Chers cousins
Nous interrogeant sur le périmètre juridique de l’inceste après l’instauration du « mariage pour tous » [1], nous avons constaté que diverses parties des Etats-Unis [2] (d’esprit protestant cachant mal des mœurs très libres sous une pudibonderie de couvent) interdisent l’union entre cousins du premier degré [3] ; quoique génétiquement proche, l’alliance entre de tels cousins n’a rien de choquant pour un Français [4]. Néanmoins, ces fortes variations culturelles du statut de l’union entre cousins (là incestueuse, ici usuelle sinon recommandée) incitent à revenir sur cette question très significative, que deux fois déjà nous avions rencontrée en Massif-Central.
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« Pour les structures élémentaires, la démonstration de Lévi-Strauss est magistrale. Mais quid de la parenté à structure complexe ? » nous demandait Jean Cuisenier vers 1981, ne faisant là que re-poser oralement la question à quoi il s’était efforcé de répondre en sa thèse [5]. Car Claude Lévi- Strauss avait constaté les « difficultés formidables » - théoriques et informatiques - auxquelles se heurtait l’élucidation de telles structures : en fait, ce problème ne l’intéressait guère, seule importait la construction des structures qualifiées élémentaires des peuples très éloignés de l’Occident ; en pratique, le maître s’en tenait là. Cuisenier - entre autres - n’eut aucune peine à faire valoir que l’on se détournait ainsi de la parenté mondialement majoritaire : pour qui entendait passer d’une ethnologie réduite à ces peuples à une anthropologie d’intention universelle, ce point d’arrêt n’était pas tenable ; en vérité, il semble que la méthode structurale proprement dite ne s’applique bien qu’aux structures élémentaires à « modèle mécanique » et, concernant la parenté, à l’alliance dite « à prescription » : Ego masculin épousera telle femme prescrite par les seules règles d’alliance, et non une autre. Ayant repris le problème en sous-œuvre, Cuisenier a proposé, sur exemple comparatif des Turkmènes d’Anatolie et des Bejaouas de Tunisie, que toute alliance effective relève à la fois de proscriptions (qui définissent l’inceste), de prescriptions (telle femme plutôt que telle autre) - et de choix stratégiques nombreux et divers. Dès lors, la dichotomie entre structures élémentaires et complexes tendait à s’évanouir : les structures de toute parenté engrenant toujours sur d’autres structures (techno-économiques, démographiques, voire axiologiques...), les premières et les secondes ensemble se caractérisent par les affinités structurales de leurs domaines respectifs, significatives du milieu sociétoculturel qui les engendre. Pour esquisser ces affinités, Cuisenier a bâti, au delà du premier structuralisme - et au prix de grands efforts statistiques -, des « simulacres » évoquant les typologies wébériennes, et peut-être plus exigeants encore que celles-ci [6].
Relisant récemment Le harem et les cousins de Germaine Tillion [7], nous avons réalisé que dès avant Cuisenier, mais en termes plus brefs [8], ce travail aussi faisait involontairement grief à Lévi-Strauss de son recul devant les structures complexes, puisque Tillion prenait en compte la totalité de la parenté, la divisant en trois types majeurs de « républiques » :
- celle « des beaux-frères », à référence plutôt exogame [9], créant une association entre Ego masculin avec frère de son épouse ainsi qu’avec le mari de la sœur de celle-ci : type des « républiques » englobant les sociétés dont traite l’ethnologie classique ;
- celle « des citoyens », liant entre eux tous les individus d’une même nation ou d’un même Etat, vaste société en quoi l’alliance matrimoniale est régie par ledit « échange généralisé », chaque femme ou homme trouvant, au delà des quelques parents prohibés, son allié(e) où bon lui semble - en apparence - dans le tissu sociétal aussi étendu que composite : type des « républiques » ordinairement étudiées par la sociologie ;
- enfin la république « des cousins », en principe endogame, catégorie groupant, de manière significative, des sociétés très comparables à celles étudiées par Cuisenier.
La thèse de Tillion peut se résumer comme suit. De l’Atlantique Nord (y compris Sahel, Sahara, Maghreb et Moyen-Orient) au Pacifique, tout « l’Ancien Monde » eurasiatique aurait toujours érigé en doctrine ultime les trois mots clôturant l’opus magnum de Lévi-Strauss qui, grand amateur des « républiques » exogames de beaux-frères, estimait chimérique « (…) la douceur, éternellement déniée à l’homme social, d’un monde où l’on pourrait vivre entre soi » [10] ; en cet objectif, cet immense arc sociétoculturel se signalerait par le mariage préférentiel entre cousins, idéologiquement définis comme des sortes de germains un peu éloignés l’un de l’autre : d’où découleraient divers avantages et inconvénients sociologiques, bien recensés et commentés par Tillion. De plus, ce mariage obstiné pour ne vivre qu’entre soi pourrait, selon elle, remonter au Paléolithique, et lors de la naissance de la cité au Néolithique, cette alliance entre cousins aurait pu entrer en conflit avec celle entre citoyens [11] ; cependant, la ville dévorant constamment ses enfants (par épidémies, famines, etc.), elle eût été sans cesse fournie en immigrants ruraux apportant avec eux le modèle du mariage entre cousins, lequel se renouvellerait ainsi indéfiniment comme concurrent du mariage « civil » entre non-parents : selon des modes variés et divers dosages, les deux formes d’alliance rivaliseraient toujours en nos sociétés actuelles - et Tillion en veut pour preuve les sociétés méditerranéennes (du Maghreb entre autres, son terrain de prédilection), caractérisées à ses yeux par deux plaies majeures dues à l’entre-soi : une intense jalousie soigneusement inculturée, d’où la péjoration et l’infantilisation de la femme.
Cette fresque ethno-historique brillante, audacieuse, forme un système tillionien séduisant par une cohérence interne inspirée du positivisme de la IIIe République : idéologie humaniste, discrètement féministe, assez vivement anticléricale ; fresque çà et là dépassée par la recherche (concernant Néanderthal par ex.), elle souffre de quelques présupposés des décennies 1960 et postérieures - que nous ne discuterons pas, non seulement en raison de ce qu’ils n’affaiblissent pas la thèse générale de cette dame admirable sur le cousinage, mais aussi parce que ses implicites conclusions de morale ne nous concernent guère ici : que le sens méditerranéen de l’honneur oblige les Maghrébins, Corses et autres Grecs à maltraiter, emprisonner, voire assassiner par-ci par-là leurs femmes, s’avère certes navrant, mais il semble douteux que le remède, s’il existe, relève de l’anthropologie stricto sensu. Un seul point tout technique nous paraît toutefois à discuter : insistant, au début de l’ouvrage, sur le fait qu’en le fameux « Ancien Monde », les cousins se considèrent souvent comme des sortes de germains (ce dont le système des appellations, divers dictons, etc., donnent de nombreux témoignages), Tillion croit pouvoir écrire que cette aire « ne prohibe pas l’inceste » [12]. Bien qu’il s’agisse, pour l’essentiel, d’une expression destinée à frapper le lecteur, l’anthropologue en tant que tel ne devrait peut-être pas s’autoriser pareille facilité littéraire ; car - le répétera-t-on jamais assez ? - la prohibition de l’inceste, quel qu’en soit le périmètre variable selon les cultures, est dûment universelle [13], et le fameux contre-exemple des souverains donnés comme dieux vivants ne pouvant épouser que leur sœur [14] n’est que l’exception « divine » confirmant l’humaine loi morale [15]. Donc on ne saurait confondre la parenté en actes avec les termes d’adresse entre parents (on pense - entre mille exemples - à Charles Baudelaire : « Mon enfant [ = ma fille], ma sœur, / Songe à la douceur / [etc.] ») n’exprimant qu’un fantasme freudien idéologiquement toléré, sorte de licence poétique. En revanche, l’effet sociologique de ce fantasme du « vivre entre soi », à savoir l’effective alliance préférentielle entre cousins, se révèle si fréquente qu’elle cautionne la thèse tillionienne de facto, en quelque sorte par son seul poids ethnographique.
Toutefois, il faut aussitôt nuancer, et détailler ce mariage entre cousins - l’un des plus prescrits au monde -, puisqu’on ne peut négliger que la plupart des sociétés opposent nettement celui entre cousins croisés, très majoritaire, à celui mal vu entre cousins parallèles. On sait que ces derniers sont liés par deux géniteurs germains de même sexe : par ex., Mohamed et Aïcha sont cousins parallèles si leurs pères sont frères, ou si leurs mères sont sœurs ; et s’il épouse Aïcha fille de son oncle paternel, Mohamed et elle se conforment à l’idéal dudit « mariage arabe » [16]. Mais la plupart des sociétés proscrivent ce mariage entre cousins parallèles, perçus et souvent nommés comme frère et sœur classificatoires ; tel n’est pas le cas des cousins croisés (i.e. liés par deux germains de sexes différents), cousins nullement sentis comme frère et sœur, et dont l’union se montre souvent des plus recommandées. On sait que Lévi-Strauss, frappé après tant d’autres par la fréquence de cette union appréciée contrastant avec la rareté de l’union dépréciée entre cousins parallèles, l’a magistralement interprétée par l’une des plus séminales de ses démonstrations structurales. Entre l’universelle prohibition de l’inceste qui définit négativement et individuellement les conjoints proscrits au seul Ego, et l’ »organisation dualiste » également très répandue dont les moitiés exogames définissent positivement et collectivement les conjoints prescrits à des groupes d’individus, l’union entre cousins croisés indique positivement et individuellement son épouse à Ego [17] ; médiateur entre proscription de l’inceste et prescription de l’organisation dualiste, ce mariage des cousins croisés « (…) possède la plus grande valeur significative (…) » d’une structure régissant les trois systèmes, et constitue « (…) la véritable experimentum crucis de l’étude des prohibitions matrimoniales » [18]. En effet, il s’agit d’expliquer qu’en vue du mariage, « (...) les cousins croisés sont recommandés pour la même raison qui fait que les cousins parallèles sont exclus » ; outre cette claire proposition, la démonstration lévistraussienne, fort synthétique et appuyée par un graphe très dense, reste difficile [19]. Pour la bien résumer, il faut raisonner, avec Lévi-Strauss, selon le principe de réciprocité sociétale, si fondamental et profondément maussien, et en reprenant ses termes de femmes « gagnées « et « perdues « (ou plutôt, « dues « ) par les différents groupes échangistes -par ex. des clans. Dans les systèmes simples de l’échange restreint, deux hommes, cousins croisés unilatéraux [20] échangent leurs sœurs : simultanéité supprimant toute notion de dette. La dette apparaît lorsque la réciprocité se trouve différée d’une génération : épousant sa cousine croisée, mais sans échanger sa propre sœur avec son cousin croisé, Ego crée ou plutôt entretient un « déséquilibre dynamique « (Lévi-Strauss) puisqu’à la génération suivante, le groupe d’Ego devra rendre une femme au groupe d’où est issue sa cousine-épouse. Or les graphes de parenté montrent que si Ego est lié par son père à celle-ci (dite patrilatérale : elle est fille de la sœur de ce père), à chaque génération il y a inversion des groupes donneur et receveur d’épouses, ce qui en première analyse paraît commode mais se révèle poser, à expériences répétées, force difficultés sociologiques sinon psychologiques [21] ; alors que si Ego est lié par sa mère à sa cousine-épouse (dite matrilatérale : elle est fille du frère de cette mère), à chaque génération tous les groupes, aussi nombreux que l’on veut à partir de trois, reçoivent d’un côté et donnent de l’autre : c’est ce que l’on nomme l’échange généralisé à cycles d’alliances asymétriques, où les femmes circulent toujours dans le même sens (le groupe A donne à B, qui donne à C, qui donne à A...), système ayant fourni mille preuves de sa très efficace fluidité sociologique. D’où le succès quasi mondial de la cousine croisée matrilatérale comme épouse d’Ego. Par contre, nombre de sociétés estiment que s’il épouse sa cousine parallèle, qu’elle soit patrilatérale ou matrilatérale (leurs pères sont frères ou leurs mères sont sœurs), Ego « réserve « sa sœur à son seul cousin parallèle, i.e. au frère de son épouse - et réciproquement de la part de ce frère : échangeant leurs sœurs, ces deux cousins parallèles masculins donnent l’impression subjective de garder entre eux, et pour eux, deux femmes au sens propre indues à chacun, puisqu’à la génération précédente, leurs pères qui sont frères n’ont pas conservé de dette l’un envers l’autre [22]. Résumons encore : assurant un échange continu et facile, l’union des cousins croisés commande à Ego de ne donner sa sœur qu’à un cousin envers lequel il est en dette d’une épouse depuis la génération précédente, i.e., en termes lévistraussiens, seulement à un cousin qualifié pour la recevoir : si en outre cette sœur est donnée à son cousin croisé matrilatéral, l’échange généralisé atteint au maximum de fluidité (alors qu’on l’a vu, l’alliance d’Ego avec sa cousine croisée patrilatérale crée une délicate inversion de circulation des femmes à chaque génération) ; quant au supposé auto-enfermement obsidional de deux cousins parallèles échangeant leurs sœurs, on comprend qu’il soit souvent objet de réprobation et de prohibitions, et fasse fréquemment des quatre cousins parallèles (deux frères, deux sœurs) des germains classificatoires. Epousant son cousin croisé, la sœur d’Ego respecte à la fois la lettre et l’esprit de réciprocité sociétale, alors qu’épousant son cousin parallèle, elle paraît n’en respecter que la lettre [23] : « le mariage entre cousins croisés exprime donc seulement (…) qu’en matière de mariage, il faut toujours donner et recevoir, mais qu’on ne peut recevoir que de qui a l’obligation de donner, et qu’il faut donner à qui possède un titre à recevoir (...) » [24]. Insistons sur cette parfaite application développée de la grande leçon de Marcel Mauss [25] : Ego ne doit pas échanger avec n’importe quel cousin, mais avec celui auquel une épouse est due en retour puisque l’oncle d’Ego et père de ce cousin avait donné sa sœur au père d’Ego. Cette obligation qu’a le fils de rendre, en échange de sa mère (i.e. de l’épouse donnée à son père), une épouse au fils de son oncle maternel [26], explique, selon Lévi-Strauss, que le mariage de ce dernier fils avec sa cousine croisée soit si répandu ; et pour la même raison, que le mariage d’Ego avec sa cousine parallèle fasse l’objet d’une telle « antipathie » [27] . Ne pouvant s’opérer par un don-contre-don trop fermé sur lui-même - presque incestueux [28] -, le mariage entre cousins parallèles ne s’avère possible, pour se conformer au principe fondamental de l’échange, qu’au prix - c’est le mot - d’un échange très particulier, qui psychologiquement finit par paraître un « achat » quasi commercial de l’épouse. En revanche, l’union avec la cousine croisée permet, de façon à la fois simple et légitime (i.e. ne fleurant nullement l’inceste... ni le commerce), de demeurer « entre soi » autant que faire se peut - et ce, par « maussien » échange non-commercial [29].
Morale et droit français ne distinguent nullement cousins croisés et parallèles, dont l’union est, en tous les cas, légitime et légale. Reflet de la morale - quoi qu’en disent les juristes -, ce droit interdit bien sûr tout mariage entre ascendant et descendant (en l’occurrence, même si ce descendant fut adopté) ainsi qu’entre germains ; précisons : est également prohibé le mariage entre oncle et nièce, tante et neveu, parâtre ou marâtre et filiâtre (mais en ces trois derniers cas, le chef de l’Etat peut lever l’interdiction). Par contre, sont tout à fait légaux le mariage entre belle-sœur et beau-frère (« libres », s’entend : par ex., l’une célibataire, l’autre veuf) et surtout, entre cousins de tout degré. En outre, on sait que la religion israélite autorise l’alliance entre cousins, que le christianisme y est plutôt défavorable, et l’islam très favorable. Cette alliance est au moins légale, voire conseillée, en une aire immense : presque tous les pays musulmans surtout, la quasi-totalité de l’Eurasie septentrionale du Portugal au Japon, la plus grande part des Amériques, l’essentiel de l’Afrique et de l’Océanie ; seules Chine, Corée, Philippines et une bonne partie des Etats-Unis prohibent le mariage entre cousins au premier degré. Donc en première analyse, Tillion a raison : ce type d’alliance avec le proche s’avère fort apprécié d’une grande majorité des ensembles sociétoculturels. Toutefois... (ici, réticence traduisant notre arrogance envers les propositions de Tillion ; dans trois paragraphes, on verra qu’à l’inverse le même adverbe trahira notre gêne).
Travaillant en Auvergne depuis 1980, nous y avons souvent noté [30] un penchant culturel, opiniâtre et sans doute ancien, à se penser comme un groupe biologique (race, peuple...) se résolvant plus discrètement de nos jours en une grande famille. D’où une sorte de sourd effort collectif pour s’apparenter l’estranger qui reste là [31] : arrivant d’une autre région, voisine ou lointaine mais française, on dit facilement de lui qu’il vient « de l’étranger » ; s’il déplaît, il reste un pas-d’ici, mais s’il plaît, il devient en peu d’années une « pièce rapportée » : et s’il va jusqu’à s’unir - marié ou non - à une ou un autochtone, il atteint enfin au statut de familier, voire d’une sorte de cousin que l’on salue comme tel. D’où, au prétexte de la notion de famille dont on connaît l’imprécision, une parenté commodément simulée. Ici, les jeunes mêmes peuvent « s’entraîner » à une telle « simuliparenté » : au prétexte d’un an ou deux de différence, ils instaurent entre eux de comiques termes d’adresse (« ma mère », « ta fille », « papa », « ma nièce », « cousine »...), évoquant la parenté « à plaisanteries » de l’ethnologie classique ; mais ici la plaisanterie instaure, non plus un interdit sexuel soulignant une parenté réelle, mais une parenté imaginaire à l’appui d’un interdit sexuel [32]. Cette simuliparenté familialiste a un but et des effets sociologiques bien nets : soigneusement entretenus, ces liens « sociétofamiliaux » (puisque réellement familiaux ou non) créent une socialité poussant à chercher conseils, appuis, achats, satisfaction des besoins usuels, etc., parmi les familiers -réputés familiaux- plutôt qu’en l’administration adéquate, ou chez le commerçant, le technicien professionnel que l’on ne connaît pas [33] ; de ce fait, les institutions civiles de solidarité, électivement les syndicats, restent ici bien moins efficaces que cette sorte de pseudo-famille-étendue pour assurer une protection socio-économique -ainsi en cas de chômage ; autre effet de ce familialisme, le centrisme politique, par horreur du conflit ouvert et goût du compromis seyant à une famille digne de ce nom, au sein de laquelle on lave son linge sale discrètement, sous la tutelle de prudents élus à la fois autoritaires et conciliateurs - évoquant les anciens maîtres des communautés taisibles ou autres maisons, parsonneries et pagésies de l’Est du Massif Central [34]. D’ailleurs ces diverses communautés sont bien visibles en le paysage : dans la chaîne des Dômes, certains puys circulaires étaient découpés en tranches triangulaires, chacune bien sectionnal d’un hameau sous-jacent ; en Forez, de médiocres pâtures couvrant des dizaines d’hectares furent d’immenses propriétés indivises, de tout un village parfois ; et des Dômes au centre du Cantal, divers cadastres montrent encore de bien-nommées barriades, longs alignements de plusieurs exploitations agro-pastorales aux nombreux bâtiments accotés par les pignons, dont les divers propriétaires sont tous apparentés [35]. Soit autant de témoignages du « tempérament familial » des Auvergnats (expression de Pierre Mazataud), notion toutefois trop vague ; mais à raison, on nous objectera que toute cette simuliparenté ne suffit pas à établir une préférence auvergnate spécifique pour le mariage entre cousins. Nous allons la cerner d’un peu plus près grâce à l’exemple topique de Michelin, qui fournit une démonstration à la fois diffuse et flagrante du familialisme, régional entre autres, et de ses effets. Soulignons d’abord la forte endogamie des fondateurs puis des propriétaires de cette société (créée en 1889) dont à trois générations distinctes, des germains épousèrent les germains de trois autres familles successives, Wolff, Callies, Montagne [36] ; à chaque génération, les descendants de ces mariages sont des doubles-cousins [37], dont l’union entre eux - quoique génétiquement risquée - est autorisée dans la plupart des cultures. De surcroît, en deux occasions les Michelin « firent un aîné », pratique successorale très auvergnate consistant à transmettre les prérogatives de l’aîné à celle ou celui de la fratrie jugé(e) le plus capable de les assumer, sans que l’on tienne compte de son rang de naissance [38]. La dynastie en question paraît donc une machine à maîtriser au fil des décennies - ou des siècles - la société civile sur quoi elle règne : capital à la fois ouvert et peu conquérable en commandite par actions, paternalisme à tout crin, fabrication préventive de doubles-cousins éventuellement mariables afin de reboucler ce capital s’il risquait de se disperser par exogamie, création d’aînés chaque fois que de besoin - tout indique en cette maison le constant souci d’échapper aux hasards de l’histoire par le biais d’une minutieuse endogamie familialiste, afin de vivre indéfiniment entre soi - et dans l’opulence. Mais les pratiques endogames finement nuancées de cette haute bourgeoisie n’ont rien de spécifiquement auvergnat [39] : déjà les familles royales et aristocratiques européennes procédaient ainsi depuis des siècles, lorsqu’à la Renaissance le jeune capitalisme recycla pour lui-même un subtil familialisme, dont la famille Fugger donne un exemple classique ; quant aux Michelin, glissant peu à peu de Paris à Clermont-Ferrand au long de la seconde moitié du 19e s., ils s’avèrent ab origine bien plus capitalistes qu’auvergnats ou parisiens. D’un autre côté, le familialisme local continue l’idéal sociétofamilial résumé plus haut, mis au point sur quelque hauteur auvergnate médiévale [40] : d’où découlent de nettes affinités idéologiques entre Auvergne et entreprise de pneumatiques, sans doute nécessaires pour que se maintînt si longtemps un paternalisme (à l’échelle de dizaines de milliers d’employés) aussi intrinsèque et réussi que celui de cette entreprise, et pour que les Bib - véritable patronyme communautaire sinon clanique - devinssent à ce point ses cadets bien encadrés. De cette coalescence entre une famille d’entrepreneurs et « son » pays très réceptif naquit ainsi une quasi-institution s’adaptant avec souplesse aux diverses conjonctures, et s’étant développée comme une maison caractérisée du Massif-Central - mais dominant jusqu’aux antipodes un segment majeur, le pneu, de l’industrie capitaliste : pas mal, comme remploi d’un vieux caractère culturel local... Mazataud voit en Michelin une de ces « grandes organisations structurées », comme Eglise et armée [41], extrinsèques à la famille locale qui les aurait craintes à juste titre ; d’où il conclut que le manufacturier a détruit « tempérament familial » et « groupes familiaux » auvergnats [42] - alors que nous soutenons l’exact inverse : utilisant à son profit la rémanente simuliparenté auvergnate, Michelin participe de ce modèle sociétofamilial, et par là transfigure la maison du Massif-Central [43]. Sur ce point, soyons précis : nous n’avançons nullement que Michelin serait typique et pure création de l’Auvergne et de sa culture ; bien plutôt, son exceptionnelle réussite apparaît comme heureux alliage - au sens chimique - de deux familialismes d’origines historiques radicalement différentes, mais de formes sociologiques si voisines qu’une fois en contact vers 1890, leur fusion fut immédiate et complète. On peut comparer cette proposition à ce qu’énonce Max Weber - souvent mal compris - du capitalisme et du protestantisme : aucun des deux n’a engendré l’autre, mais la rencontre au 16e s. de ce système économique et de cette doctrine religieuse a engendré la forme actuelle, si mondialement développée, du capitalisme.
De cet ensemble de données et propositions, nous concluions en 2001 que les actuelles pratiques matrimoniales de la bourgeoisie occidentale différaient assez peu de celles des « petites » sociétés dites segmentaires de l’ethnologie classique, puisqu’en raison de leur étroitesse démographique, ces « républiques » se pensant comme « des beaux-frères » se révélaient souvent de facto - n’en déplût à Tillion - des « républiques des cousins », en lesquelles Ego soumis à d’étroites prescriptions matrimoniales retombait toujours peu ou prou sur l’une de ses cousines - fût-elle éloignée... Autrement formulé, l’occasion faisant le larron, Michelin eût mobilisé la morphologie de la maison du Massif-Central essentiellement au service de ses intérêts capitalistes. Toutefois... (et là, réticence contre nous-mêmes, avouant notre vergogne envers les mânes de Tillion).
En 2007 et à l’occasion d’une recherche sur l’ancienne pelleterie de Crocq (Creuse) [44], nous trouvâmes confirmation des propositions précédentes, dans quelques dynasties de riches pelletiers creusois en lesquelles réapparaissaient, non seulement le net modèle de la maison du Massif-Central - et surtout, l’accomplissement de ce qui restait moins marqué chez Michelin : d’étroites, répétées, spectaculaires alliances endogames entre cousins de divers degrés, mais souvent très proches ; où nous vîmes, en première analyse, réitération du souci majeur d’éviter la dispersion du capital. Et de nous repaître de Weber, opposant les associés-car-parents (souvent catholiques, auvergnats ou creusois par ex.) aux associés-car-moraux (protestants, d’Allemagne du Nord par ex.) [45] : « Il est d’une importance économique considérable que le fondement de toute relation d’affaire, la confiance, soit toujours resté complètement appuyé sur la parenté ou sur des relations purement personnelles de type familial, comme cela s’est très fortement produit en Chine. La grande réalisation des religions éthiques, et surtout des sectes éthiques et ascétiques du protestantisme, fut de rompre le lien de parenté et de poser la supériorité de la communauté fondée sur la croyance et sur une conduite de vie éthique par rapport à la communauté de sang, y compris en particulier par rapport à la famille » [46]. Ce propos wébérien peut se traduire en termes tillioniens : lors du développement du capitalisme et de la ville, l’endogamie cousinante qui prévalait encore au Bas- Moyen-Age eût été fortement concurrencée par le mariage strictement civil de l’échange généralisé, en lequel tout lien familial antérieur ne joue aucun rôle dans le choix du conjoint ; et en marge de Weber, Tillion nous a donné une leçon d’anthropologie : les capitalistes du Massif-Central au moins (dont Michelin et les pelletiers creusois fournissent deux cas) eussent tourné à leur profit, et avec succès, cette endogamie cousinante qu’ils n’eussent fait que perpétuer - sans nullement l’inventer, ne faisant que remployer un très vieux modèle matrimonial [47]. Pour autant, Weber et Engels n’ont pas tort, puisque chez les Anglo-Saxons contemporains par exemple - en majorité de diverses variantes protestantes -, « la communauté fondée sur une conduite de vie éthique » prévaut largement ; malgré quoi Tillion (en deçà de ses critiques partisanes sur les méfaits du mariage entre cousins) aurait en quelque sorte statistiquement raison : l’endogamie cousinante reste si répandue, si usuelle en des parties si diverses (rurales, mais aussi urbaines ; dans les hautes classes sociales, mais pas seulement) du monde le plus contemporain, que la tendance obstinée à vivre entre soi paraît bien dominante, ou du moins récurrente, en la majorité des cultures et sociétés.
On a pu écrire que 80% peut-être des alliances mondiales se révélaient marquées à quelqu’égard par le cousinage : en cette voie, autant monter à 100% puisqu’en définitive, tous les êtres humains sont à quelqu’égard cousins ; ne vaut bien sûr que l’endogamie consciente, entre cousins des tout premiers degrés. Comme l’inceste même, endogamie et exogamie ont des périmètres, et donc des définitions, très variables selon les cultures, ou platement selon le point de vue inévitablement partisan de l’ethnographe. Pour que la leçon magistrale tardivement reçue de Tillion ne soit pas perdue, coiffons-la d’une conclusion que nous croyons majeure. A échelle mondiale, autant l’union sexuelle entre germains proprement dits demeure (avec l’union entre géniteur et descendant) l’horreur typiquement constitutive de l’inceste, autant s’avère fréquente, banale et même recommandée l’alliance entre les différentes variétés d’enfants de germains - donc entre cousins des tout premiers degrés [48]. Quoi que l’on fasse ou se raconte, qu’ils s’apprécient, se ressemblent ou non, ces enfants de germains ne seront jamais des vrais germains, et leur mariage paraît de référence en la plupart des cultures : fort loin d’être une forme atténuée ou tolérée d’inceste comme l’induit Tillion, ce mariage apparaît donc, pour d’innombrables sociétaires au monde, comme l’exact contraire de l’inceste. L’union entre germains, c’est partout le mal, la bestialité infra-humaine, la mort de la société [49] ; tandis que l’alliance, par exemple, entre fille d’Ego et fils de la sœur d’Ego, donc entre cousins croisés descendants directs de germains, c’est en de très nombreuses cultures le bien, la reproduction normative de la société, voire la pratique la plus recommandable [50]. On assiste par là au triomphe post mortem des propositions de Tillion : aux yeux de la plupart des êtres humains, le mariage entre voisins, et si possible entre cousins, bref entre soi, reste l’alliance idéale. Et si la mondialisation à marche forcée ne distendait pas en permanence les liens familiaux entre pions humains, ces pions eussent probablement tôt fait d’assouvir leurs passions identitaires [51] par cette alliance préférentielle : mais ce serait sans doute en vain, tant cette mondialisation leur apporte, aussi, toujours plus de cousins... exotiques (ainsi en Europe : des cousins partiellement slaves, arabes, berbères, subsahariens, des îles éloignées, on en passe). La parenté, c’est compliqué ; les stratégies d’alliance, plus encore.
Resterait à comprendre pourquoi l’on a si spontanée confiance en la famille, ou en d’autres termes, pourquoi l’on tient tant à vivre entre soi ; question psychologique, sans doute : le connu, le proche rassurent. C’est d’ailleurs ce qu’induit Lévi-Strauss à propos d’une autre question, en une comparaison ample et risquée allant du Japon du XIe s. de notre ère au royaume lovedu subactuel d’Afrique du Sud via les îles Fidji et le royaume de l’Imerina (Madagascar) au XIXe [52] : « le mariage des cousins permet ainsi de traiter des entorses infligées à l’ordre social et de le protéger contre des dangers éventuels » [53]. Aussi ce mariage popote paraît-il trop facile en une société qui, comme l’empire japonais du XIe ne craignant pas de se projeter en l’avenir, « (…) décrie le mariage des cousins où elle voit un obstacle à l’esprit d’aventure, quitte à le conserver ou à y revenir quand la sécurité l’exige » et juge « expériences excitantes » les mariages aventurés à grande distance ; ce serait l’inverse à Fidji, « d’esprit plus casanier » : « à la différence du Japon qui (…) pratiquait le mariage des cousins tout en éprouvant à son égard des sentiments ambigus, la société fidjienne feignait donc que le mariage des cousins fût la règle, même quand elle ne s’y conformait pas » [54]. Pourquoi la mère d’Ego, mais aussi frère ou fille de celui-ci, a fortiori son beau-frère, etc., devraient-ils être, a priori et en tous les cas, plus favorables, mieux disposés, moins hostiles à Ego - plutôt que le sera l’un quelconque de ses associés, ni parent ni allié mais « simple » ami de celui-ci, l’un et l’autre liés d’emblée par une grande sympathie mutuelle, éventuellement renforcée d’activités communes et de succès remportés ensemble ? Après tout, la psychanalyse a souligné que la famille est le lieu où s’apprend l’amour, mais aussi la haine et la jalousie - et d’abord envers les plus proches, avec tout ce qui découle à long terme de ces sentiments très divers [55]. Universelle, cette espèce de foi du charbonnier en la famille est mise en pratique sous forme de sentiments au fond très étranges (bien socialisé, Ego masculin aime sa sœur parce que c’est... sa sœur - tautologie parfaite -, mais pour la même fausse raison, sans la désirer - parfait paradoxe) et d’obligations morales écrasantes (résulte parfois une lourde charge de l’aide matérielle et morale due à ses aïeux, géniteurs, germains, descendants - et à ses alliés). Sans que l’on aille jusqu’à la fameuse détestation que manifeste André Gide en Les nourritures terrestres, la famille, quoi qu’indispensable, ne s’avère pas de soi-même un objet positif in absoluto ; Lévi-Strauss a laissé sur ce sujet un article inoubliable [56], qu’il termine en notant que les sociétés se méfient de la famille, qu’elles perçoivent comme un mal nécessaire qui répond à « ces exigences naturelles avec lesquelles il faut bien composer », mais à laquelle ces sociétés refusent « le droit d’exister comme une entité séparée » ; conclusion : « des familles dans la société, on peut dire, comme des pauses dans le voyage, qu’elles sont à la fois sa condition et sa négation ».
du cousin au don via la parenté « à plaisanteries » et « à respect ».
La famille, à centre précis mais limites floues, en incessante déconstruction-reconstruction, se définit par un mélange intime de parents et d’alliés : d’où son aspect vague et fluctuant ; assurant en permanence la reproduction sociétale, elle ne se fonde pas moins sur l’alliance que sur les naissances. Que ces dernières, biologiques, passent par cette alliance, culturelle, justifie sans peine stratégies matrimoniales et forte ritualisation du mariage ; mais une fois marié, on entre en un système vaste et raffiné d’obligations, d’attitudes, d’appellations complexes et très normalisées : que traduit ce système, en Occident et ailleurs ?
Exemple-type, les « frères » et « sœurs » par alliance, dits beaux-frères et belles-sœurs. Pour Ego, beau-frère lui-même, il s’agit indifféremment du frère de son épouse ou de l’époux de sa sœur - du moins chez nous, car de nombreuses cultures distinguent soigneusement ces deux personnages par des noms différents. Il nous en reste quelque chose : « donneur » de sœur, le frère de l’épouse « a le verbe haut » (François Cavanna) avec son beau-frère, comme si le « preneur » de sœur demeurait en dette jamais totalement remboursée envers ce « donneur » ; et Cavanna, écrivain de talent, d’ajouter que cela va de soi, sans besoin d’explicitation. Ce constat se double de la figure du « beauf » abondamment moqué par le dessinateur Jean Cabut suivi par bien d’autres, dont ressort une image fort négative du beau-frère en général. Enfin, il arrive que des belles-sœurs, quoi qu’en principe amies, s’interpellent plaisamment « moches-sœurs » [57]. De tout cela résulte un statut sociétofamilial ambigu, comme si tout beau-frère - allié officiel - pouvait toujours et soudain devenir un ennemi. Et que dire alors de la belle-mère, souvent plus détestée encore des belles-filles que des beaux-fils, volontiers péjorée « belle-doche », dont le suffixe donne un son dépréciatif ? Pourquoi désigner les principaux membres de la belle-famille par ce curieux préfixe évoquant leur supposée beauté physique ou/et morale, souvent en parfaite contradiction avec les jugements de l’intéressé, et pourquoi les relations d’alliance apparaissent-elles si codifiées en deux registres complémentaires : explicitement élogieux, implicitement critique ?
Cette foncière ambiguïté révèle combien tout Ego souhaiterait fondamentalement « vivre entre soi », tel un enfant dans sa famille d’origine, sans jamais aller chercher dans le « hors-soi » quelqu’allié(e) pourtant indispensable à la continuité biologique et sociétale ; de plus, en son principe même la notion d’alliance implique une tension préalable avec le monde extérieur à soi, que les alliés sont censés mieux affronter ensemble que séparément : supposant un incessant combat douteux contre le « hors-soi », l’alliance peut toujours se trahir, se rompre (par infidélité, séparation), voire se retourner au profit d’un tiers. Danger dont l’alliance avec une cousine est censée protéger Ego... puisque cette parente est déjà dans la famille et y restera quoi qu’il advienne : des cousins ne peuvent cesser d’être cousins, mais mariés ensemble, ils peuvent divorcer : là se mesure la faiblesse, et presque l’inconsistance, de l’argument familialiste du « vivre entre soi »... D’où l’on conclut que les « belles »-familles, alliées, ne cessent de se répéter l’une à l’autre leur « beauté » respective, dans le but diplomatique de ne pas se brouiller : on se presse de s’encenser mutuellement en permanence, tant existent d’occasions de redoutable désunion. Latente sous la belle-mère la plus respectable, la belle-doche un peu sorcière est toujours susceptible de surgir ; de même la « moche-sœur » sous la plus sympathique belle-sœur - par exemple si l’époux et sa belle-sœur se plaisent : cas souvent possible lorsque les deux sœurs, de même génération, de surcroît se ressemblent ...
Ce dernier exemple illustre bien le rôle majeur de ce que Mauss a traduit, d’après les joking relationships de Robert Lowie puis Paul Radin, la « parenté à plaisanteries » [58] : entre alliés, elle explicite pour mieux les dénier les alliances qui eussent été possibles avant l’alliance effectivement conclue ; par le terme dérisoire de moche-soeur, l’épouse induit d’un mot que la sœur de son mari eût été pour lui une épouse « laide » (et cette sœur du mari renvoie le même compliment à sa moche- soeur), tandis qu’appliquant ce terme de moche-sœur à la sœur de son épouse, le mari suggère que cette belle-sœur lui est devenue une sorte de sœur, donc une épouse d’autant plus prohibée que simultanément déclarée « laide » : moqueuse dénégation explicite et empressée d’un désir latent. La parenté à plaisanteries entérine l’union virtuelle, hier possible, désormais interdite, entre sociétaires
- typiquement, une belle-sœur et son beau-frère - devenus alliés, i.e. quasi-parents : en tous les cas, ces termes d’adresse ironiques luttent, au-delà de l’inceste « inné » - entre frère et sœur -, contre une sorte d’inceste « acquis » entre Ego et sa belle-sœur. A l’appui de cette prohibition (résultant directement d’une alliance antérieure) d’unions préalablement concevables, puis contrôlée par moqueries réciproques, Mauss livre de nombreux exemples parmi les Indiens des Plaines, en toute l’Océanie, en Afrique, exemples nuancés par le statut des intéressés, changeant selon les sociétés (ex. : chez les Winnebagos - groupe régional des Sioux -, les cousins croisés ne cessent de se brocarder, tandis qu’en l’île San-Cristoval - dans l’Est de l’archipel des Salomons - pour de conscientes raisons démographiques, ces mêmes parents se manifestent la plus extrême réserve) ; un tel contrôle par la raillerie mutuelle peut aller jusqu’à conférer, chez les Hidatsas et les Crows, « (...) une autorité de censeurs : ils exercent, par leurs plaisanteries, une véritable surveillance morale les uns sur les autres » [59].
A cette parenté « à plaisanteries », Mauss oppose la parenté « à respect » [60] , sanctionnant l’« étiquette » des relations entre Ego et les ascendants de son épouse - typiquement, entre belle-mère et gendre -, lui et eux séparés par une distance diversement exprimée, mais finalement semblable à celle créée par la parenté à plaisanteries : marquée par une dérision active entre quasi-parents de même génération, cette distance devient retenue passive entre quasi-parents de générations différentes. D’où s’infère que la parenté à respect joue finalement le même rôle que la parenté à plaisanteries ; en effet, toutes deux soulignent que les sociétaires devenus alliés doivent se conduire les uns envers les autres comme des parents : Ego comme une sorte de frère envers ses belles-sœurs (et celles-ci, comme des sortes de sœurs envers lui), et comme une sorte de fils envers les père et mère de son épouse (et ceux-ci, comme des sortes de père et mère envers lui). Certes, ce même objectif des « plaisanteries » et du « respect » doit, là encore, se pondérer de nombreuses nuances et exceptions selon les sociétés ; mais pour montrer la proximité de ces deux formes relationnelles de parenté, prenons un exemple à peine imaginaire (puisque ce fut peut-être le cas de Jean-Baptiste Molière avec Madeleine Béjart et sa fille Armande) : si Ego a commerce sexuel avec une femme mariée par ailleurs, il n’y a là encore qu’adultère ; mais si plus tard il épouse la fille de cette femme et d’un autre homme, puis a de nouveau des relations sexuelles avec la femme devenue sa belle- mère, désormais quasi-parents ils vont au-delà de l’adultère et commettent un quasi-inceste [61]. Au bout du compte, toute alliance réelle tend à interdire toute autre alliance autour d’elle, en liant les deux belles-familles en une seule quasi-parentèle de quasi-parents -à une importante exception près : l’alliance entre frères ou sœurs de l’épouse d’une part, de l’époux de l’autre, qui reste toujours possible et même souhaitable, puisqu’entre quasi-cousins. Nouvelle confirmation des thèses de Tillion concernant l’inlassable désir de s’allier entre cousins, de vivre entre soi.
Donc tant par marques de respect distant que de moqueuse privauté, la parenté à mutuelle expression appuyée de la distance entre alliés se manifeste, entre autres, par des paires de termes d’adresse deux à deux gratifiants et dérisoires : beau-frère/beauf, belle-sœur/moche-sœur, belle- mère/belle-doche [62], exprimant confusément des positions sociales, haute et dominante ou basse et soumise. En ce système de relations créant entre alliés une distance tantôt railleuse, tantôt compassée, toujours un peu agressive, Mauss a pensé apercevoir quelque prémisse de potlatch [63] ; mais de cet excellent rapprochement, il tire une conclusion évolutionniste [64], voyant en ces parentés à caractère antagoniste des « institutions plus primitives » constituant « la racine de ces rivalités obligatoires » en quoi consistent les potlatchs véritables [65]. Peut-être eût-il été préférable d’exploiter le constat selon quoi ces potlatchs « (...) sont attachés, au moins en Mélanésie et au Nord-Ouest américain, aux divers degrés de parenté, aux diverses alliances et parrainages » [66] : car alors la parenté « à antagonismes symboliques » devient aussitôt lisible - hors tout évolutionnisme - « en clé de don » (Alain Caillé), i.e. directement en l’esprit de l’Essai sur le don. En effet, avant toute alliance Pierre et Paul sont dans une relation quelconque, voire sans relation : c’est l’alliance de Paul avec la sœur de Pierre qui hiérarchise les deux sociétaires en beaux-frères, conférant le « verbe haut » à Pierre en tant que donneur de sa sœur à son preneur Paul, ainsi dominé ; plus largement, c’est toute la famille de Pierre qui, donneuse de l’épouse, se trouve en position un peu dominante envers Paul, qui devra soutenir une parenté « à plaisanteries » avec les alliés de sa génération (frères et sœurs, etc., de l’épouse), et une parenté « à respect » ou « à étiquette » avec les ascendants de son épouse (père, mère, oncles et tantes...) [67]. Et tout cela, en raison du don de cette épouse, que Paul n’en finira jamais de rembourser par des contre-dons divers : ainsi, en recevant sans se fâcher les plaisanteries - bruyantes et graveleuses - de ses beaux-frères et belles-sœurs, puis montrant sa dette en retournant à ceux-ci (donc rendant en retour) des plaisanteries mesurées ; ou en « retournant » une discrétion affichée à la distance un peu hautaine de sa belle-mère, des oncles de son épouse, etc. De plus, même les conflits éventuels peuvent se lire en termes de dons agonistiques : Paul peut un jour, estimant avoir assez contre-donné, refuser sa patiente soumission aux lourdes plaisanteries des uns, à la distance un peu méprisante des autres ; commencent alors des relations tendues, toujours susceptibles de tourner en disputes voire en ruptures (tensions en quoi l’épouse, l’alliée par excellence, prendra parti pour son mari ou pour sa famille d’origine) ; enfin, Paul peut aussi répudier son épouse : refus décisif d’un don majeur que, presque partout, la belle-famille prendra fort mal. Tout ce vaste système symbolique de dons d’épouse et contre-dons correspondants, reçus et rendus ou refusés, observables en des sociétés lointaines comme en la nôtre, relève certes du même modèle que le potlatch ; toutefois, ce potlatch n’est qu’une hypertrophie de ce modèle, laquelle permit à Mauss d’en découvrir la généralité : mais il n’y a aucun rapport nécessaire entre parenté « à antagonismes » (ce qu’est au fond toute parenté résultant de l’alliance) et potlatch - et surtout pas un rapport évolutionniste (i.e. pseudo-historique) en quoi la parenté à plaisanteries précéderait ou préparerait le potlatch. Insistons : que ces deux institutions se conforment également au modèle si général du don agonal, ne crée aucun lien de dépendance ou de succession entre l’une et l’autre ; d’ailleurs Mauss ne dit vraisemblablement rien d’autre, lorsqu’il note que l’« on perçoit ici le pont (sic) de passage qui unit les institutions du potlatch infiniment développées et les institutions plus frustes, plus simples, où des tabous et des étiquettes s’opposent à des insultes et à l’irrespect » [68].
Achevons par une importante remarque, dûment impliquée par les phrases mêmes de Mauss. Bien que l’on ait vu, supra, le poids décisif de son influence dans l’interprétation par Lévi-Strauss du mariage entre cousins croisés, on lui a souvent reproché d’avoir, en sa fameuse introduction à Sociologie et anthropologie [69], embarqué Mauss d’autorité parmi les précurseurs du structuralisme - voire d’en avoir fait un structuraliste avant l’heure. Or dès le début de sa communication, Mauss observe que les relations de parenté « à respect » « (...) ont leurs contraires, qui, de même genre cependant, par leur nature et leur fonction mêmes, peuvent, comme une antithèse à une thèse, servir à l’explication du genre en entier. En face de l’αιδως, il y a l’υβρις ; en face du respect, il y a l’insulte et l’incorrection (...etc.) » [70] : c’est déjà dire, en 1926, que derrière les différences les plus radicales se dissimule un principe commun à toutes, et qui les régit : les structuralistes apprécieront. Mieux encore : à la fin de sa communication sur la parenté à plaisanteries, Mauss observe que ces coutumes « (...) permettent même d’entrevoir une façon d’étudier certaines des mœurs les plus générales. Quand on les considère avec leurs contraires, quand on compare l’étiquette avec la familiarité, le respect avec le ridicule, l’autorité avec le mépris, et que l’on voit comment ils se répartissent entre les différentes personnes et les différents groupes sociaux, on comprend mieux leur raison d’être » [71] : réitérant ici le principe comparatif de la citation précédente, il en fait maintenant une méthode (« une façon d’étudier ») consistant à comparer les variations aussi grandes que possible pour découvrir leur commune « raison d’être », ce qu’il venait de faire en rapprochant la parenté à vulgarité de celle à respect : esquisse d’analyse structurale. Certes, la méthode préférée de Mauss consiste à décrire en détails un fait social singulièrement marqué voire excessif (archétype : le potlatch), pour montrer qu’un peu partout, d’autres faits sociaux plus discrets, pourchassés dans les terrains les plus divers, relèvent de la même dialectique [72] ; mais les citations ci-dessus montrent qu’à sa maturité, Mauss - sans doute stimulé par des remarques de Radcliffe-Brown - entrevit les prémices d’une méthode évoquant fort celle structurale : les structures élémentaires de la parenté seraient bien en germe chez Mauss. La différence entre l’ordinaire méthode maussienne et celle franchement structurale tient en ce que la première choisit les faits sociaux les plus saillants et frappants (par ex. un grand potlatch kwakiutl), qui servent de références pour montrer l’homologie entre ceux-ci et d’autres bien plus pâles (ainsi, le don d’une aumône que Dieu rendra) - d’où se déduit le commun principe régissant les premiers et les seconds ; alors que la méthode structurale confronte les faits sociaux les plus différents les uns des autres (par ex. un potlatch agonal et un « sacrifice » de fleurs aux mânes des poilus de 14-18) pour montrer, au sein même d’une telle différence, leur commun ressort. Et d’une méthode à l’autre s’impose la comparaison - qui en anthropologie est raison, i.e. manière de raisonner -, en quoi réside l’essentiel de la méthode anthropologique : seule, la façon de comparer distingue les unes des autres nos différentes écoles.
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Richard Bucaille, Monique Trevisan, Jeanne Virieux,
Saint-Jean-la-Vêtre (Loire) et Orcines (Puy-de-Dôme), 22/07/2018-23/12/2020.