La communication numérique n’existe pas !

Partout en France, des formations intitulées « communication numérique » se voulant dans l’ère du temps se substituent à des formations qui sont pourtant socialement innovante. Un tel mouvement est parfois – fort heureusement – contesté [1], mais nous voudrions, ici, remettre en cause le terme même de « communication numérique » qui, au mieux, est un raccourci utilitariste et paresseux, au pire un oxymore révélateur d’une confusion théorique.

Dire que la communication numérique n’existe pas n’est pas qu’une provocation, qui, à l’image de Baudrillard [2], cherche à réveiller l’intelligence critique du public en dénonçant le simulacre médiatique qui ne nous permet plus de distinguer le réel du virtuel. C’est, certes, une provocation visant à briser le « cercle de l’évidence » dans lequel nous plonge le « bluff technologique » [3]. Mais c’est, surtout, le fruit d’une réflexion scientifique qui vise à passer au scalpel des sciences de l’information et de la communication l’idéologie numérique portée par ce que Renaud Vigne nomme le technocapitalisme [4].

En effet, les industriels de la télécommunication, les GAFA, les ingénieurs informatiques et autres fers de lance de la mondialisation de la communication, propagent un discours qui stipule que la numérisation est : un, une révolution et, deux, un progrès favorisant la communication. Un tel discours est une idéologie : la volonté d’imposer sa vision du monde en niant sa diversité [5].

Cette idéologie, qui élève le déterminisme technologique au rang de dogme incontestable, est fortement combattue par les chercheurs en sciences sociales qui rappellent la complexité du social et, en particulier, par les chercheurs en communication qui dénoncent, à l’image de Dominique Wolton, l’assimilation entre transmission (d’informations) et communication (entre altérités) [6].

Effectivement, derrière l’appellation « communication numérique » se cache une conception utilitariste de la communication. Cette dernière, très présente, au lendemain de la seconde guerre mondiale à travers la théorie mathématique de la communication [7] ou la cybernétique [8], refait surface avec la montée en puissance d’Internet et de l’économie contributive. La communication est alors un outil qui sert à diffuser largement des informations d’un émetteur vers des récepteurs, un instrument de persuasion au service d’un marketing de plus en plus personnalisé, un objet facilitant la rencontre entre l’offre et la demande pour rendre des services plus rapides et moins chers.

Cette vision de la communication est un raccourci intellectuellement paresseux car elle procède à une triple réduction :

- Réduction de la communication à sa dimension instrumentale alors qu’elle possède aussi une dimension normative : la découverte de l’autre.

- Réduction de la communication instrumentale à la seule communication médiatisée alors que – tous les vendeurs du monde le savent bien – l’interaction directe est un moyen redoutablement efficace d’atteindre ses buts.

- Réduction de la communication instrumentale médiatisée aux seuls outils numériques, pourtant des médias comme les affiches ou les livres restent très utilisés, pour informer, vendre ou persuader.

Malheureusement, de plus en plus d’universitaires, y compris en sciences de l’information et de la communication, cèdent à la paresse intellectuelle en utilisant le raccourci « communication numérique » pour désigner une communication instrumentale médiatisée par des outils numériques. A première vue, cela ne paraît pas très grave voire même tout à fait excusable au vu de la dégradation des conditions de travail universitaire qui oblige à consacrer un temps toujours plus réduit à la recherche. A y regarder de plus près, on peut aussi y lire un processus plus inquiétant : la fracture, de plus en plus profonde, entre recherche de terrain et réflexion théorique.

Comme d’autres sciences sociales, les sciences de l’information et de la communication voient, effectivement, se multiplier les thèses micro sociologiques très détaillées et très bien conduites empiriquement mais très faibles sur le plan théorique (on se contente généralement d’appliquer le cadre théorique dans lequel opère le directeur de thèse) et presque indigentes sur le plan épistémologique (au mieux une vague référence à l’interdisciplinarité et au constructivisme, au pire l’absence complète de références). Du coup, les nouveaux enseignants-chercheurs connaissent très peu de choses sur les théories actuelles de la communication et sont incapables de penser les relations entre savoir et pouvoir. De raccourci intellectuel paresseux, le terme « communication numérique » devient pour la jeune génération, une évidence que l’on ne saurait remettre en cause, une doxa dirait Bourdieu [9].

Or, c’est le rôle du chercheur que de remettre en cause les évidences pour provoquer la réflexion critique. Pour se faire, revenons au sens premier des mots, celui du dictionnaire. Le Trésor de la langue française définit la communication comme « l’action de communiquer quelque chose à quelqu’un ; le résultat de cette action ». De son côté, le numérique est un adjectif signifiant qui « concerne des nombres, qui se présente sous la forme de nombres ou de chiffres, ou qui concerne des opérations sur des nombres » (premier sens) ou ce « qui se traduit par, qui consiste dans le nombre » (deuxième sens). Littéralement, la « communication numérique » devrait donc désigner l’action de communiquer des nombres à quelqu’un. Pourtant, ce n’est pas dans ce sens que les chercheurs emploient ce terme. Quittons donc les rivages de la linguistique pour ceux des sciences de l’information et de la communication.

On peut définir la communication comme une relation humaine [10] intentionnelle [11] de partage de sens qui s’inscrit dans une durée (ce n’est ni un processus instantané ni un flux continu) et dans un contexte donné entre altérités radicales égales et libres [12]. Elle naît de l’altérité et meurt dans la communion. Pour le dire autrement, la communication est une relation sensible qui s’inscrit dans une situation singulière. La communication réclame du temps (pour ajuster les interprétations réciproques de manière à se comprendre de manière satisfaisante) et de l’espace (trouver la bonne distance entre le même qui est en l’autre, et l’autre qui est en nous-mêmes). Or la spécificité des outils numériques est, justement, d’abolir le temps et l’espace, donc la communication. Le terme communication numérique est bien, dans cette perspective théorique, un oxymore.

Un oxymore qui cache une confusion absurde et dangereuse entre deux phénomènes différents : la communication et la connexion. La communication se développe dans une situation, un espace-temps borné, elle se distingue très nettement de la connexion qui est une mise en contact continue. La communication met en relation des êtres humains sensibles, la connexion lie des objets techniques. La communication rappelle la dimension éthique des interactions humaines, la connexion s’appuie sur une médiation technique. La communication permet la construction de sens, la connexion favorise la propagation des données. La communication se heurte à l’interprétation libre de l’autre et engendre une dimension réflexive, la connexion, lorsque la technique est compatible, favorise la propagation acritique de données peu vérifiées.

Dans ces conditions, vouloir former à la communication numérique, c’est soit refuser d’enseigner la complexité de la communication humaine, pour se centrer sur la seule relation médiatisée par des outils numériques, ce que peuvent faire très bien les formations professionnalisantes non universitaires, soit participer à la propagation de l’idéologie numérique en ne distinguant plus la communication - processus humain réclamant liberté et conscience critique - de la connexion - phénomène que pourrait embrasser un homme techniquement augmenté, mais réflexivement diminué. La communication est parfois rencontre de l’autre, la connexion numérique est souvent contact du même. Notre avenir n’est pas dans les nombres mais dans l’altérité.

Eric Dacheux

Professeur des universités en sciences de l’information et de la communication

Responsable du parcours de master « Communication et démocratie participative »

Université Clermont Auvergne

// Article publié le 24 juillet 2018 Pour citer cet article : Eric Dacheux, « La communication numérique n’existe pas ! », Revue du MAUSS permanente, 24 juillet 2018 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?La-communication-numerique-n-existe-pas
Notes

[2Jean Baudrillard, La Guerre du Golfe n’a pas eu lieu (Paris : Galilée, 1991).

[3Notion qui désigne le fait que ce qui est possible technologiquement doit nécessairement être mis en œuvre au nom du progrès social. Le bluff technologique c’est le discours - porté par les industriels du secteur, les ingénieurs informatiques et les technocrates - qui fait de la technique la solution à tous les maux sociaux. Jacques Ellul, Le Bluff technologique (Paris : Hachette, 1998).

[4Renaud Vigne, « Le technocapitalisme met en danger notre projet libéral », Revue du MAUSS permanente, 6 février 2018 [en ligne].

[5Paul Ricoeur, Idéologie et Utopie (Paris : Seuil, 1997).

[6Dominique Wolton. Informer n’est pas communiquer (Paris : Cnrs éditions, 2009).

[7Claude Shannon, Warren Weaver, The Mathematical Theory of Communication (Chicago : University of Illinois Press, 1948).

[8Norbert Wiener, Cybernetics, or Control and Communication in the Animal and the Machine (Cambridge, Mass : The MIT Press, 1948).

[9Pierre Bourdieu, Questions de sociologie (Paris : éditions de minuit, 1984).

[10Nous nous centrons sur les relations humaines, ce qui signifie trois choses :

1- il n’y pas de communication entre cellules biologiques (mais des échanges de données), dans la mesure où il n’y a pas de conscience (donc pas d’intentionnalité) ;

2- nous réservons le mot communication aux échanges humains (sans nous prononcer sur la valeur heuristique ou non du concept de communication animale) ;

3- nous n’utilisons pas ce terme pour désigner les relations intra psychiques (mettant en prise le sujet avec lui-même) type monologue intérieur puisque, conformément au sens étymologique, le mot communication renvoie à la notion de partage et donc, implicitement, à celui d’altérité.

[11Au sens de Joas : elle est le fruit de la volonté des protagonistes, mais liée à une situation donnée et mettant en œuvre la corporéité (et non uniquement la rationalité), elle échappe largement à la maîtrise des acteurs. Hans Joas, L’agir créatif (Paris, Cerf, 1999).

[12Eric Dacheux, La communication (Paris : Cnrs éditions, 2010).

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