion du politique. En cela il s’est montré le fidèle descendant des Saint-Simon, Auguste Comte et Durkheim qui, à l’encontre de la prescription de Max Weber, se voulaient en même temps savants et politiques. Sylvain Dzimira montre ici, de manière particulièrement éclairante, comment la pensée anthropologique de Marcel Mauss ne se comprend qu’à la lumière de sa philosophie politique, et réciproquement. Et comment cette posture épistémologique (très éloignée de ce que nous recommande la vulgate aujourd’hui dominante), la seule qui donne à la science sociale toute sa vitalité et sa fécondité véritable, inspire également les travaux du MAUSS (Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales).

De plus en plus, dans tous les secteurs de la société, au travail, dans les relations entre groupes sociaux ou entre traditions culturelles ou religieuses, entre les sexes ou les générations, dans les rapports à l'État et l'administration, ou même en famille, les individus se sentent mal ou guère reconnus. Ils aspirent à la « reconnaissance », nouveau maître mot. De même au plan collectif : durant les deux derniers siècles, les luttes sociales se sont massivement présentées comme des luttes pour la redistribution de la richesse ; elles apparaissent principalement aujourd'hui comme des luttes pour être reconnus. La thématique de la reconnaissance est ainsi devenue centrale en sociologie ou en philosophie politique, comme elle l'est dans la réalité même. Une société juste, pense-t-on maintenant souvent, est celle qui accorde à tous la reconnaissance sans laquelle nous ne saurions vivre. Mais pouvons-nous tous être reconnus, et reconnus à égalité dans nos singularités ? Qu'est-ce qui anime la demande de reconnaissance ? Et l'offre de reconnaissance, par les médias, les directions d'entreprise, ou les appareils politiques, n'est-elle pas souvent illusoire et manipulatrice ? Qu'est-ce alors qu'une reconnaissance authentique ? Sur tous ces points brûlants, cet ouvrage apporte le diagnostic et les réponses de sociologues connus (et reconnus) et soulève une question insolite : l'étude des luttes de reconnaissance n'est-elle pas l'objet par excellence non reconnu de la sociologie, celui qui fonde son identité disciplinaire ?

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Sommaire

28 articles

  1. PrésentationAlain Caillé
  2. I. Vers une autre science économique (et donc un autre monde) ?
  3. Un quasi-manifeste institutionnaliste suivi de Vers une économie politique institutionnaliste ?Alain Caillé et alii
  4. L’expérience post-socialiste et le résistible apprentissage de la science économiqueBernard Chavance
  5. L’économie institutionnelle entre orthodoxie et hétérodoxieBernard Chavance
  6. L’hétérodoxie encore : continuer le combat, mais lequel ?Pascal Combemale
  7. Hétérodoxie et institutionNicolas Postel
  8. Prix, vérité et socialitéPaul Jorion
  9. Une approche transactionnelle de l'action et de l'échange : la nature d'une économie partenarialeMichel Renault
  10. L'économie de l'affection et l'écon ?omie morale dans une perspective comparative : qu'avons-nous apprisGoran Hyden
  11. Les paysans africains et l'économie moraleKazuhiko Shugimura
  12. L'entraide rurale, entre échange et réciprocitéÉric Sabourin
  13. Lettre à un jeune doctorant. Sur la causalité en économieFrançois Fourquet
  14. Libre-échange, croissance et développement : quelques mythes de l’économie vulgaireJacques Sapir
  15. Le capitalisme est-il maîtrisable et réformable ?Jean-Luc Gréau
  16. Économie morale et développement endogène : le cas de la société matengo (Tanzanie)Deogratias F. Ruratora et Stephen J. Nindi
  17. Justice sociale, justice globale et obligation de donnerFrancesco Fistetti
  18. Circonscrire la place du marché. Commentaires autour d'un texte de Pierre CalamesMarc Humbert
  19. II. Libre Revue
  20. L’analyse passée et présente des « visions du monde ». L’analyse wébérienne d’un concept sociologique négligéStephen Kalberg
  21. Louée soit l'Illusion ! (Maya n'existe pas)Henri Raynal
  22. Don et vendetta en SardaigneCosimo Zene
  23. Ce qu'on appelle si mal le don…Alain Caillé
  24. Le mouvement éthique dans les sciencesGérard Toulouse
  25. Aperçu transculturel de trois rencontres Europe-ChineShuo Yu
  26. La pauvreté comme problème de libertéMary Douglas
  27. Edward L. Bernays et la propagandeSandrine Aumercier
  28. Avoir question à tout : les sciences sociales…David Le Breton
  29. Tableau d'honneur du MAUSS à Jean-Marie TremblayTableau d'honneur
  30. Michel Terestchenko sur J. T. Godbout, Alain Caillé sur Jean Duvignaud, Pierre Prades sur Sylvie Goulard, et d'autres comptes rendus d'ouvragesLectures