Revue du MAUSS n° 31 · 1er semestre 2008

L’homme est-il un animal sympathique ?

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Tout semble aujourd’hui donner raison à Hobbes : l’homme n’est-il pas effectivement un loup pour l’homme et rien d’autre ? Le pouvoir et l’intérêt ne sont-ils pas les seuls mobiles de toute action ? Est-ce si sûr pourtant ? Prisonniers de l’axiomatique de l’intérêt qui a dominé la pensée occidentale depuis au moins trois siècles, nous avons oublié la force du courant qui s'y est constamment opposé : le « contr'Hobbes ». Son concept le plus central et le plus fécond est celui de sympathie, qui a structuré les Lumières écossaises, de Shaftesbury à Hume et à Smith. La sympathie, cette capacité de l’homme à se réjouir comme ses semblables de leurs joies ou à souffrir avec eux de leurs peines. Dans le prolongement de cette découverte philosophique essentielle, la sociologie, la psychologie, mais aussi l'économie, la biologie et l'éthologie n’ont cessé d’approfondir cette question. Ce numéro donne à voir l’ancienneté et l’étonnante actualité de cette tradition « sympathique », mais aussi son ambivalence, voire son étrangeté. Car la sympathie a ses faces d’ombre. Et si l’homme est un animal sympathique, c’est pour le meilleur... et pour le pire.

Le don fait-il encore société ? Ou, du moins, contribue-t-il encore à certains de ses ressorts essentiels ? Est-il toujours actuel ? En apparence, non. Les sociétés anciennes se sont pensées dans le langage du don mais nous, modernes, parlons un tout autre idiome, celui de l’intérêt notamment. Peut-être nous arrive-t-il encore, dans l’intimité et dans nos relations personnelles, de donner, mais il semble bien illusoire de considérer que le don serait toujours au coeur de nos sociétés contemporaines et qu’il contribuerait encore à nourrir liens, échanges et identités sociales. Faut-il alors, comme y invite la sociologie aujourd’hui, l’abandonner au folklore des anthropologues et aux spéculations des philosophes ? Conçu comme un manuel de sociologie anti-utilitariste résolument empirique et appliquée, ce livre vise à rappeler, à l’épreuve des terrains les plus variés, que le système du don – le « donner-recevoir-rendre » de M. Mauss – n’est aujourd’hui ni mort ni moribond, mais bel et bien vivant pour qui sait voir. Plus encore, il suggère que le don constitue, aujourd’hui comme hier, le système même des relations sociales en tant qu’elles sont irréductibles aux relations d’intérêt économique ou de pouvoir. Vus du don, les champs classiques de la sociologie prennent un tout autre relief. Qu’il s’agisse du monde du travail, de la sociabilité, familiale, amicale, amoureuse, des questions de genre et d’identité, de la protection sociale et de la solidarité, des associations ou de la philanthropie, du champ de la médecine et de la santé ou encore de la religion, de l’art et de la science, chacune des contributions ici réunies, rédigées par des spécialistes reconnus dans ces différents domaines, montre combien le paradigme du don ouvre la voie à une intelligence inédite des phénomènes sociaux. Invitant le sociologue à porter son regard sur ce qui circule entre les hommes (et pas uniquement sur ce qu’ils prennent et accumulent), il donne à voir cette délicate essence du social si chère à Marcel Mauss.

La question de la religion – de son essence, de sa fonction, de son origine – a été centrale dans la sociologie et l’anthropologie classiques. Pour la tirer des impasses et de la stagnation où elle est reléguée de nos jours, Camille Tarot propose ici un bilan critique des oeuvres des meilleurs comparatistes, à travers leurs théories si contradictoires de la religion. Huit auteurs principaux sont soumis à examen : Émile Durkheim, Marcel Mauss, Mircea Eliade, Georges Dumézil, Claude Lévi-Strauss, René Girard, Pierre Bourdieu et Marcel Gauchet. L’important en la matière est d’abord d’esquiver les faux irénismes comme les querelles stériles ou haineuses, pour confronter les doctrines en profondeur et systématiquement. Ensuite, de déceler l’impensé et les refoulements que produit chaque cadre théorique, pour proposer le modèle ou l’idéal-type de la religion qui paraît le mieux fondé. Au fil de cet examen, il apparaît que l’essence du fait religieux est à rechercher à l’intersection du symbolique et du sacré, à comprendre à partir des fondations d’Émile Durkheim et de Marcel Mauss, complétées par les apports de René Girard. La possible fécondité du modèle qui se dégage ainsi s’atteste par sa capacité à relire les sources et à renouveler en profondeur les vieux problèmes des fonctions de la religion, qui n’avaient guère avancé depuis Émile Durkheim.

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Sommaire

27 articles, dont 1 à lire en accès libre dans le Journal

  1. PrésentationPhilippe Chanial, Alain Caillé
  2. I. L’homme est-il un animal sympathique ? Le contr'Hobbes
  3. La querelle de l'intérêt et de la sympathie. Petite anthologie philosophique des XVIIe et XVIIIe sièclesChristian Lazzeri
  4. Les implications de la Théorie des sentiments moraux pour la pensée économique d'Adam SmithRalph Anspach
  5. Invidious sympathy in TheTheory of Moral SentimentsJean-Pierre Dupuy
  6. L'amour de l'humanité dans la morale utilitaireJean-Marie Guyau
  7. Jeremy Bentham et la sympathie pour le plus grand nombreMarie-Laure Leroy
  8. Du socialisme comme utilitarisme sympathiqueEugène Fournière
  9. L' « ère altruiste » ou le socialisme selon Benoît MalonPhilippe Chanial
  10. Au-delà de l'intérêt. (Éléments d'une théorie anti-utilitariste de l'action I)Alain Caillé
  11. La sympathie comme opérateur du donJacques T. Godbout
  12. L’idéal d'égalité appartient-il au passé ? Homo reciprocans versus Homo œconomicusSamuel Bowles et Herbert Gintis
  13. Le free rider et le confidence man. Intérêt, confiance et sympathiePhilippe Chanial
  14. Aux origines de la politique moderne : les passions et les intérêtsElena Pulcini
  15. Comment l'homme peut-il être à la fois égoïste, bon et méchant ?François Flahault
  16. Toutes les manières de rater un don humanitaireSandrine Chastang
  17. Hostilité et sympathie. Analyse d'un conte bouddhiqueMarc Anspach
  18. L'affaire Anna O. : de la cure psychanalytique au don de soiDominique Bourgeon
  19. Les ressorts de l'action. (Éléments d'une théorie anti-utilitariste de l'action II)Alain Caillé
  20. Les animaux sont-ils des êtres humains sympathiques ?Vanessa Nurock
  21. L'animal est-il un homme politique ?Alain Tonnet
  22. La vie est sans pourquoi. Redécouverte de la question téléologiqueJacques Dewitte
  23. Considérer enfin la parole-indexHenri Raynal
  24. II. Libre Revue
  25. Une éducation soixante-huitardeChristian Laval
  26. De quoi le libéralisme est-il le nom ?Jean-Claude Michéa
  27. Les médiévistes et le don. Avant et après la théorie maussienneAccès libreEliana Magnani
  28. André, mon maître. Hommage à André GorzFrançoise Gollain
  29. Philippe Chanial sur I. Théry, Jérôme Maucourant et Véronique Taquin sur R. Reich, Alain Caillé sur J. Attali, et d'autres comptes rendus d'ouvragesLectures