Hommage à David Graeber

Par Christophe Petit

Comme j’ai eu la chance de connaître et de discuter régulièrement avec mon ami et mentor David Graeber depuis maintenant une dizaine d’années, il me semble que j’aurais été bien ingrat si je ne rendais pas hommage à cet homme immense qui restera pour moi comme pour tant d’autres une inépuisable source d’inspiration. J’ai été aussi peu personnel que possible dans ce témoignage par souci de ne pas profiter de la renommée de David. Cependant, ce genre de témoignages me semble nécessaire pour montrer que la conduite de David dans sa vie privée était à la hauteur éthique pourtant vertigineuse de ses idéaux. Toute sa vie, il aura brillé d’une intensité rare pour nous éclairer de la plus pure des lumières, celle de la justice. Il ne s’agit pas dans cet hommage de parler de la qualité de son œuvre, car même s’il me considérait comme un des meilleurs connaisseurs de celle-ci, le temps n’est pas encore venu de parler de son œuvre qu’il faut lire selon moi comme une analyse des mythes qui justifient les inégalités parmi les hommes. Avec David, l’homme a beau se prévaloir de la raison la plus analytique, il reste mythologique, trop mythologique. Le temps de l’étude de son œuvre viendra et il faudra alors l’analyser à la lumière de ses principales influences que sont Mauss, Kropotkine, Marx, Bhaskar, Sahlins, Whitehead, Nietzsche, Clastres, Leach, Turner, Hudson, Keen et plus récemment Veblen et ses continuateurs que sont Fix, Nitzan et Bichler.

David n’aurait pas aimé que je le qualifie de génie et jamais je ne l’ai qualifié de la sorte durant sa vie en sa présence. Il n’aimait pas tout ce qui pouvait s’apparenter à ce genre de culte, car il n’aimait que les rapports égalitaires entre les hommes. J’ai donc hésité à publier ce texte pour cette raison et peut-être ai-je tort de le publier. Si c’est le cas, j’espère que David là-haut me pardonnera et que ses proches ici-bas me pardonneront aussi et qu’ils mettront cette maladresse sur le compte de la façon dont l’évènement de sa mort m’aura perturbé. Ce genre d’éloge dithyrambique allait en effet contre sa vision du monde anarchiste et donc égalitaire. Les artistes et intellectuels sont généralement plus narcissiques que la moyenne mais j’ai toujours entendu David parler des autres et rarement de lui. Je ne l’ai jamais entendu se vanter ou laisser entendre en dix ans la moindre chose qui aurait laissé à penser qu’il se prenait pour un génie. Pourtant, même si cette défense du génie de David est évidemment très subjective, à bien des égards excessive et naïve, elle me semble essentielle pour comprendre en quoi David semblait si spécial aux yeux de beaucoup de gens, c’est-à-dire en quoi il incarnait malgré lui et pour beaucoup un idéal du génie tendu vers le bien, le beau et le vrai.

J’aimerais commencer ma défense du génie de David, par mentionner deux témoignages parus récemment dans le New York Review of Books. Le témoignage de David Wengrow qui est le co-auteur de leur prochain livre est particulièrement instructif au sujet des projets futurs de David. Ce livre qui s’annonce colossal devait être à une future trilogie ce que le Hobbit est au Seigneur des Anneaux. Le témoignage de John Jordan est particulièrement émouvant pour moi parce qu’il parle d’un week-end à Paris avec David et sa femme Nika au sommet de la révolte des gilets jaunes et parce que j’étais avec eux ces jours-là. David et sa femme dormaient d’ailleurs chez moi. D’habitude, quand une personne décède, on exagère en lui trouvant toutes les qualités du monde. La particularité avec David, c’est que c’est (c’était, malheureusement) vrai. Il possédait vraiment toutes les qualités du monde à un degré exceptionnel : gentillesse, bienveillance, humour, érudition, imagination, intelligence, énergie, curiosité, etc., et très franchement, je n’exagère pas en disant cela. C’est l’être le plus solaire que j’ai pu rencontrer et tous les témoignages de ceux qui l’ont connu convergent sur ce point. À 59 ans, il était encore très jeune intellectuellement. C’est peut-être le privilège des génies que de ne jamais vieillir et de rester des enfants joyeux qui jouent sur la plage et qui explorent la plage, cette frontière entre la terre du connu et l’océan de l’inconnu.

Alors que la majorité des individus se fossilisent avec l’âge et perdent leur souplesse d’esprit, j’ai la certitude absolue qu’il a été fauché dans la phase ascendante de son génie. C’est ce qui rend si tragique sa mort prématurée. Les gens confondent le talent et le génie. Le talent est commun, le génie est rare. Le génie n’est pas une quantité supérieure de talent. Le génie et le talent sont qualitativement différents. Le talent est l’ennemi du génie. Le talent est conservateur, le génie est révolutionnaire. Le talent et le génie constituent les deux pôles de la dialectique de la raison, le pôle analytique et le pôle synthétique, mais seul le génie possède un rôle moteur, vital, néguentropique. Alors que le talent relève de la mémoire et de l’intelligence analytique, le génie relève de la pulsion de vie, de la sublimation, c’est-à-dire de l’imagination. L’homme de talent possède une mémoire et une intelligence exceptionnelle tandis que l’homme de génie possède une imagination hors du commun. Le talent, comme le talent du champion d’échec, est remplaçable par la machine. Le génie est irremplaçable car il relève de la pulsion de vie qui dépasse le calcul. La différence entre le talent et le génie qui a été théorisée par Emmanuel Kant avant d’être reprise par d’autres philosophes tels qu’Arthur Schopenhauer, Friedrich Nietzsche ou encore Alfred North Whitehead, est une différence conceptuelle qui a été selon moi totalement confirmée par la recherche scientifique puisque le talent analytique et la mémoire sont effectivement remplacés par la machine. L’intelligence artificielle remplace le talent, pas le génie. La plupart des « grands hommes » qui « réussissent » dans leurs domaines sont des hommes de talent, des anciens bons élèves qui possèdent une mémoire et une intelligence analytique hors du commun. David possédait un talent exceptionnel mais, ce qui est beaucoup plus rare, c’est qu’il possédait un génie hors du commun. Le talent n’apporte rien de nouveau, car il est analytique. Le talent combine ce qui existe déjà. Le génie que l’on trouve peut-être plus chez des individus inaptes aux études est l’imagination créatrice et synthétique. Il se dévoile en général par le sens de l’humour. Le génie crée la nouveauté par la faculté synthétique de l’imagination qui est la faculté essentielle de l’être humain. Comme le disait le philosophe Whitehead, « le multiple devient un et ajoute un ». L’imagination est créatrice, car elle synthétise et dépasse ce qu’elle synthétise en sublimant, en créant de la nouveauté. L’imagination est la faculté essentielle de l’homme qui lui permet de persévérer dans son être et de devenir ce qu’il est par la synthèse de son intelligence, de sa volonté et de sa sensibilité. L’intelligence accède à l’information, la volonté au temps et la sensibilité à l’espace mais seule l’imagination peut pénétrer l’essence de la réalité dans sa totalité. Le génie est l’essence de l’être humain possédé à un degré exceptionnel.

C’est pour cette raison que David émouvait autant les gens puisque la pulsion de vie hors du commun de son imagination explosait dans chacune de ses œuvres. David était un feu d’artifice vivant. La pulsion de vie de son imagination créait à chaque page de la nouveauté et l’on savait qu’à chaque article, à chaque page, à chaque livre, quelque chose de nouveau allait arriver. Ce qui était extraordinaire avec David, c’est qu’à chaque discours de David, à chaque livre du David, à chaque article de David, des possibilités théoriques et politiques nouvelles apparaissaient. Avec le décès de David, nous avons selon moi perdu un des plus grands génie de notre époque. David a commencé les sciences humaines enfant en traduisant des hiéroglyphes mayas et c’est aujourd’hui à nous de traduire les hiéroglyphes des idées qu’il a gravées sur la grande pyramide de l’humanité.

Récemment David relisait toute l’œuvre de Thorstein Veblen dont il était si proche et il s’intéressait à la théorie politique économique anarchiste du livre Le Capital comme Pouvoir écrit par Jonathan Nitzan et Simon Bichler. Il allait lire l’œuvre de Jean-Michel Servet et de Christian Arnsperger. Il avait énormément de projets et ce, même trois jours avant sa mort. Sa vie a été dévouée à aider les autres, par son œuvre et par sa pratique. Je peux en témoigner personnellement. Comme beaucoup de personnes dans le monde, David m’a aidé à la fois par son aide personnelle et par son œuvre. Il faut en effet bien mesurer le fait que son livre Bullshit Jobs a littéralement sauvé la vie à des milliers et peut-être à des millions de personnes excommuniées par la religion du travail dans le monde et qui justement n’étaient plus reconnues comme « personnes » faute d’une sacralisation du travail qu’il a désacralisé par ce chef-d’œuvre. La conclusion de ce livre par la défense du revenu inconditionnel pour encourager les activités productives contre la bureaucratie de la féodalité managériale est implacable, mathématique.

Grâce à son livre consacré à la dette, livre influencé par l’œuvre de Michael Hudson, il a placé la monnaie au centre de l’histoire des hommes, car la lutte des classes de l’histoire longue devient une lutte des classes pour l’appropriation des moyens de production de monnaie, laquelle appropriation permet la capture des moyens de production des biens et des services. L’histoire de la monnaie est l’histoire de la dette. La capture de la monnaie par le privé est toujours la cause principale des privatisations et du remplacement de la démocratie par la féodalité. N’en déplaise à Hegel, l’histoire du rationnel en soi et pour soi est celle de la monnaie et pas de l’état. Sans la monnaie, pas de marché, pas d’entreprise, et pas d’état qui n’existe que par des impôts payés grâce à une monnaie. L’histoire de l’humanité est alors celle d’un grand renversement des valeurs, de la morale de la rédemption des dettes dont Jésus, le Rédempteur, et Solon, le créateur de la démocratie, furent les principales figures, à la morale actuelle de l’impératif catégorique du remboursement des dettes. Ce livre a ouvert des possibilités inédites d’annulation des dettes et donc de retour à une démocratie réelle et non formelle dans la tradition antique du jubilé. Par de nombreux articles, David a annoncé la révolte de la classe des soins, de ceux qui travaillent pour aider les êtres humains à s’épanouir, contre ceux qui travaillent pour aider l’argent à s’épanouir. Son livre consacré à la bureaucratie a démontré que nous vivons dans un monde plus bureaucratique encore que l’ancienne URSS, où multinationales et États travaillent de concert à établir une bureaucratie féodale, financière et rentière qu’il a nommée la féodalité managériale, le monde des paradis fiscaux et de leurs serviteurs, monde qui opprime la majorité de l’humanité. Comme l’un de ses maîtres, Dostoïevski, David était toujours du côté des humiliées et des offensés, des exclus.

C’était en cela un vrai anarchiste qui rejetait toutes les formes de hiérarchies parmi les hommes comme autant d’obstacles à l’égalité entre les hommes et qui respectait les êtres humains en tant qu’êtres humains et non en tant que statut social ou professionnel. Rien qu’en cela, il était une exception dans un monde kafkaïen où l’on respecte d’autant mieux les règles que l’on respecte d’autant moins les hommes. Plus l’on connaît le travail de David et plus l’on se rend compte de son génie créatif, des multiples fenêtres qu’il ouvre à chaque page sur d’autres mondes possibles. On sent dans ces pages le vent frais d’une liberté créatrice qui circule d’un monde possible à l’autre et qui était encore loin d’avoir atteint toute sa puissance. Ses plus belles œuvres étaient encore devant lui et je n’ai absolument aucun doute pour cette raison que son ouvrage co-écrit avec David Wengrow sera son plus brillant ouvrage. Cet ouvrage immensément ambitieux et intitulé « l’Aube de Toutes les Choses » sera malheureusement son crépuscule mais, je l’espère, l’aube de sa pensée et de son influence. Ce qui est triste, c’est qu’avec l’intégration des travaux de Veblen, Commons, Nitzan, Bichler, Fix et tant d’autres, ses prochains ouvrages auraient été encore meilleurs. Son œuvre était à son image, éternellement jeune. Nous devions travailler ensemble sur un ouvrage consacré à la philosophie de Roy Bhaskar qu’il devait préfacer. Il devait aussi préfacer un ouvrage d’un autre de ses maîtres, Michael Hudson, que nous avons traduit récemment avec mon ami Thibault Mirabel. Par ailleurs, ma thèse qu’il co-dirigeait avec Véronique Dutraive devait porter sur le financement d’un revenu inconditionnel par la création monétaire, sujet qui nous obsédait tous les deux et qui alimentait régulièrement nos discussions depuis une dizaine d’années. Il s’agissait de sortir du capitalisme financier et rentier des paradis fiscaux produit par la combinaison des technologies numériques et de l’institution monétaire actuelle grâce à une transformation radicale et démocratique de l’institution monétaire susceptible de protéger la démocratie des dérives rentières de la féodalité managériale, financière et numérique. Michael Hudson propose l’idée d’un jubilé, d’une annulation des dettes pour restaurer la démocratie. Steve Keen propose également un jubilé, mais qui serait donné directement à tous les citoyens — y compris ceux qui n’ont pas de dettes — avec la priorité de rembourser les dettes des personnes qui ont des dettes. Il s’agissait ici d’un jubilé permanent comme fondement d’une démocratie permanente, d’une monnaie anarchiste complémentaire inspirée du paradigme du don qui serait créée directement sur une base mensuelle dans les comptes bancaires de tous les citoyens afin de leur donner plus de pouvoir contre les institutions telles que les grandes entreprises et les États. Il est difficile d’amener des idées nouvelles dans les débats et il me semble que lui seul avait la capacité d’introduire une idée aussi radicale et de la justifier grâce à son érudition mais surtout grâce à sa capacité inouïe à rendre évidente une telle idée.

Fidèle au matérialisme transcendantal de Bhaskar, David défendait contre le positivisme le rôle premier de l’imagination pour accéder à la réalité matérielle et David créait des expériences de pensées sociales comme Albert Einstein créait des expériences de pensées physiques. Pour le réaliste transcendantal, la vérité est une armée mobile de métaphores qui signe un armistice symbolique — littéraire et mathématique — avec une armée fixe de faits empiriques. Encore fidèle à la philosophie relationnelle de Bhaskar, il était tourné vers une ontologie non pas de l’individualisme ou du holisme mais de la relation. Enfin, fidèle au réalisme transcendantal de Bhaskar, il était aussi tourné vers un monde du possible — monde plus vaste et plus fondamental que le monde positiviste réduit aux seules potentialités actualisées et à leurs mises en équation — et par notre capacité à comprendre et à faire émerger les meilleures potentialités de ce monde du possible grâce à la faculté essentielle de l’homme qu’est son imagination. David a peut-être ouvert les possibilités théoriques et politiques plus que quiconque à notre époque. Malgré son érudition, il était éloigné de toute scolastique académique. La mort de David est une perte immense pour tous ceux qui s’intéressent aux idées et pour tous ceux qui souhaitent une évolution de la société qui ne soit pas seulement un simple retour en arrière. Même s’il était l’opposé total d’un gourou et de l’esprit sectaire, il était pour moi comme pour beaucoup l’Étoile du Nord qui nous permettait de nous orienter dans la constellation des idées de notre époque.

Depuis quelques jours, nous sommes nombreux dans son entourage — je pense notamment à mes amis proches de David au sein du groupe SPECTRE (si cela vous intéresse, l’acronyme signifie Secret Political Economic Consortium for the Total Redistribution of Everything) — et dans le monde, à nous réveiller chaque matin le cœur brisé et à ressentir comme une révélation la célèbre phrase de Lamartine : « un seul être vous manque et tout est dépeuplé ». Et en effet, pour David, nous sommes faits de l’étoffe dont sont tissées les relations humaines. Nous sommes des personnes faites de personnes. Avec sa mort, une partie de moi-même — comme une partie de tous ses proches, amis ou frères par l’esprit — est morte. Sa femme Nika est en train de créer une fondation pour que son esprit survive à travers ses œuvres. C’est notre devoir dans les temps qui viennent, que de veiller à ce que la flamme de son génie qui a illuminé nos jours d’une lumière si belle ne meurt jamais.

// Article publié le 13 septembre 2020 Pour citer cet article : Christophe Petit, « Hommage à David Graeber, Par Christophe Petit », Revue du MAUSS permanente, 13 septembre 2020 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?HOMMAGE-A-DAVID-GRAEBER
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