Revue du MAUSS n° 38 · 2e semestre 2011

Émancipation, individuation, subjectivation

Psychanalyse, philosophie et science sociale (fin)

Où il est montré (entre beaucoup d’autres choses) que non seulement la psychanalyse est en définitive aussi ou plus efficace que les psychothérapies concurrentes, mais que c’est à la psychanalyse que ces dernières doivent l’essentiel de ce qui marche chez elles. Ce constat purement empirique – qui remet en cause les condamnations positivistes trop rapides, qu’on croyait presque acquises, notamment à l’Inserm –, ne fournit toutefois en tant que tel aucune justification des théories analytiques, quelles que soient les multiples obédiences dont elles relèvent. La confrontation de la psychanalyse, de la philosophie politique et des sciences sociales reste donc plus nécessaire que jamais. On la mène ici, dans la foulée du précédent numéro, autour de la thématique de l’émancipation, qui figure l’idéal moderne par excellence, tant individuel que collectif. Comment l’entendre ? S’émanciper, est-ce ce devenir un individu ? Un sujet ? Un peuple souverain ? Et qu’est-ce à dire ? Quoi de plus libre, de plus émancipé, par exemple, que le sujet économique (et son apothéose, le trader), enfin affranchi de toute relation de don avec ses semblables, n’ayant d’obligation qu’envers lui-même et ses « préférences » du moment ? Est-ce là notre idéal ? Certainement pas ! Il reste donc à expliciter quelle émancipation il nous est effectivement permis d’espérer ?

Tous les hivers, à la venue du grand froid, l’attention du public se porte sur les personnes qui vivent et qui meurent à la rue. C’est tous les ans l’occasion de témoignages sur les « maraudes » qui les prennent en charge. Pourtant, le Samusocial de Paris est à l’œuvre toute l’année, jour et nuit. Ce livre en décrit les dispositifs d’intervention. Il suit le travail des équipes mobiles – un chauffeur, un infirmier et un travailleur social – qui sillonnent la capitale en camion et prodiguent attention, écoute et soin aux sans-abri. Il accompagne les activités de la plate-forme téléphonique du 115, de l’équipe psychiatrique, des accueils de jour, des centres d’hébergement d’urgence et des services de lits infirmiers. Jamais n’avaient été ainsi décrites les activités des métiers du domaine sanitaire et social. Cette « ethnographie morale » du don de care et de reconnaissance met en lumière les trésors de dévouement, de patience et de sollicitude dans les interactions entre professionnels et patients-usagers, mais aussi les tensions qui traversent cette relation d’assistance. Au-delà du travail proprement ethnographique, ce livre – appeléà devenir un classique de l’enquête de terrain – retrace la constitution du problème public de la « grande exclusion » au début des années 1990 et restitue les péripéties qui ont scandé la transformation de la question SDF, depuis la mobilisation des Enfants de Don Quichotte de 2006.

Dans notre monde radicalement artificialisé, seuls les animaux, en nous rappelant ce qu'a été la nature, nous permettront peut-être de nous souvenir de notre propre humanité. Mais saurons-nous vivre avec eux ? Le voulons-nous encore ? Car l'abattage de masse des animaux, considérés comme simples éléments des « productions animales », leur inflige une terreur et une souffrance insoutenables, tout en désespérant les éleveurs. Et l'élevage, après 10 000 ans d'existence, est aujourd'hui souvent décrit comme une nuisance, pour l'environnement comme pour notre santé. Une condamnation reposant sur une confusion entre « élevage » et « production animale », dont il nous faut comprendre les enjeux. Qu'est-ce que l'élevage ? Quelles différences entre « élevage » et « productions animales » ? Quelle est la place de la mort dans le travail avec les animaux ? Peut-on améliorer leur sort dans les systèmes industriels ? Faut-il « libérer les animaux » comme le proposent certains philosophes ? En répondant ici à ces questions, Jocelyne Porcher explique en quoi la capacité des hommes à coexister pacifiquement dépend de leur capacité à vivre en paix et dignement avec les animaux. Et pourquoi, dès lors, sauver l'élevage en évitant son assujettissement au système d'exploitation et de mise à mort industrielle pourrait être une des plus belles utopies du XXIe siècle.

Et si la sociologie, bien comprise, n’était rien d’autre qu’une philosophie morale et politique avec des allures de science ? Une telle proposition, qui constitue la trame de cet ouvrage, autorise des perplexités bien légitimes. La sociologie n’a-t-elle pas en effet gagné ses galons en rompant avec les spéculations abstraites des « philosophies sociales » ? Et, à l’inverse, la philosophie morale et politique n’a-t-elle pas pris sa revanche en s’émancipant de ces sciences sociales qui avaient exercé sur elle une telle emprise depuis les années 1950 ? Pour autant, n’avons-nous d’autre choix qu’entre une sociologie spécialisée et éclatée, vouée au culte du « terrain », et une philosophie morale et politique désincarnée, célébrant les vertus d’une conception purement formelle de la justice et de la démocratie ? Depuis quelques années, les théories contemporaines de la reconnaissance, du care et du don, le renouveau de l’École de Francfort et la redécouverte du pragmatisme, en redonnant toute leur place aux sentiments sociaux et à la relation humaine, ont fortement contribuéà redessiner les frontières et nous invitent aujourd’hui à une nouvelle alliance. Dans leur sillage, ce livre plaide pour un « enveloppement réciproque » (Merleau-Ponty) entre philosophie et sociologie, qui puisse redonner sa vitalitéà l’ambition d’une science sociale générale, réconciliant respect des faits et souci des fins. Il vient rappeler que la sociologie « ne mériterait pas une heure de peine » (Durkheim) si elle ne renouait pas avec l’orientation normative de ses pères fondateurs et s’interdisait de contribuer au questionnement de la société sur elle-même.

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Sommaire

28 articles, dont 1 à lire en accès libre dans le Journal

  1. PrésentationAlain Caillé et Philippe Chanial
  2. I. L’Émancipation individuelle, de la Psychanalyse, encore
  3. L’efficacité des thérapies « psychodynamiques » : une validation empirique de la psychanalyse ?Pierre Prades
  4. Psychanalyse et anthropologie (I) : un rendez-vous manqué ?Lucien Scubla
  5. Questions écrites à André GreenAndré Green
  6. Questions écrites à Roland GoriRoland Gori
  7. Être ce que l’on devient. En réponse à « Questions aux psychanalystes »Élisabeth Conesa
  8. Questions écrites à Jean-Luc DonnetVersion numériqueJean-Luc Donnet
  9. Dépendance et émancipation : retour sur MannoniFrançois Vatin
  10. Essai de psychanalyse du donBruno Viard
  11. Comment je suis devenu (relativement) autonomeFrançois Flahault
  12. II. L’Émancipation collective. Politiques de l'Émancipation
  13. Le symbolique chez Lévi-Strauss et chez LacanAccès librePatrick Cingolani
  14. Quel projet politique contre la domination bureaucratique ? Castoriadis et Lefort à Socialisme ou Barbarie (1949-1958)Nicolas Poirier
  15. Élaborer une critique sociale actuelle, à partir de Lefort et CastoriadisVersion numériqueFabien Delmotte
  16. La démocratie agonistique. Entre ordre symbolique et désordre politiqueAudric Vitiello
  17. La subjectivation à l’épreuve de la partition individuel-collectifPierre Dardot
  18. Réification et reconnaissance. Une discussion avec Axel HonnethVersion numériqueChristian Lazzeri
  19. Le caractère social : le chaînon manquant entre marxisme et psychanalyse ?Version numériqueJan Spurk
  20. Droite contre Gauche. Une antinomie de la raison politiqueFrançois Fourquet
  21. Le temps de l’individuation socialeBenjamin Fernandez
  22. Les liaisons numériques. Dangereuses ou vertueuses ?Version numériqueSimon Borel
  23. L’émancipation aujourd'huiFabrice Flipo
  24. Du mythe moderne de l’autonomie à l’hétéronomie de la Nature. Fondements pour une écologie politiqueVersion numériqueFrançois Gauthier
  25. S’individuer, s’émanciper, risquer un style (autour de Simondon)Alexandra Bidet et Marielle Macé
  26. Le nouveau sujet du capitalismeChristian Laval
  27. Le nouvel Adam libéralJean-Claude Michéa
  28. II. Libre Revue
  29. Les Épicuriens ou la sagesse de l’économieVersion numériqueÉtienne Helmer
  30. Le parrainage informel. Les rapports donateurs occidentaux-récipiendaires tibétains exilés en IndeVersion numériqueJulie Humeau
  31. Pluralisme et neutralité de l’ÉtatVersion numériqueAlain Policar