Revue du MAUSS n° 26 · 2e semestre 2005

Alter-démocratie, alter-économie

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Le précédent numéro de la Revue du MAUSS dressait le constat de l’existence d’un malaise, à tout le moins, dans la démocratie. Le doute sur ses potentialités et sur sa réalité s’étend chaque jour un peu plus. Mais jusqu’où convient-il de désespérer ? La seule chose sûre est que, dans leur état actuel, les mécanismes de la démocratie représentative ne peuvent plus se suffire à eux-mêmes et qu’il faut revigorer l’esprit même de la démocratie. Ce sont les modalités, les potentialités et les limites de ces alternatives à la démocratie représentative – démocratie participative, associationniste ou directe, forums plus ou moins hybrides, organisations ou coopérations en réseau, etc. – bref, de tout ce qui relève de l’alterdémocratie, que le présent numéro se propose d’examiner et d’évaluer, avec une réouverture symétrique du débat sur l’alteréconomie. Face à la menace, qui se précise, d’une crise économique et environnementale de très grande ampleur, les perspectives d’une « décroissance conviviale » et d’une redéfinition de la richesse sont-elles crédibles ? Et quels rapports entretiennent-elles avec l’idéal démocratique ? Tout ici est en chantier, les chantiers de l’espérance. Pour éviter les désillusions, il reste, sans doute, à mieux faire apparaître le dénominateur commun à ce qui se cherche ici et là. Peut-il s’agir d’autre chose, en définitive, que de bâtir une social-démocratie planétaire, radicalisée et universalisée, capable d’intégrer dans son programme la fragilité de la nature, la diversité des cultures et des systèmes politiques, comme les limites à la fois de la démocratie représentative et de la richesse marchande ?

On a pu croire ou espérer, un temps, que les monstruosités de la Seconde Guerre mondiale étaient derriere nous. Définitivement. Or partout, à nouveau, on massacre, on torture, on extermine. Comment comprendre cette facilité des hommes à entrer dans le mal ? La réponse à cette question devient chaque jour plus urgente. Michel Terestchenko rouvre ici le débat. D’abord, en complétant la démonstration de Hannah Arendt : de même que ce ne sont pas seulement des monstres qui basculent dans l’horreur mais des hommes ordinaires, trop ordinaires, de même, montre-t-il, il n’est pas besoin d’être un saint pour accomplir le juste et secourir des victimes au risque de sa vie. Héros ou salaud ? C’est toujours une petite décision initiale, à peine perceptible, qui décide du côté dans lequel, une fois engagé, on se retrouvera in fine. Mais qu’est-ce qui explique cette décision ? C’est là où l’enquête de M. Terestchenko prend toute son ampleur. En procédant à une reconstitution critique du débat central de la philosophie morale depuis le xviie siècle, aujourd’hui relayé par la majorité des sociologues et des économistes, elle montre combien est stérile l’opposition entre tenants de la thèse de l’égoïsme psychologique et défenseurs de l’hypothèse d’un altruisme sacrificiel. Ce n’est pas par « intérêt » qu’on tue ou qu’on torture. Ni par pur altruisme qu’on se refuse à l’abjection. Les travaux qui analysent les phénomènes de soumission à l’autorité, de conformisme de groupe ou de passivité face à des situations de détresse, invitent à comprendre tout autrement les conduites de destructivité. Tirant les conclusions philosophiques de recherches récentes entreprises en psychologie sociale et s’appuyant sur certains exemples historiques particulièrement éclairants – tel le cas de Franz Stangl, le commandant de Treblinka, ou, à l’opposé, les actions héroïques du pasteur André Trocmé et de sa femme Magda au Chambon-sur-Lignon –, l’auteur propose de penser les conduites humaines face au mal selon un nouveau paradigme : celui de l’absence ou de la présence à soi.

Où il est soutenu, notamment, que la mondialisation du rituel a largement précédé celle de l’économie ; que le mariage et les funérailles ont été d’abord un privilège royal qui a fini par s’étendre à toutes les couches de la société ; que la souveraineté a été originellement dévolue à des rois morts ; que c’est l’usage rituel de l’huile et des excréments qui a ouvert la voie à leur utilisation technique comme lubrifiant et comme engrais ; etc. Se pourrait-il donc – et telle est l’hypothèse provocante soutenue par l’auteur – que tout ce que nous appelons la civilisation, et toutes les institutions caractéristiques des sociétés humaines proviennent du développement et de la transformation d’activités rituelles qui se sont peu à peu répandues dans le monde entier ? Dans cet ouvrage posthume ici publié pour la première fois en français (titre original Social Origins), A. M. Hocart, l’un des plus grands anthropologues du xxe siècle – dont les idées, après une période d’oubli relatif, reviennent en force –, présente toute une série d’arguments frappants en faveur de cette thèse qui remet en cause nombre de nos certitudes et ouvre un champ de réflexion immense.

Sommaire

26 articles, dont 1 à lire en accès libre dans le Journal

  1. PrésentationAlain Caillé
  2. I. Alterdémocratie, alteréconomie. Chantiers de l'espérance
  3. Le Forum social mondial à la croisée des cheminsImmanuel Wallerstein
  4. La démocratie des intersticesDavid Graeber
  5. Pas de représentation sans représentativité ?Accès libreJacques T. Godbout
  6. Crise de légitimité des élites gouvernementales et politiques françaises et conditions d'une refondation de la RépubliqueJean-Pierre Worms
  7. La postdémocratie. Entre gouvernance et caudillismeAhmet Insel
  8. La reconnaissance au présent: les dimensions temporelles de l'histoire et de la mémoireStéphane Dufoix
  9. De la démocratie participativeCollectif
  10. Comment achever la démocratie représentative ?Bernard Guibert
  11. Le peer to peer : nouvelle formation sociale, nouveau modèle civilisationnelMichel Bauwens (et R. Sussan)
  12. Qui participe à quoi ?Paul Cary
  13. La nécessité de la participation est-elle toujours argumentée par un besoin de plus de démocratie ?Sylvie Malsan
  14. Le démocratisme ou la démocratie par excèsJean-Paul Russier
  15. La crise du capitalisme américainPaul Jorion
  16. Écofascisme ou écodémocratie ?Serge Latouche
  17. Le développement durable est-il l'avenir de la démocratie ?Fabrice Flipo
  18. Esquisse d'une démocratie anti-utilitaristeJean-Paul Lambert
  19. Un SEL entre idéal démocratique et esprit du capitalismeBertrand Liatard et Daniel Lapon
  20. Au-delà de la richesse monétairePatrick Viveret
  21. La richesse au-delà de la valeurJean-Marie Harribey
  22. Consommation et richessesArnaud Berthoud
  23. Vers une nouvelle pensée socialeFrançois Flahault
  24. II. LIBRE REVUE
  25. Le lien associatif et interassociatifSylvain Pasquier
  26. Monde commun, common decency, bon sens et sens communSerge Latouche
  27. Rythmes archaïques (suite et fin)Pascal Michon
  28. La soucoupe de solitudeJean-Pierre Siméon
  29. Bibliothèque