Revue du MAUSS n° 33 · 1er semestre 2009

L’Université en crise

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Faudrait-il en finir avec l’Université pour être résolument « moderne » ? N’est-ce pas cette mort programmée qui est au coeur des textes ministériels de 2007-2008 et de la mobilisation, d’une rare obstination, qu’ils ont provoquée chez les universitaires et chercheurs ? Certes, l’Université doit être réformée. Tout particulièrement en France où elle est le parent plus que pauvre, misérable, des « grandes écoles ». La réforme LRU, avec son exhortation à l’autonomie a pu, un temps, séduire. Mais elle se traduit en fait par une diminution des moyens et par un contrôle renforcé sur les enseignants-chercheurs. Accélérant la fragmentation générale des connaissances, transformées en supposés savoirs experts, évaluées par une expertise automatisée, ce vent de «réformes» mène à un abandon peut-être irréversible de l’idéal humaniste et démocratique du savoir. Devons-nous défendre l’institution et les « corps », réputés synonymes de lourdeur ? Notre réponse, progressiste, est oui : ils sont les conditions de la liberté de penser et de la fécondité scientifique, et donc de la vitalité de nos sociétés. Encore faut-il que les propositions de réforme viennent d’abord de la communauté universitaire elle-même. Ce à quoi ce numéro – qui réunit des textes venus de bords bien différents – voudrait contribuer. À la réinvention d’une démocratie universitaire.

Qu’est-ce qui pousse les sujets sociaux à agir ? Les mobiles de nos actes sont innombrables et la littérature entière, tout l’art, tous les films ne suffiraient pas à les décrire. Les sciences sociales ou la philosophie ont besoin quant à elles de se donner des repères leur permettant de saisir les ressorts essentiels de l’action. Et ici, on touche vite aux débats centraux de ces disciplines. L’opinion, largement dominante, y est que l’action des hommes s’explique nécessairement et exclusivement par l’intérêt, qu’il soit d’ordre économique, sexuel, de conservation, de pouvoir ou de prestige. Comme le montre Alain Caillé dans ce livre, une théorie anti­utilitariste de l’action, au contraire, s’attache à montrer que ce réductionnisme est intenable. Il laisse en définitive échapper l’essentiel de ce qui importe aux humains, car c’est précisément en s’affranchissant du cercle étroit des intérêts, sans pourtant les dénier, qu’ils deviennent des sujets. Et c’est parce qu’ils aspirent plus à être reconnus qu’à accumuler que les hommes ne sont pas réductibles à la figure de l’Homo oeconomicus. Ce qui est vrai des sujets sociaux individualisés l’est tout autant des sociétés, ces quasi-sujets collectifs structurés et rendus visibles et pensables par l’opération conjointe du politique et du religieux, dont l’auteur propose ici une conceptualisation systématique. Dès lors, une théorie anti-utilitariste de l’action doit constituer la pièce maîtresse, la matrice de toute sociologie générale qui entreprenne de rompre avec les approches économicistes, si dominantes aujourd’hui, de l’Histoire et de la vie en société.

Ce livre aborde la principale énigme du monde du travail : la coopération. Elle est nécessaire au bon fonctionnement des entreprises, mais ne repose que sur la « bonne volonté » des opérateurs. La coopération ne s'explique en effet ni par l'intérêt économique, ni par la contrainte des procédures, ni par les normes de métier. Elle repose largement, au bout du compte, sur la seule volonté de donner : on donne aux autres parce que donner permet d'échanger et donc d'exister en entreprise. Coopérer suppose en effet de créer des liens sociaux, par l'intermédiaire desquels circulent des biens, des informations, des services, des symboles, des rites ou des émotions, comme circulaient les dons dans les sociétés « primitives ». Mais, hier comme aujourd’hui, ces échanges ne peuvent être réduits à une série de comportements altruistes et pacifiques : donner représente également le moyen d'obliger, d'obtenir, de trahir ou de prendre. Et ce« commerce » se réalise au nom d'un tiers, qu'il se nomme métier, mission, projet, réseau ou entreprise. Celle-ci tire donc parti de cette ingéniosité collective qui se donne à elle, permettant le changement et le mouvement. Pour autant, loin de reconnaître ces générosités, elle dénie l'existence du don et privilégie les modes de gestion « modernes », qui préfèrent que salariés et employeurs soient quittes, plutôt que mutuellement endettés. Norbert Alter aboutit ainsi à la mise en évidence d'un phénomène paradoxal, qui prend à rebours les discours du management ordinaire : le problème des organisations ne consiste pas à « mobiliser les salariés », mais à tirer parti de leur volonté de donner.

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Sommaire

35 articles

  1. PrésentationAlain Caillé, Philippe Chanial
  2. I. L’Université en crise. Mort ou résurrection ?
  3. Le discours de HarvardDrew Gilpin Faust
  4. Léon Bourgeois, l’Université et l’idéal républicainSerge Audier
  5. L’unité nécessaire de l’enseignement supérieurLéon Bourgeois
  6. La crise de l’Université française : une perspective historique et socio-démographiqueFrançiois Vatin et A. Vernet
  7. Les réformes des universités en EuropeChristine Musselin
  8. Pourquoi il faut refuser l’actuelle réforme du statut des universitairesOlivier Beaud
  9. Lettre à un collègue disparuAnonyme
  10. Les mobilisations universitairesJean-Paul Russier
  11. Entretien : « Les princes traitent toujours d’inutile ce qu’ils ne comprennent pas »Michel Blay/de Fontenelle
  12. « Publish or Perish ! » La soumission formelle du savoir au capitalAhmet Insel
  13. Réformes de Bologne et économicisation de l’enseignement supérieurSandrine Garcia
  14. Les nouvelles usines du savoir du capitalisme universitaireChristian Laval
  15. Rationalités universitaires et travail en Amérique latine sous le néolibéralismeAlberto L. Bialakowsky et al.
  16. La bibliométrie et les gardiens de l’orthodoxieGiuseppe Longo
  17. Petits conseils aux enseignants-chercheurs qui voudront réussir leur évaluationGrégoire Chamayou
  18. Les mirages de la bibliométrieMichel Berry
  19. Misère du managementHenry Mintzberg
  20. Les économistes se réveilleront-ils en 2009 ?Geoffrey M. Hodgson
  21. Pourrait-on enfin avancer dans la réforme de l’enseignement de l’économie ?James Galbraith
  22. Enseigner l’enthousiasme ? Sur l’enseignement de la psychiatrieJean-Louis Chassaing
  23. Universitaires, encore un effort pour être autonomesBruno Latour
  24. Autonomie des universités, l’impostureThomas Piketty
  25. Le loup et le chienPhilippe d’Iribarne
  26. Universités : réapprendre la responsabilité collégialeCatherine Paradeise et Yves Lichtenberger
  27. Ouvrir l’Université aux possibles démocratiquesF. Flipo et L. Larqué
  28. Les finalités de l’Université comme institutionMichel Freitag
  29. L’identité collective d’un corps enseignantVincent Descombes
  30. Des raisons de l’efficacité supérieure d’un ordre institutionnel sur l’ordre marchandOlivier Favereau et al.
  31. De l’institution universitaireKarl Jaspers
  32. La querelle des recrutementsA. Caillé, P. Michon, F. Vatin et Personne
  33. Pour un cercle des professeurs disparus(Appel)
  34. Depuis une cellule de détention pour professeurs désintéressésHitoshi Yakushiin
  35. Onze modestes propositions de réforme de l’UniversitéAlain Caillé et François Vatin
  36. La querelle des droits d’inscriptionAnnie Vinokur
  37. Bibliothèque