Bulletin n°1. Extrait de "L’homme souterrain"

Traduction de E. Halperine-Kaminsky et Ph. de Chatrette. Ed. Résonances.

VII

Mais tout ça, c’est un rêve d’or !….

Qui donc a le premier prétendu que l’homme ne commet des actions mauvaises que parce qu’il ignore ses véritables intérêts, et que si on les lui enseignait, il cesserait aussitôt d’être la chose honteuse et vile qu’il est : car, comprenant ses véritables intérêts, il les trouverait dans la vertu ? [1] Et l’on sait que « personne n’agit délibérément contre ses véritables intérêts » ; il ferait donc par nécessité des exploits de saint ou de héros. – Quel enfant, l’auteur de cet apophtegme ! Quel enfant naïf et bien intentionné ! Quand donc, depuis qu’il y a un monde, l’homme a-t-il agi exclusivement par intérêt ? Que fait-on donc de ces innombrables documents qui témoignent que les hommes font exprès, sans se leurrer sur leurs véritables intérêts, sans y être poussés par rien, pour se détourner exprès, dis-je, de la voie droite, en cherchant à tâtons le mauvais chemin, des actions absurdes et mauvaises ? C’est que le libertinage leur convient mieux que toute considération d’intérêt réel… L’intérêt ! Mais qu’est-ce donc que l’intérêt ? Qui me le définira avec exactitude ? Que direz-vous si je vous prouve que parfois l’intérêt réel consiste en un certain mal, un mal nuisible, un mal assuré, qu’on préfère à un bien ? Et alors, la règle disparaît. Mais vous pensez qu’il n’y a pas de cas semblables. Et vous riez. Riez, mais répondez. A-t-on bien calculé tous les intérêts humains ? N’y en a-t-il pas un qui échappe à toutes vos classifications ? Vous établissez vos listes d’intérêts sur des moyennes fournies par les statistiques et les résultats de l’économie politique : ce sont le bonheur, la richesse, la liberté, le repos, etc., etc. De sorte qu’un homme qui ne voudrait pas tenir compte de vos listes serait une obscurantiste, un arriéré, un fou, n’est-ce pas ? Pourquoi, cependant, vos statisticiens en énumérant les intérêts en ont-ils toujours oublié un ? Par malheur, celui-là précisément est insaisissable ; il est réfractaire à toutes vos belles ordonnances. Par exemple, j’ai un ami, d’ailleurs c’est l’ami de tout le monde, s’il a un projet qui lui tienne à cœur, il l’expose très sagement, et selon toutes les lois de la saine logique. Il vous parlera avec passion des intérêts de l’humanité, rira de ces sots, de ces myopes qui ne comprennent pas la vraie signification de la vertu, et, juste un quart d’heure après, sans aucun prétexte visible, mais poussé par une force intime qui prime tous les intérêts, fait juste ce que condamnent toutes ses théories. – Il y a donc quelque chose, en cet homme, de plus puissant et de plus précieux que tous les intérêts, quelque chose qui est le plus intéressant des intérêts et dont justement on ne tient pas compte.
— Mais ce n’est pas moins par intérêt qu’il agit, me direz-vous.
Permettez, ne jouons pas sur les mots : le principal ici, c’est que cet intérêt spécial renverse vos systèmes, met vos listes sens dessus dessous, ne peut se loger sous aucune rubrique et vous désoriente.
Avant de vous donner le nom de cet intérêt, je veux vous déclarer insolemment, au risque de me compromettre, que ces beaux systèmes qui tendent à prouver à l’homme qu’il doit être vertueux par intérêt ne sont que vaines subtilités. Ce système de la régénération de l’humanité par l’intelligence de ses intérêts vaut la théorie qui prétend que la civilisation rend l’homme moins sanguinaire [2]. L’homme a un tel goût pour les conclusions a priori qu’il dénature volontiers les faits pour l’harmonie de son système… Mais regardez donc autour de vous : le sang coule à flots, et joyeusement ! Il pétille comme du champagne ! Voilà notre XIXe siècle, voilà Napoléon, – le grand et l’autre, – voilà les États-Unis, et leur éternelle union [3] : où donc est cet adoucissement des mœurs par la civilisation ? Elle développe en l’homme la faculté de sentir, lui ajoute de nouvelles sensations : voilà toute son œuvre ; elle a particulièrement donné, à l’homme, la faculté de jouir à la vue du sang. Avez-vous remarqué que les plus grands verseurs de sang sont les plus civilisés des hommes ? Attila et Stegnka Razine [4] ne leur sont pas comparables. Ceux-ci semblent plus violents, plus éclatants, mais c’est que nos modernes Attilas sont si nombreux, si normaux, qu’on ne les distingue plus. Il est incontestable que nous sommes devenus plus bassement sanguinaires grâce aux bienfaits de la civilisation. Jadis on versait le sang pour un motif, – et pour un motif qu’on croyait juste, – on pouvait tuer avec tranquillité : aujourd’hui nous sommes convaincus que le meurtre est vil, et nous le commettons pourtant à la légère : qui préférez-vous ? Attila ou Napoléon ? [5] – Mais la science nous transformera, nous guidera à la vraie et idéale nature humaine. Volontairement alors l’homme pratiquera la vertu et sera par conséquent rendu au sentiment de ses vrais intérêts. La science nous enseignera que l’homme n’a et n’a jamais eu ni désir ni caprice ; il n’est qu’une touche de piano sous les doigts de la nature. II n’y a donc qu’à bien connaître les lois naturelles : toutes les actions humaines seront alors calculées d’après une certaine table de logarithmes morale au 0,108 000, et inscrites dans un calendrier. Mieux encore : on en fera des éditions commodes, comme les lexiques d’aujourd’hui, où tout sera calculé et défini de telle sorte que le hasard et la liberté seront supprimés.
Ainsi – c’est toujours vous qui parlez – s’établiront des relations économiques nouvelles, elles aussi déterminées avec une précision toute mathématique, si bien que toutes les réponses seront faites d’avance à toutes les questions. Alors sera édifié un vaste palais de cristal [6]. Alors verra-t-on l’Oiseau de Feu [7].
Certes, on ne peut garantir que cet état de choses permettra d’être bien gai, – c’est moi qui vous demande la parole, s’il vous plaît, – puisqu’il n’y aura plus d’imprévu [8]. Mais quelle sagesse ! Par malheur, l’homme est sot ; quoi qu’on fasse pour lui, il est ingrat à un tel point que… qu’on ne peut imaginer une ingratitude pire que la sienne. Je ne serais donc pas étonné que, parmi toute cette sagesse ennuyeuse, se levât quelque gentleman arriéré qui se camperait, les poings sur les hanches, pour vous dire « Si nous envoyions au diable toute cette sagesse, tous ces logarithmes, et si nous nous remettions à vivre selon notre fantaisie ? » Et cela n’est rien encore, mais je suis sûr que ce sot gentleman aura des partisans. L’homme est ainsi fait ! Il veut être libre, il veut pouvoir agir contre son intérêt, il prétend que parfois c’est un devoir. (Cette idée m’est personnelle.) Mon propre vouloir, mon caprice, ma fantaisie la plus folle, voilà le plus intéressant des intérêts, cet intérêt particulier dont je vous parlais, qui refuse d’entrer dans vos classifications et les fait éclater. Où prenez-vous que l’homme aime la sagesse et s’en tienne à ne rechercher que ce qui lui est utile ? Ce qu’il faut à l’homme, c’est l’indépendance, à n’importe quel prix.

VIII

— Ah ! ah ! ah ! ah ! Mais il n’y a pas d’indépendance ! Me répondez-vous en riant. La science a disséqué l’homme, et vous savez par elle que la volonté, la liberté ne sont autre chose que…
— Un instant ! C’est précisément ce que je voulais dire, quand vous m’avez interrompu. Car c’est vrai, si l’on parvenait à mettre en équations nos moindres désirs, et même toutes nos velléités, c’est-à-dire si l’on réussissait à savoir d’où ils proviennent, sur quels modes ils se forment, la façon dont ils se reproduisent, les diverses directions auxquelles ils peuvent tendre, etc., on pourrait être sûr, alors, que l’homme cesserait immédiatement et définitivement de vouloir. C’en serait fini de la volonté et de la liberté ! En effet, que pourrait-on avoir comme plaisir à vouloir lorsque ce désir ne pourrait s’exercer que conformément à des tables de calcul ? Mais, pire encore ! L’homme ne serait plus qu’un écrou, une transmission. Fini ! Le libre arbitre. Evidemment, vous pourriez toujours m’avancer que, le plus souvent, nos désirs sont erronés parce que nous nous trompons dans l’évaluation de nos intérêts. Ainsi, selon vous, une fois que l’on nous aura tout expliqué et démontré, une fois que tout aura été définitivement et immuablement programmé, car les lois de la nature ne nous serons pas toujours indéchiffrables, il n’y aura plus aucune place pour ce qu’on appelle les désirs ; il ne nous arrivera plus de vouloir des choses ineptes ; si notre volonté entrait en conflit avec notre raison, nous pourrions alors raisonner et non pas seulement vouloir, considérant qu’il est exclu qu’un être raisonnable puisse désirer des inepties, puisse vouloir s’opposer à la raison et se faire ainsi du tort… Ayant certainement découvert les lois du libre arbitre, il sera même possible de prévoir, de calculer à l’avance tous les désirs et les raisonnements. Vous ajoutez même que je pourrais prévoir toute mon existence à l’avance. Si cela se réalisait, nous n’aurions donc plus autre chose à faire qu’à comprendre.
Voilà ce que vous m’avez objecté.
Et tout cela est juste et vrai. Mais c’est ici justement que se pose le problème. Voyez-vous, raisonner est une chose bonne et essentielle, c’est certain. Mais raisonner ne satisfait que l’intelligence, tandis que le désir est l’expression de la totalité de la vie humaine, y compris la raison et ses scrupules. Et quand bien-même la vie vécue ainsi serait-elle parfois laide, elle n’en serait pas moins la vie et non pas l’extraction de la racine carrée. Ainsi, moi, par exemple, je veux vivre pour satisfaire ma capacité d’existence en sa totalité, et non pas pour satisfaire seulement ma capacité de raisonnement qui n’est jamais que l’infime partie des forces qui sont en moi. Qu’est-ce que la raison ? Elle n’est qu’une collection de maximes apprises, alors que la nature humaine veut agir par toutes ses forces, consciemment ou inconsciemment, artificiellement même, mais vitalement toujours.
Je devine, messieurs, que vous me considérez avec quelque dédain : vous pensez que l’homme cultivé, l’homme futur, en quelque sorte, ne peut vouloir délibérément ce qui est contraire à ses intérêts ; et vous concluez en m’assénant un vigoureux : « C’est clair et net comme la mathématique. » Vous avez parfaitement raison, je le maintiens : c’est mathématiquement exact. Mais je vous répète pour la centième fois qu’il y a cas unique, mais certain, où l’homme veut se réserver le droit d’accomplir la pire des inepties, de surcroît défavorable à lui-même, uniquement pour n’être pas obligé de ne faire que des choses bonnes et raisonnables. Car cette ineptie, quand bien même on serait convaincu des désagréments qu’elle peut engendrer, et quand bien même on aurait conscience de sa vanité en comparaison des conclusions les plus logiques de notre raisonnement, vaut infiniment plus que tout comportement « raisonnable » : elle nous conserve notre propre individualité.
La volonté s’accorde parfois avec la raison. Et il est vrai que cela est utile et digne d’être approuvé. Mais, le plus souvent, la volonté se refuse obstinément à s’accorder avec la raison, et alors… alors… Mais savez-vous que cela aussi est fort utile et digne d’être approuvé ?
Et maintenant, je vous le demande ! Que peut-on donc espérer de l’homme, de cet être capable de transgresser la sagesse et le raisonnable pour des chimères ?
Vous pouvez répandre sur lui toute l’abondance de la terre, vous pouvez le plonger dans le bonheur le plus parfait, vous pouvez satisfaire si bien ses multiples besoins économiques qu’il n’ait plus rien d’autre à faire que sombrer dans la léthargie, que manger des pains d’épices, et que rêver aux moyens de faire durer l’histoire de l’univers, eh bien ! Vous pouvez être sûr que, même dans ce jardin en Eden, l’homme, à cause de son ingratitude, à cause de son besoin de souiller, commettra pour tout remerciement quelque vilénie. Au risque même de perdre ses pains d’épices, et uniquement par quelque perversité qui le conduit toujours à la recherche du fantastique, il accomplira les inepties les plus dangereuses et les absurdités les moins avantageuses. Ce sont ses rêves les plus fantastiques, c’est sa bêtise irréfragable qu’il prétendra conserver. Pourquoi ? M’interjetterez-vous. Mais uniquement pour se prouvez à lui-même – comme si cela était réellement indispensable – que les hommes sont des hommes et non des touches de piano, sur lesquelles jouent, il est vrai avec brio, les lois de la nature. Et quand bien-même l’homme ne serait réellement qu’une touche de piano, quand bien-même on pourrait le lui démontrer mathématiquement, il ne se calmerait pas et continuerait sa quête des incongruités uniquement pour le plaisir de persévérer dans son désir capricieux. Il irait même jusqu’à se complaire dans la destruction, jusqu’à vouloir former un nouveau chaos, il déchaînerait je ne sais quels maux, mais n’en ferait finalement qu’à sa tête. Il lancerait sa malédiction sur le monde, et comme il n’est donné qu’à l’homme de maudire (c’est d’ailleurs là son privilège qui le distingue des autres animaux), il parviendrait ainsi à ses fins, c’est-à-dire à se convaincre qu’il est un homme et non pas un rouage.
Vous pouvez assurément m’avancer que le chaos, les ténèbres, les malédictions, que tout cela peut être aussi calculé par avance, si bien que la seule réalité de ce calcul transformera la volonté destructrice de l’homme en simple velléité, et que donc la raison triomphera une fois encore, mais, en retour, je pourrais vous garantir qu’il ne restera alors à l’homme d’autre solution que de perdre la raison et de devenir complètement fou. De cela je suis certain, car, de tout temps, l’homme a eu pour obsession de se prouver qu’il était un homme et non pas une mécanique. Et même s’il devait y risquer sa vie, il se le prouverait.

// Article publié le 15 avril 2020 Pour citer cet article : F.M. Dostoievski, « Bulletin n°1. Extrait de "L’homme souterrain" », Revue du MAUSS permanente, 15 avril 2020 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Extrait-de-L-homme-souterrain
Notes

[1Allusion à Tchernychevsky qui, dans un article intitulé « Le principe anthropologique dans la philosophie », paru en 1860, exposa sa doctrine de l’utilitarisme, affirmant notamment que « seules les bonnes actions sont profitables… »

[2Celle que Henri Buckle (1821-1862) énonça dans son « Histoire de la civilisation en Angleterre », traduite en russe alors que Dostoievsky rédigeait le présent roman.

[3Allusion à la guerre de Sécession.

[4Bandit « social » russe, qui prit notamment la tête d’une fameuse révolte de paysans au XVIIe siècle

[5Cette chute sous forme d’alternative est un apport d’Halpérine-Kaminsky au texte original de Dostoievsky.

[6Dostoievsky poursuit ici sa polémique avec Tchernychevsky. Celui-ci, dans son roman « Que faire ? », paru en 1864, symbolisait le socialisme futur, entrevu en songe par l’héroïne Véra Pavlovna, au moyen d’un vaste « palais de fer et de cristal ».

[7L’Oiseau de Feu qui, dans la tradition tatare, est symbole de l’Eden retrouvé.

[8Après sa critique de l’utilitarisme, Dostoievsky amorce à présent sa critique du matérialisme naissant qui, avec le soutien de la philosophie scientiste, prétendait pouvoir résoudre scientifiquement les conditions de la vie sociale.

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