Revue du MAUSS n° 25 · 1er semestre 2005

Malaise dans la démocratie

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Il y a seulement quelques années, on pouvait raisonnablement espérer une extension planétaire rapide de la démocratie. Aujourd’hui, les doutes nous assaillent de partout. Des régimes qui semblaient y avoir accédé basculent à nouveau dans la dictature (Russie), d’autres ne semblent pas près d’en sortir (Chine), des régions entières sombrent dans le chaos (Afrique, une partie de l’Amérique du Sud ou du centre, etc.) Quant à la tentative d’exporter la démocratie par la force, en Irak ou au Moyen-Orient, elle pose au minimum problème. Face à cette régression des idéaux démocratiques, c’est notre manière même de les penser qui doit être interrogée. La question n’est plus seulement de savoir si ces idéaux nés en Occident sont exportables ailleurs, universalisables, mais s’ils sont encore effectifs et vivaces en Occident même. Et à quel degré. Pour certains, nous entrons dans une ère de barbarie douce, d’oligarchie ou de ploutocratie, mais aussi affaissées soient-elles, nos démocraties restent des démocraties. Pour d’autres, le couplage à peu près vertueux du marché et de la démocratie (l’un appelant l’autre) est aujourd’hui épuisé : nous serions désormais, en Occident aussi, sortis de l’orbe de la démocratie, et nos régimes n’auraient plus de démocratiques que le nom, la forme et la rhétorique. Mais que sont-ils alors ? Un totalitarisme nouveau ? Un « globalitarisme » ? Autre chose encore ? Ce débat est infiniment complexe. Pourtant, il n’en est sans doute pas de plus essentiel et de plus urgent. Ce numéro du MAUSS tente de lui donner toute sa consistance.

« S’il valait, je crois, la peine de rééditer le présent livre, épuisé depuis plusieurs années, c’est parce que les articles qu’il rassemble et notamment les trois textes principaux – la critique de Pierre Bourdieu, la relecture de La République de Platon et la réflexion sur le don, l’intérêt et le désintéressement (et sur Derrida…) – correspondent à des moments charnières dans la réflexion du MAUSS (Mouvement antiutilitariste dans les sciences sociales). Avant l’explicitation d’un “paradigme du don” (ici esquissé), qui aura été le travail principal des dix dernières années de La Revue du MAUSS, il fallait s’expliquer en profondeur sur ce qui fait problème dans l’“axiomatique de l’intérêt” et dans l’utilitarisme ou, à l’inverse, dans l’an-utilitarisme d’un Jacques Derrida. C’est que la recherche d’un don absolument pur et désintéressé est aussi illusoire et démobilisatrice, pour la pensée comme pour l’action, que la réduction de toute action aux calculs intéressés qui sont censés l’inspirer. Ce n’est qu’une fois clairement prémuni des séductions de ces deux frères ennemis qu’il est possible de commencer à avancer pour de bon. » A. Caillé.

En tant qu’hommes et femmes modernes nous nous trouvons écartelés entre deux séries de certitudes et d’exigences parfaitement inconciliables. D’une part, notre époque nous pousse impérieusement à croire que rien n’échappe à la loi toute puissante de l’intérêt et qu’il nous faut nous-mêmes nous y plier en devenant des « calculateurs » avisés. D’autre part, nous aspirons tous à nous y soustraire pour accéder enfin à cette pleine générosité, à ce don pur et entier, que la tradition religieuse dont nous sommes issus nous enjoint de rechercher. Mais c’est là une tâche impossible, rétorque la première croyance pour qui rien n’échappe au calcul, si bien qu’il ne saurait exister de générosité et de don que mensongers. Pour Alain Caillé, la question est mal posée. L’examen, à travers deux de ses plus grands représentants (Platon, P. Bourdieu), de ce qu’il appelle « l’axiomatique de l’intérêt » ; celui, à l’inverse, des caractérisations du don par une impossible et inaccessible pureté (J. Derrida), révèle la profonde solidarité qui unit les deux pôles de l’esprit moderne, et incite à chercher, dans le sillage du Marcel Mauss de l’Essai sur le don, une conception du don plus harmonieuse et raisonnable. Rien n’est sans doute en effet plus urgent si nous voulons penser notre temps, scientifiquement et moralement, à égale distance du cynisme et de l’idéalisme.

La fatalité revêt aujourd’hui les traits de la nécessité économique : nous n’aurions plus d’autre choix que de nous y soumettre. Comment échapper à ce destin funeste ? En critiquant le discours économique dominant, assurément. Mais si ce discours triomphe partout, n’est-ce pas que sa critique a échoué ? Il lui a manqué, en définitive, de ne pas assez rompre avec les postulats fondateurs de la vision économique du monde : la certitude que l’être humain est d’abord un Homo œconomicus ; la croyance à la clôture de l’ordre économique sur lui-même ; la foi dans la visée d’une science économique. D’où ces multiples projets, toujours avortés, de créer une « autre économie », plus rationnelle ou plus humaine, ou d’édifier une autre science économique, plus scientifique. Or, viser une « autre économie », c’est encore accréditer l’idée que l’essentiel serait d’ordre économique. Aspirer à une « autre science économique », c’est encore croire en la science des économistes et contribuer à sa consolidation. Plutôt que d’élaborer des alternatives aussi fracassantes que décevantes, Alain Caillé se propose donc ici d’apprendre à « dé-penser » l’économique, en le soustrayant au monopole des économistes pour le placer sous les regards croisés de l’anthropologie, de l’histoire, de la philosophie et de la sociologie. Au bout du compte, l’économique se trouve ainsi replacé dans la perspective du politique. Que gagne-t-on à ce déplacement du regard, à la fois modeste et ambitieux ? Rien, diront sans doute certains. Le principal, penseront peut-être quelques autres…

Sommaire

26 articles

  1. PrésentationAlain Caillé
  2. I. Malaise dans la démocratie. Le spectre du totalitarisme
  3. Democratic BluesJean Baechler
  4. Democratic Swing. Réponse au Democratic Blues de J. BaechlerAlain Caillé
  5. Démocratie et globalisationAlain Joxe
  6. Naissance et développement de la démocratie post-totalitaireJean-Pierre Le Goff
  7. Le pari démocratique à l'épreuve de l'individualisme contemporainPhilippe Corcuff
  8. Consensus et dissidence, ou : s'il y a tant de fumée, il ne peut pas y avoir de feuJacques Dewitte
  9. Démocratie, totalitarisme et parcellitarismeAlain Caillé
  10. Le monde et l'empire fluidesPascal Michon
  11. Totalitarismes : de la terreur au meilleur des mondesMichel Freitag
  12. La rareté du tempsGilles Gagné
  13. Georges Bataille et la modernité : « la politique de l'impossible »Jean-Michel Besnier
  14. L'influence de la culture politique sur les malentendus entre nations en politique étrangère. L'exemple des États-Unis et de l'AllemagneStephen Kalberg
  15. La démocratie n'est pas une politiqueDick Howard
  16. Du clientélisme politiquePierre Tafani
  17. Démocratie et partis politiques. L'exemple du Parti socialisteVincent Desmeuliers
  18. Le cercle vicieux de la démocratie moderne : l'individu contre le collectifJean-Paul Russier
  19. II. LIBRE REVUE
  20. Assujetties au don, sujets de don. Réflexions sur le don et le sujet fémininElena Pulcini
  21. La communauté est-elle l'espace du don ? De la relation, de la forme et de l'institution sociales (2e partie)Stéphane Vibert
  22. L'Ultime ready-made œuvre d'art immatérielle, gratuite et anonyme. En trois partiesAnonyme
  23. L'universel démocratique n'est pas un rêve totalitaire occidentalKisitio Owona
  24. Que veut le don ? suivi de Vers une ontologie morale du don ?Gérard Gendre
  25. Utilité, normes et sentiments moraux. De leur incommensurabilitéHelena Lopes
  26. En quête de la sarma. Essai sur les attentes socialesVintila Mihailescu
  27. Rythmes archaïques (1re partie)Pascal Michon
  28. Prière d'insérer…Étienne Lévy
  29. Bibliothèque