À propos de la religion et de l’histoire des religions

Je remercie vivement Daniel Barbu, Philippe Borgeaud et Paola Juan pour leurs remarques.

Dans ce court article, Nicolas Meylan propose une réponse au compte-rendu publié par François Gauthier au sujet de son propre ouvrage, Qu’est-ce que la religion ? (2019), consultable ici :
http://www.journaldumauss.net/?La-definition-de-la-religion-Ethnocentrisme-Wittgenstein-Mauss

En premier lieu, je tiens à remercier François Gauthier d’avoir bien voulu lire et commenter mon livre, Qu’est-ce que la religion ?, petit recueil de onze textes d’auteurs ayant cherché à définir, d’une manière ou d’une autre, ce qu’est la religion. Dans ses commentaires, François Gauthier a soulevé quelques points sur lesquels je souhaite revenir.

Le premier concerne le choix des auteurs retenus. Pour Gauthier celui-ci serait inintéressant. On pourrait se demander : de quel point de vue ce choix est-il inintéressant ? Du point de vue de leur pertinence et utilité ? De toute évidence, la plupart d’entre eux sont dépassés depuis très longtemps, la critique en a été faite. Je partage d’ailleurs certaines des préventions exprimées par Gauthier à l’égard de nombre d’entre eux – et je suis aussi agacé que lui par l’enracinement protestant (d’ailleurs bien connu et documenté) de l’histoire des religions. Mais une anthologie d’auteurs ayant marqué d’une manière ou d’une autre une discipline n’a pas pour prétention d’équiper la lectrice ou le lecteur d’outils et concepts performants et immédiatement applicables, mais plutôt d’ouvrir une lucarne sur l’histoire de l’étude académique des religions. De donner à voir quelques nœuds dans celle-ci, et parmi ces nœuds, l’un des plus intéressants est, à mon sens et je crois que Gauthier est d’accord sur ce point, la transformation du sacré des Durkheimiens en celui de la phénoménologie de la religion (aussi déplorable ce développement puisse-t-il être).

Sont-ils dès lors inintéressants parce que, comme le suggère Gauthier, ils ne sont pas lus par nos collègues Français ? Devrait-on leur préférer des personnalités mieux connues dans l’Hexagone comme Georges Bataille, Roger Caillois ou encore René Girard ? Outre leur intérêt scientifique, les travaux de ces auteurs auraient l’avantage, selon Gauthier, d’être davantage éloignés du christianisme. Concernant Bataille, on pourra se faire une idée de son intérêt en comparant ses travaux sur le sacrifice à l’essai de Henri Hubert et Marcel Mauss consacré au même thème (Bataille 1949, 1974 ; Hubert et Mauss 1899). Quant à un Bataille « aux antipodes du Christianisme », c’est sans doute oublier un peu vite ce que cet auteur doit à la mystique chrétienne (Hollywood 1996 ; voir aussi Lincoln 2012). En ce qui concerne Girard, son profond enracinement dans la théologie est notoire (voir notamment Kaplan 2016). Enfin, il ne me semble pas que Rudolf Otto soit véritablement « inconnu » du public français. Traduit de l’allemand en 1949, l’ouvrage d’Otto, Das Heilige (Le Sacré), a été un succès de librairie en France, comme en témoignent ses nombreuses rééditions.

Plus fondamental me semble être le désaccord entre Gauthier et moi quant à la place qu’il faut attribuer à la religion dans notre discipline. La religion est-elle un objet ou un outil ? Gauthier semble (c’est du moins ce qui ressort de son propos) pencher pour la première option. Pour ma part je privilégie explicitement la seconde. C’est donc tout naturellement que ces définitions de la religion qu’il juge mauvaises le fâchent et qu’il se propose d’ajuster le tir. Pour ma part, je préfère faire du concept de religion un outil permettant de réunir et de considérer ensemble des données disparates, avec pour objectif de répondre à des questions d’ordre plus général (par exemple « comment légitime-t-on une hiérarchie et comment peut-on s’y attaquer ? »). Ce qui ne veut en aucun cas dire qu’il est impossible de définir la religion – J. Z. Smith lui-même la définit dans son article « Religion, religions, religieux » (2014, 51) – pas plus que cela ne signifie s’embourber dans un nominalisme dur. Lorsque l’historien des religions Bruce Lincoln définit la religion comme un discours ayant la prétention de parler de choses plus qu’humaine avec une autorité elle aussi plus qu’humaine, il fait bien référence à des mots, des textes, des gestes, des pratiques dans le monde. Mais il est vrai qu’il se peut qu’une telle définition s’éloigne des attentes et opinions de ceux dont on parle, des insiders, fussent-ils chrétiens, païens (anciens et nouveaux), new agers ou magistrats de l’Etat moderne. Leurs préoccupations ne sont pas celles de l’historien des religions. Dans une telle perspective, plutôt que de parler de bonnes ou mauvaises définitions (correspondant plus ou moins bien à ce qui s’observe dans le monde), il me semble plus pertinent d’évoquer John Austin et parler de définitions heureuses et malheureuses selon leurs effets non pas perlocutoires mais scientifiques.

Quant au reproche d’ethnocentrisme qui m’est fait, je me bornerai à deux remarques :

1) Parmi les auteurs que j’ai retenus, Gauthier fustige en particulier Benson Saler, coupable d’avoir pris le christianisme comme prototype de la religion, d’avoir pris, donc, pour modèle un concept propre à la culture occidentale. Plus loin, Gauthier écrit pourtant lui-même :

À moins de verser dans un particularisme exacerbé et de clamer que tout est singulier et par définition incommensurable, comment peut-on nier la pertinence de nos concepts ? Doit-on culpabiliser d’être né occidentaux ? Nos universaux ne peuvent-ils pas être entendus autrement que comme des données absolues et exclusives, mais plutôt comme des constructions patiemment élaborées au potentiel universalisable comme condition du débat avec l’Autre ?

Un esprit chagrin y verrait là soit une contradiction soit une certaine partialité.

2) Gauthier semble fonder son constat de mon ethnocentrisme en partie sur mon identité genevo-genevoise (paragraphes 1, 10, 20). Le fait est que je n’ai jamais étudié à l’Université de Genève même si je compte Philippe Borgeaud – et bien d’autres collègues Genevois – au nombre de mes amis (pour la plupart rencontrés lors de mes années de post doc). Une simple consultation de ma page sur le site de l’Université de Genève aurait d’ailleurs révélé que j’ai fait mes études aux universités de Lausanne, Aarhus et Chicago [1].

Je remercie François Gauthier de m’avoir fait l’amitié de me présenter à ses amis de la revue du MAUSS, dont j’apprécie les travaux depuis longtemps déjà (une revue par ailleurs associée dès son origine à l’Université de Lausanne), et me réjouis de poursuivre la conversation.

Bibliographie

Bataille, Georges (1949) La part maudite : essai d’économie générale ; I. La consumation, Paris : Minuit.

(1974) Théorie de la religion, Paris : Gallimard.

Hollywood, Amy (1996) « Bataille and Mysticism : a Dazzling Dissolution », Diacritics 26 : 74-85.

Hubert, Henri et Marcel Mauss (1899) « Essai sur la nature et la fonction du sacrifice », Année sociologique 2 : 29-138.

Kaplan, Grant (2016) René Girard, Unlikely Apologist, Notre Dame : University of Notre Dame Press, 2016.

Lincoln, Bruce (2012) « From Bergaigne to Meuli : How Sacrifice Became a Hot Topic », dans Christopher Faraone et F. S. Naiden (dir.), Greek and Roman Animal Sacrifice, Cambridge : Cambridge University Press, pp. 13-31.

Smith, Jonathan Z. (2014) « Religion, religions, religieux », dans Id., Magie de la comparaison et autres essais d’histoire des religions. Genève : Labor et Fides, pp 29-52.

// Article publié le 13 juin 2020 Pour citer cet article : Nicolas Meylan, « À propos de la religion et de l’histoire des religions », Revue du MAUSS permanente, 13 juin 2020 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?A-propos-de-la-religion-et-de-l-histoire-des-religions
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