Donner – Recevoir – Rendre – Demander

Journée d’approfondissement avec Alain Caillé

Donner – Recevoir – Rendre – Demander

Journée d’approfondissement avec Alain Caillé, autour de sa pensée et de celle de Marcel Mauss

Le 2 juillet 2018, en prolongement du Colloque de Cerisy de juin 2017 : « Ce que la misère donne à repenser, avec Joseph Wresinski »

Introduction par Bruno Tardieu

I. Témoignages & échanges

I.1. Honorine Kouamé : Être forcée de donner
I.2. Marie-Odile Novert : Quand donner s’accompagne d’un combat
I.3. Gabrielle Erpicum : Donner et recevoir
I.4. Jean-Pierre Daud : Donner quand on n’a rien
I.5. François Jomini : Jugée incapable de donner et de recevoir, et pourtant ...
I.6. Brigitte Jaboureck : La souffrance source de transformation. Quand on n’a que la souffrance à offrir.

II. Synthèse des échanges : Questionnement sur la nature du don

Synthèse réalisée par Léa Sanz, étudiante à Sciences Po, dans le cadre d’un stage au sein d’ATD Quart Monde

II.1. Le don forcé
II.2. Positions assignées
II.3. Demander, donner, recevoir, rendre : un questionnement sur la nature du don
II.4. Don et gratuité
II.5. Le convivialisme
II.6. Rôles du Mouvement ATD Quart Monde ?

III. Annexes 

1. Le partage - Joseph Wresinski

2. Joseph Wresinski, anthropologue et prophète politique – Alain Caillé

***

Introduction de Bruno Tardieu

Alain Caillé, sociologue, fondateur de la Revue du MAUSS (Mouvement Anti-Utilitariste en Sciences Sociales) a découvert la pensée Wresinski à l’occasion de la préparation du colloque « Ce que la misère nous donne à repenser, avec Joseph Wresinski » qui s’est tenu à Cerisy en juin 2017.

Rencontré par Bruno Tardieu lors d’un précédent colloque de Cerisy sur l’argent, Alain Caillé avait été surpris que le Père Joseph insiste sur le fait que le plus difficile pour les personnes pauvres est que leur désir de donner n’est pas reconnu. Il avait retenu l’histoire que le Père Joseph raconte : celui qui donnait le plus d’honneur au petit Joseph était le curé de la paroisse qui venait demander le denier du culte à sa maman. Il n’avait rien lu auparavant de Wresinski, mais a accepté de participer au colloque de Cerisy en juin 2017, puis à son comité scientifique.

Alain Caillé est le principal animateur de l’héritage de la pensée de Marcel Mauss en France. Marcel Mauss, sociologue du début du XXe siècle, très respecté dans le monde, a inspiré notamment le mouvement convivialiste. Son écrit fondateur est Essai sur le Don (traduit en plusieurs langues) qui rassemble de très nombreuses études sur des peuples de différentes parties du monde dont la culture précédait la culture dominante actuelle. Cet essai montre, entre autres choses, que la relation fondamentale entre les humains n’est pas le marché, n’est pas d’acheter et de vendre, ni même de faire des contrats, mais celle du risque de donner. Pour faire cesser la guerre entre deux tribus, une tribu décide de faire un don à l’autre. Si l’autre accepte, la guerre cesse et la tribu se doit de refaire un autre don. Si elle refuse la guerre reprend. Le devoir de donner, de recevoir, de rendre est, d’après Mauss, le fondement de la relation. Et si le don est à sens unique, il écrase.

Alain Caillé ajoute que tout le monde veut être reconnu, mais être reconnu comme quoi ? Comme victime ou comme donateur ? D’autre part au trio de Mauss le devoir de « donner-recevoir-rendre », Alain Caillé ajoute « demander ». Enfin il a créé avec d’autres le mouvement convivialiste qui tend à résister à la pensée économique dominante.

Les échanges avec lui ont rappelé à James Jaboureck l’existence d’un texte du Père Joseph intitulé Le partage où le Père Joseph, s’adressant à des amis du Mouvement, dit le tort qu’on peut faire aux gens très pauvres en les décourageant de donner. Alain Caillé a été très frappé par ce texte et l’a publié, avec notre autorisation, dans la revue du MAUSS. Cette pensée nous éclaire, nous confirme que le Père Joseph avec le Quart Monde touche à des niveaux fondamentaux de l’être humain et de la nature humaine. Cela nous aide à nous sentir moins isolés dans des intuitions qui animent notre action et notre engagement. Cette pensée nous aide aussi à résister au fait que la pensée de notre époque tend à tout expliquer par l’économie de marché.

Pour cette journée d’approfondissement en présence d’Alain Caillé, la proposition était de lire, auparavant, le texte Le partage du Père Joseph (cf. Annexe 1), et la conférence d’Alain Caillé à Cerisy [1] (cf. Annexe 2), qui s’appuie en grande partie sur ce texte. Puis de penser à des situations vécues qui éclairent ou questionnent cette pensée. La rencontre se construira autour de ces situations afin d’établir un dialogue avec Alain Caillé.

I. Témoignages & échanges

Ça remonte avant 2016, lorsque j’étais en mission au Sénégal. C’était ma première mission en tant que volontaire permanente. Avant j’avais fait des bibliothèques de rue pendant longtemps dans mon propre pays. Quand je suis arrivée dans cette équipe du Sénégal, les militants m’ont demandé de les suivre dans leurs quartiers pour connaître d’autres familles qu’ils m’ont présentées.

Ma mission était donc de marcher dans le quartier de Thiaroye, quartier très pauvre de la banlieue dakaroise. Jean Diene, un des militants, m’a fait rencontrer une dame. Il m’avait dit : « Honorine, cette dame est Sénégalaise. Je vais te la présenter, tu vas la visiter et vous allez vous débrouiller. » Moi, je ne parlais pas le wolof ; nous allions donc nous débrouiller avec le français et un peu de wolof. C’est comme ça que j’ai commencé avec cette dame, Martine. Jean m’a dit qu’elle allait presque toutes les semaines chez les sœurs Ursulines de Thiaroye, pour demander quelque chose. J’ai donc pris le relais avec ces sœurs. De 2001 à 2004, j’ai vu régulièrement la dame. Nous avons cheminé ensemble. J’allais chez elle le matin, surtout le jeudi.

On approcha de Pâques, le vendredi saint est très important pour les Sénégalais chrétiens. Ils partagent un mets qu’on appelle le ngalakh, à base de mil, de beurre de cacahuète et autres ingrédients. Ils mélangent, font un plat et le partagent avec tous leurs voisins. Moi j’en ai toujours reçu de mes voisins, je n’en faisais pas parce que je vivais seule avec mon fils. Mais en 2005, j’ai décidé d’en faire avec Martine. J’ai dit à l’équipe : « Cette année, je vais faire le ngalakh avec Martine. » J’ai acheté la base de ce plat, le mil qui est cher, et le sucre, et j’ai laissé le reste à la dame et ses enfants. Le jour arrivé, on va au marché pour acheter ; on arrive devant le commerçant, Martine prend le kilo qu’elle voulait et je paie le mil et le sucre. Et puis elle ne bougeait pas, je ne comprenais pas. Elle commande alors du riz que le commerçant lui sert. J’ai attendu un instant qu’elle paye, mais elle me dit : « C’est pour la maison, je n’ai rien pour payer. » Je n’avais pas prévu la situation. Alors j’ai encore attendu, hésitante, me demandant que faire. Elle s’en est aperçu, puis elle m’a vu payer finalement. Et après le riz, il fallait encore payer le poisson et tout ce qui était nécessaire au repas de midi. J’ai tout payé. Nous sommes rentrées, et puis il y a eu ce petit merci, je ne m’y attendais pas, mais il y a eu quand même ce petit merci.

Après ce temps de courses, je suis partie. J’étais vraiment blessée. Le lendemain vendredi, je partage à l’équipe lors de la réunion hebdomadaire : « Voilà ce que j’ai vécu hier. » J’étais vraiment très mal, j’avais les larmes aux yeux. Et je pleurais tellement que le responsable d’équipe m’a regardée et m’a dit : « Honorine, c’est ton cœur qui a parlé et tu l’as fait. » Je lui ai répondu : « Bon, mais j’étais très mal parce que moi, avec le Mouvement que j’ai connu, dans les animations on m’avait toujours dit : on n’est pas là pour donner aux familles. » Dans les animations, j’étais bénévole, je n’avais rien, c’était ma présence que j’offrais aux familles. Mais maintenant j’étais volontaire, alors j’étais dans une autre situation, je ne voulais pas rabaisser les familles en leur donnant. C’est ce que j’ai fait et ça me rendait triste. Quand le responsable d’équipe m’a dit : « C’est mon cœur qui a parlé », j’ai pensé : « Oui, pourquoi pas ? » 

Le problème, c’est que je pensais que Martine allait me demander encore : elle n’avait pas de quoi payer. à la maison, elle me demandait parfois, mais je ne réagissais pas. Chez elle, j’ai vu le garçon, qui était en apprentissage, rentrer le midi pour manger, mais il n’y avait rien. Sa mère n’avait rien cuisiné et le garçon prenait de l’eau, se reposait, dormait un peu et puis repartait. Moi, j’étais très mal en rentrant chez moi où j’allais trouver de quoi manger.

Voilà le geste que j’ai fait, et si le responsable d’équipe me dit que c’est mon cœur qui a parlé, je me dis : « Voilà, mon cœur a parlé aujourd’hui mais comment va-t-il continuer à parler ? » Lors de mes prochaines visites, elle aura toujours besoin de quelque chose : comment donc ne pas recommencer cet acte-là ?, puisque j’ai donné une première fois. Elle va me demander encore de lui apporter quelque chose. Comment ne pas rester toujours dans l’acte de donner ?

Elle n’a pas continué à me demander de la nourriture, mais quand elle me voyait avec une robe elle disait : « Ah c’est très joli, quand tu n’auras plus besoin de la porter, tu me la donneras ? » J’apportais quelque chose qui pour moi était important, c’était des livres pour sa petite fille qui restait à la maison. Quand j’arrivais, la petite ouvrait mon sac et elle regardait dedans. à un moment, en équipe, on a dit : il faut apporter un ou deux livres, et c’est comme ça que j’ai commencé à apporter des livres dans mon sac. Et du coup, quand la petite fouillait dans mon sac, cela ne me dérangeait pas parce que je savais qu’elle allait trouver le livre.

On m’avait présenté Martine pour lui permettre d’arrêter de demander aux religieuses et plutôt d’être avec moi, dans un cheminement, pour qu’elle puisse dire : « Voilà ce que j’ai envie de faire. » J’étais là pour la soutenir, même si ce n’est pas le Mouvement qui financerait son projet, mais, des amis et des alliés, pour lui permettre d’ouvrir un commerce. Du coup, avec mon soutien elle a cessé d’aller chez les sœurs avec lesquelles je faisais le point régulièrement, jusqu’à ce qu’elle puisse ouvrir son commerce. Je sais que les religieuses en ont financé une partie, et puis, avec des alliés, nous lui avons apporté ce qui était nécessaire pour se lancer dans ce petit commerce.

Voilà mon histoire avec cette dame. Nous avons vécu de bons moments. C’est vrai que j’ai fait des choses pour elle, mais elle a aussi fait des choses pour moi, parce que les jours où je venais, si elle avait de quoi manger, elle partageait aussi avec moi. J’avais appris que demander et recevoir des dons est humiliant. J’avais hésité ce jour-là, et puis j’ai laissé parler mon cœur. La suite m’a libérée.

En fait, on est tout le temps pris avec des demandes comme ça. C’est notre pain quotidien. Puisqu’on est avec des gens très pauvres, c’est normal qu’on soit toujours sollicité.

J’ai un exemple très concret où j’ai répondu par le transport d’une personne. Une jeune fille âgée de 15 ans, en milieu rural, n’avait pas les moyens d’aller à l’école, pour une histoire de transport. En effet le seul collège où elle pouvait aller était situé dans le département d’à côté et dans la région juste voisine. Et donc la ligne de transport scolaire du département où elle habitait n’allait pas dans le département de son école. La mère était obligée pour son enfant, de demander aux habitants du village de l’emmener à l’école, qui était à 35km. Elle était interne, les trajets se faisaient donc le lundi matin et le vendredi après-midi. La maman cataloguée comme demandeuse, avait épuisé tout le voisinage avec sa demande de transport. Et à un moment, on lui a dit : « Mais faites reconnaître votre enfant comme handicapée et elle aura droit à un taxi. » Et j’ai réagi : « Ne faites pas ça parce que vous entrez dans le handicap, et elle n’est pas handicapée. Je vais l’accompagner. » Mais moi, à mon tour, j’étais épuisée de faire les trajets et surtout cela créait une relation de dépendance réciproque.

Quand, après tout un combat, nous avons rencontré le responsable du transport scolaire de notre département, il a accepté de mettre une ligne de bus pour que les enfants comme cette jeune fille puissent aller à l’école, car pour lui c’était une obligation évidente. C’était en décembre. Il a dit : « Vous l’aurez en septembre prochain. » Il m’a regardée – et moi je l’ai regardé. En fait c’était trop dur pour moi de faire chaque semaine les trajets aller-retour vers l’école. Alors j’ai soupiré. Et c’est parce qu’il a entendu le soupir, qu’il a dit : « Non, on va mettre le transport dès janvier. »

Ce que je veux dire c’est que nous sommes là aussi pour ressentir les choses et les transformer en un combat. C’est parce qu’on a la demande très concrète, et parce qu’on la vit avec le ras-le-bol et toutes les conséquences, qu’on peut réussir nos combats. On ne réussit pas nos combats seulement parce qu’on les a vécus intellectuellement. Cela m’a toujours fait réfléchir le fait que notre force de combat soit là parce qu’on vit dans cette demande, ce n’est pas parce qu’on intellectualise trop tôt. Pour moi c’est cela donner-recevoir. Répondre à une demande, c’est aussi la transformer en combat, et pour cela il faut la vivre à fond.

Cela m’a mis en mémoire un fait qui m’a beaucoup impressionnée dans ma vie de volontaire : c’était à Noisy au début du Mouvement, les débuts du volontariat, c’est-à-dire des jeunes volontaires qui viennent vivre avec les familles et qui sont 24h/24 dans le camp, au sein de la communauté, en bordure de la communauté. à cette époque-là moi, en tant que jeune volontaire, je suis chargée des adolescentes. Et il y avait deux dimensions : la dimension de la mise au travail, parce qu’à cette époque, les jeunes étaient en obligation scolaire jusqu’à l’âge de 14 ans ; et aussi dans la dimension loisirs le soir quand d’autres jeunes revenaient de l’usine et se retrouvaient avec les jeunes qui avaient flâné dans le camp toute la journée. On avait des activités jusqu’à 22h.

Les jeunes étaient en état de tension avec nous les volontaires. Et la tension qu’il y avait entre les jeunes du camp et ces jeunes volontaires présents 24h/24 au sein de la communauté, dont moi, est apparue quand les jeunes ont commencé à parler entre eux : « Mais que font-ils après 22h ? Le soir on les voit encore travailler à la lueur de la bougie parfois. » Alors les jeunes filles sont venues nous trouver en disant : « Mais qu’est-ce que vous faites le soir ? On voit que vous travaillez encore après avoir animé le club à 22 heures. Vous travaillez encore, mais vous faites quoi ? » Il y a quelqu’un qui a dit : « Mais tu sais bien qu’ils écrivent. » La grosse tension était autour du fait qu’on écrive. « Mais vous écrivez quoi ? » Alors à ce moment-là les paroles ont fusé. Ils voulaient savoir vraiment ce qu’on écrivait. Qu’est-ce qu’on pouvait dire, répondre, si ce n’est la vérité ? Et ce n’était pas facile. Et en même temps on ne pouvait pas dire : « Nous arrivons ici, nous ne connaissons absolument rien de ce que vous vivez, cette violence dans laquelle vous êtes, cette façon inhumaine dans laquelle on vous laisse vivre. Nous ça nous bouscule tellement qu’on a besoin d’écrire parce que c’est une réalité qu’on n’imaginait pas et il faut qu’on se mette devant cette réalité. »

Une jeune fille est venue deux, trois jours plus tard, nous voir et a dit : « Mais Gabrielle, j’aimerais quand même bien que tu nous montres ce que tu écris. » Je me rappelle à peu près ce qu’elle m’a dit . C’était très brutal. « Tu écris quoi ? » Je lui ai simplement expliqué, si je me souviens bien, j’ai dit : « Moi je ne connais rien de la misère, et j’ai besoin de m’asseoir le soir et de me mettre devant une feuille et d’écrire ce que j’ai appris. Et je ne suis pas toute seule à le faire. Beaucoup d’autres volontaires le font. Et pour moi c’est fondamental, sinon je ne comprendrais rien. » Et je lui ai transmis mes notes parce que ce jour-là justement il s’était passé quelque chose dans l’atelier où on travaillait avec les jeunes, et j’avais pris quelques notes pour faire mon rapport plus tard. On les a lues ensemble. Et je lui ai expliqué pourquoi j’avais besoin de noter ça. Parce que c’est tellement différent de ma propre vie. Et la fille en fait s’est sentie chargée en quelque sorte de répondre aux autres jeunes du camp.

Trois ans plus tard, un jour on apprend qu’il y a un accident de voiture et que quatre jeunes sont tués, dont cette fille-là. Quelques mois plus tard, sa maman m’appelle et me dit : « J’ai quelque chose pour vous. » Elle me donne un cahier sur la première page duquel il était écrit : « à remettre au Père Joseph ou à Gabrielle », et en-dessous : « Ceci est mon cahier, je vous l’offre, c’est mon histoire. » Je n’ai jamais imaginé ce qu’allait donner cette rencontre avec cette fille, qui m’avait demandé de lire un petit peu de ce que j’avais écrit. En fait elle s’était mise à écrire à partir de ce jour-là.

En vous écoutant tout à l’heure je me suis dit que cette réciprocité qu’on essaye de développer dans le Mouvement entre les familles et nous, c’est cela : l’échange de nos connaissances mutuelles. Peut-être que nous on ne se donne pas encore assez, parce qu’on demande beaucoup aux familles dans le partage de ce qu’elles vivent, et la compréhension de ce qu’elles vivent. Et ça m’a beaucoup fait penser à donner, recevoir et à partager parce que ce que cette fille partage dans son cahier ce sont des choses que nous-mêmes en écrivant nos rapports quotidiens, nous n’aurions jamais imaginées. Je fais le lien, avec le recul de l’histoire : ils savaient qu’on écrivait sur eux, et ça lui a donné l’idée d’écrire sa propre vie. Moi j’ai ressenti – je ressens le fait que j’étais consciente que nous n’avions qu’une infime partie de leur vie. Et là elle donne la profondeur de sa vie. C’est toute la différence entre les deux.

Je vais vous parler du temps où j’étais en Côte d’Ivoire. J’habitais un quartier très populaire en lisière d’un quartier bidonville où on faisait l’animation. Donc on avait notre activité. Et tous les soirs il y avait des gens qui venaient dans notre cour, dans notre maison. Parfois jusqu’à très tard, 21h, c’est beaucoup. Et on ne voulait pas faire table ouverte. On attendait que tout le monde soit parti pour manger. C’était, des fois, un peu dur et du coup à la fin j’étais un peu gêné. J’en ai discuté avec un jeune voisin avec qui je pouvais parler ouvertement, et je lui demande : « Mais tu vois, les gens viennent tous les soirs. Moi, je travaille le matin jusqu’à 14h sous la tôle, en pleine chaleur, je ne suis pas habitué et à 21h j’ai envie de manger. Mais je ne vais pas me mettre à table devant tout le monde si on ne peut pas partager. Et on ne peut pas partager tous les jours. Pourquoi est-ce que les gens viennent tous les soirs – et en plus ils ne demandent rien – ils viennent juste pour discuter avec nous ? » Il m’a dit : « Vous êtes venus dans le quartier, vous vivez comme nous, enfin le plus proche possible de nous. Donc pour nous, c’est comme si vous faisiez partie de notre communauté. Et nous dans notre communauté on ne peut pas rester plus de 3 jours sans se voir. Si on a passé plus de trois jours sans se voir, c’est qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Soit on est malade, soit on ne s’entend plus. Il faut créer la cohésion. » Et il ajoute : « Vous êtes venus et vous nous rendez beaucoup de services à différents niveaux, et nous on n’a pas les moyens de vous rendre ça au niveau matériel, mais le fait qu’on vienne comme ça tous les jours, c’est notre façon de vous rendre. On vous fait participer à notre communauté. »

Pour nous, c’était finalement un grand don, parce que c’était vraiment ce que l’on voulait. Parce que entrer dans leur communauté nous permettait de comprendre un peu mieux comment les gens vivaient. Finalement, ces visites étaient le meilleur moyen d’entrer dans leur communauté.

Cela m’amène à parler du contrat et du don. Le contrat c’est la mission que le Mouvement nous a donnée. Et puis après on vit avec la population, on va participer à sa vie, on sort du temps de travail. Et c’est là qu’est le don : le don de notre présence. Cela demande un savoir-faire, un savoir-être pour se situer entre contrat et don. Savoir-être que la population de ce quartier nous a montré. Ce n’est pas un don matériel mais spirituel, le don de son temps, le don de soi qui est possible pour tous, riches et pauvres.

Avec ma femme Ursula nous sommes en mission depuis deux ans dans un quartier de Berlin-Est qui est connu pour ses constructions massives de grands ensembles, des gros blocs de béton à perte de vue. Dans ces quartiers, on pensait trouver une population défavorisée. Elle existe, mais la pauvreté est assez relative. La pauvreté est par contre assez visible dans les rues, jusqu’en centre-ville.

Dès notre arrivée nous nous sommes mis en lien avec des personnes qui avaient fréquenté ATD Quart Monde par le passé. Il y a notamment un groupe à Berlin formé de personnes identifiées comme ayant des problèmes psychiques. Ces personnes connaissent bien la vie à la rue. On peine à savoir si c’est à cause de la misère que ces personnes ont développé des problèmes psychiques ou si ces problèmes les ont peu à peu poussées dans la marge… C’est un cercle vicieux. Ce qui est sûr c’est que la société identifie toujours les problèmes psychiques, mais rarement la misère. Pourtant, beaucoup de ces personnes marginalisées ont connu l’errance depuis leur jeunesse. Ces personnes aux parcours divers se sont retrouvées au sein d’une association d’entraide, où elles sont encadrées médicalement et peuvent vivre en relative autonomie avec un minimum d’aide sociale.

C’est dans ce groupe que nous avons connu Gisela, une femme d’une cinquantaine d’années. Elle vit seule dans un petit logement vétuste. Elle est à la fois dans une situation d’hyper-assistance, de contrôle permanent et abandonnée à elle-même. Elle vit avec une rente de l’ordre de 450 euros par mois. Nous l’avons rencontrée à Haus Neudorf, une maison à la campagne où ATD Quart Monde organise des rencontres. Puis nous sommes restés en contact avec elle à Berlin. Un moment fort que j’ai vécu avec elle, c’est quand nous sommes allés en Bavière pour vivre un 17 octobre animé par un groupe du Mouvement. Nous avons préparé ensemble son témoignage, j’étais impressionné par sa réflexion. Mais j’ai remarqué aussi qu’elle avait de la peine à trouver sa place dans un groupe, car elle avait de terribles sautes d’humeur.

Alors que notre relation se développait, elle s’est mise à nous appeler tout le temps au téléphone pour nous réclamer de l’aide ou nous partager des rêves impossibles : avoir une voiture par exemple. On sentait bien qu’une voiture cela signifiait pour elle son autonomie, le moyen d’échapper à ses entraves. En même temps nous n’avions pas de réponses immédiates à ce rêve. Et puis il y avait aussi des demandes d’argent, parfois avec beaucoup de fréquence et d’insistance. C’était quelque chose d’assez surprenant pour nous, car souvent nous avons côtoyé des gens qui ont trop honte pour oser demander. Alors, face à quelqu’un qui réitère sa demande, qui insiste en téléphonant parfois plusieurs fois par jour, on se dit qu’il y a autre chose, et on pourrait rapidement le mettre sur le compte de la santé psychique.

Ce que nous comprenions de son histoire de vie, que nous découvrions par petites bribes, c’est qu’elle avait perdu sa liberté, que cela affectait aussi sa dignité, et que la dépendance des autres dans laquelle elle était lui était insupportable. Mais dès qu’elle pouvait établir une relation d’écoute et de confiance, elle s’y accrochait comme à une bouée de sauvetage. On se questionnait avec Ursula parce qu’on avait vécu proches de gens dans la pauvreté qui avaient une certaine fierté à ne pas nous demander quoi que ce soit, mais dont on voyait pourtant que la situation matérielle était si difficile qu’on se sentait parfois obligés de donner quelque chose spontanément.

Cela m’a beaucoup fait réfléchir à ce que la mendicité et l’aumône provoquent en moi, de l’ordre de l’élan ou de la répulsion. Donner me semble naturel, en fait c’est tellement facile. Mendier et se prendre des râteaux en permanence, je n’ose même pas l’imaginer, il me semble que ça serait au-dessus de mes forces. Pour Gisela, on ne savait pas quelle réponse adéquate apporter à sa demande, alors il nous arrivait de lui raccrocher le téléphone au nez, de ne plus prendre l’appel quand elle insistait. Puis nous avons préparé une nouvelle rencontre à Haus Neudorf à Pâques.

Ces rencontres trois ou quatre fois par an ont pour but d’offrir aux personnes qui vivent dans des conditions précaires en ville, parfois à la rue, une bouffée d’oxygène dans un cadre naturel magnifique, mais aussi de leur permettre de s’exprimer et de réfléchir avec d’autres autour de thèmes choisis. Or Gisela a proposé l’idée de réfléchir ensemble à la notion du temps lors de cette rencontre. « Qu’est-ce que c’est le temps pour moi ? » Question très philosophique. C’était tout à fait inattendu pour moi, tellement je l’avais identifiée à ses jérémiades et à ses demandes matérielles... Voilà qu’elle nous met devant un grand sujet. Un sujet d’une richesse qui nous dépasse tous. Et quand nous avons vécu cet échange, cela a été un moment tout à fait passionnant, un très grand moment de dignité. Pour certains, le temps, ça les faisait replonger dans leurs souvenirs, des souvenir fondateurs. D’autres, comme Gisela, analysaient leur vie quotidienne : le fait de ne jamais avoir du temps pour soi – pour s’occuper de soi – car toute son énergie va pour survivre, et il ne reste après qu’une immense fatigue. On découvre que Gisela a des savoirs-faire, des projets, qu’elle aurait envie de créer, qu’elle aimerait faire quelque chose de ses mains... Une femme que l’on ne connaissait que par son harcèlement, voilà que tout d’un coup elle nous mettait devant ce besoin fondamental et métaphysique qui est celui de pouvoir penser, d’avoir du temps à soi, d’accéder à une dimension spirituelle. Elle nous faisait un don de cette sorte-là.

Souvent ses relations se cassaient car elle en demandait trop aux autres. Mais à ces autres elle a donné à réfléchir au temps et je voyais cela comme un don. Parce que personne n’y aurait pensé si ce n’était elle. Elle nous a donné à voir et à connaître ce qu’il y a de meilleur en elle, en les autres, en nous-mêmes. Elle a offert un moment de paix, loin des tensions et des disputes dans lesquelles toutes sortes de manques placent les gens très pauvres en permanence. Se situer au-delà de l’urgence quotidienne permet à des gens dont on pense qu’ils n’ont rien à donner, de nous donner ce qu’on n’a même pas pensé à leur demander. Ce sont rarement des choses – ça arrive – mais c’est de l’humanité. Ils nous révèlent le meilleur d’eux et de nous-mêmes ! Ce qui nous enrichit au sens propre.

Un peu plus tard, il s’est passé quelque chose qui m’a profondément choqué. Gisela avait un chat. En apprenant à la connaître nous avons appris qu’elle avait perdu son compagnon de vie trois ans auparavant. Elle vivait dans une très grande solitude, son conjoint était mort de maladie et elle l’avait accompagné jusqu’au seuil de la mort. Depuis, son chat comblait un peu cette solitude. Or il était très âgé et malade. Il est mort aussi. À ce moment-là, Ursula, l’a accompagnée pour trouver un chaton quelque part. Ce qui devait être quelque chose de relativement simple est devenu incroyablement difficile. à la SPA, c’était assorti de toutes sortes de conditions impossibles. Elles ont cherché dans la banlieue de Berlin, en bus, en auto-stop… Dans un bistrot une femme leur a donné l’adresse d’une connaissance qui cherchait à placer une portée de chatons. Cette dame accueille Ursula et Gisela, et leur montre ses chatons. Il y en avait un qui était un peu mal en point, il boitait à cause d’une mauvaise chute. C’est sur ce chaton que s’est porté le dévolu de Gisela. Elle s’est tout de suite mise à l’apprivoiser. C’est alors que la dame a dit froidement : « Moi je n’aurais pas confiance de confier ce petit chat à cette femme-là. »

Elle a refusé de le donner à Gisela. C’est d’une violence... Il y a des gens de qui on n’attend si peu de choses, qu’on ne leur donnerait même pas un petit chat malingre… Cette femme ne connaissait pas Gisela. Il lui suffisait de la regarder pour la juger. Les gens peuvent être tellement marqués par la misère que juste en les regardant on les catégorise comme des personnes qui n’ont strictement rien à donner, des personnes à qui on ne peut même pas confier un petit chat boiteux. C’est comme une marque au fer rouge, qui empêche le don, pas seulement de leur donner, mais surtout de recevoir de leur part.

En 1988, je connaissais bien Bernadette et sa famille. Elle avait d’un premier mariage deux grands enfants âgés de 17 et 19 ans. Elle habitait avec Philippe une des cités de transit de Rennes. Ses aînés n’avaient ni formation, ni travail. Ils récupéraient parfois la ferraille ou les cartons avec Philippe pour les revendre pour quelques sous à un grossiste. Puis le garçon de 17 ans, Bernard, obtient une formation avec plusieurs jeunes. Ils sont ensemble très soutenus par un volontaire du Mouvement. Bernard, après des débuts difficiles où il faut aller le chercher le matin, finit par s’intégrer au groupe et s’ouvre aux autres. Bernadette est enceinte. Leur intérieur est sombre et quasi vide mais dans un coin trône un beau berceau, bien habillé de beaux draps brodés.

Philippe n’a pas d’emploi depuis longtemps. Il apporte quelque argent grâce à la récupération. Il aime passer ses soirées à boire avec les autres hommes de la cité. Une soirée de dimanche est particulièrement arrosée. Bernard boit aussi beaucoup. Puis il prend des cachets et va se coucher. Il ne se réveillera pas. Son cœur n’a pas supporté le mélange alcool-cachets. Je serai marquée par la grandeur de la cérémonie d’enterrement. Elle a lieu à Vitré la ville de son père. L’église est pleine. Pleine de jeunes effondrés. Bernard qu’on croyait être un jeune isolé, ayant du mal à s’intégrer à un groupe, avait en fait des relations.

Quelques semaines plus tard Bernadette accouche d’un petit garçon. Elle n’a pas le temps de se réjouir. Les services de la protection de l’enfance viennent lui retirer le bébé sur décision judiciaire dès la maternité. Elle entre chez elle sans enfant. Elle s’enferme dans sa maison. J’apprendrai que le juge a pris cette décision tout de suite après la naissance. Il a jugé que compte tenu que l’enquête sur la mort de Bernard avait conclu que les parents n’étaient pas protecteurs mais au contraire entraînaient leurs enfants dans la débauche, les parents ne seraient pas en capacité de protéger ce nouvel enfant. Bernadette finira par m’ouvrir sa porte. Elle est méconnaissable. Amaigrie. Elle n’arrive pas à parler mais on sent une colère en elle.

L’enfant est au foyer de l’enfance de Chantepie. Elle n’est pas déchue de ses droits parentaux, je lui propose d’aller voir le bébé au foyer. Elle refuse, me dit que ça ne sert à rien. L’enfant est pris, ils ne le lui rendront jamais. Je repasse la voir le lendemain et réitère ma proposition. Elle finit par me dire : « Vous restez avec moi, je veux juste voir mon fils, je ne veux pas les voir (les éducateurs) ». Au foyer de l’enfance, après des vérifications par l’administration, une puéricultrice va chercher le bébé et le présente à Bernadette. Bernadette tremble de tous ses membres. Elle n’ose pas prendre l’enfant dans ses bras. Elle ne peut pas parler. Des larmes coulent en silence. Un long temps s’écoule avant qu’elle accepte de prendre l’enfant. La puéricultrice nous laisse seules avec l’enfant. Puis elle revient en s’adressant à moi : « Le directeur aimerait vous voir. » Je demande à Bernadette si elle m’autorise à rencontrer le directeur. Elle ne voulait pas « les » voir. Elle me dit : « Si, allez-y. »

On me conduit dans le bureau du directeur. Il me dit très vite : « Je n’ai jamais vu une femme souffrir autant. Qu’est-ce qu’il faut faire ? Tous ces enfants ont été placés. On les a tous eu ici. Bernard est resté des années ici. C’est un échec. On n’a jamais réussi. Qu’est-ce qu’il faut faire avec celui-là ? » Je lui réponds que je ne sais pas mais qu’il faut poser la question à Bernadette et Philippe. Je retourne voir Bernadette. Lui raconte ma rencontre et lui demande si elle veut rencontrer le directeur. Elle accepte. Pendant toute la rencontre, elle tremble et pleure.

En étant appelée par le directeur, je m’attendais à tout sauf à cet aveu d’impuissance et cette question ouverte pour l’avenir. Je me dis que la souffrance de cette mère a touché cet homme si fortement qu’il est prêt au changement. Je me dis que Bernadette en osant venir au foyer de l’enfance, en osant montrer sa souffrance, la seule chose qu’elle avait, elle n’était que souffrance, a provoqué une transformation chez le personnel de ce service. Je me dis que ce directeur a osé se mettre face à la souffrance de cette femme, a osé la recevoir.

Par la suite je quitterai Rennes mais j’apprendrai que le dialogue s’est poursuivi entre Bernadette, Philippe, le foyer de l’enfance et le juge. L’enfant sera maintenu placé mais chez la sœur de Philippe pour conserver, au mieux, des liens familiaux.

Dans les situations de grande misère les gens ne formulent plus de demande, ils n’ont plus que leur souffrance, et c’est à travers la souffrance qu’il y a une relation qui se crée ou qui ne se crée pas. On est dans une époque où c’est très difficile de recevoir la souffrance des autres et de chercher à l’exprimer comme une demande ; c’est un chemin à faire. On est plus dans une époque où on gère des situations plutôt que dans une époque où on reçoit l’interrogation que pose la souffrance pour faire un chemin de compréhension, on le voit avec la question des immigrés. On cherche à gérer des migrations, on ne cherche pas à recevoir de la souffrance. Derrière la souffrance, quelle demande s’exprime ? On a du mal à recevoir la souffrance des autres et à l’exprimer comme une demande. Ça veut dire que c’est un chemin à faire. 

Alain Caillé : Est-ce que cela ne pose pas la question du sens de la souffrance ? Du sens à donner à la souffrance finalement. Les gens souffrent. Dans différentes traditions cela pouvait être vécu comme une épreuve, une rédemption future, soit un paradis à gagner. Si la souffrance est absolument dénuée de sens, c’est-à-dire qu’il n’y a aucune idée sur ses origines, sur sa fin possible, alors je pense qu’elle devient peut-être plus dramatique encore. Je ne sais pas si c’est ça que vous aviez en tête. Mais moi c’est ce qui m’est venu à l’esprit en vous entendant parce qu’il me semblait effectivement que la société contemporaine donne de moins en moins de réponses à ces questions-là. Déjà qu’il n’existerait plus d’espoir messianique dans une révolution à venir, ou je ne sais pas quoi, l’espoir religieux est en partie disparu, et je pense qu’il doit y avoir un surcroît de souffrance qui est inhérent au manque de sens de la souffrance. Est-ce qu’un des buts d’ATD Quart Monde ce n’est pas de donner du sens à la souffrance en la réinscrivant dans un espace politique – qui n’est ni l’espace religieux traditionnel ni l’espace révolutionnaire traditionnel ? C’est l’espace des droits de l’homme pour l’essentiel, de l’histoire démocratique. Mais l’histoire démocratique devient de plus en plus précaire.

***

II.1. Le don forcé

Le récit d’Honorine a révélé une forme paradoxale du don, celle du don forcé. En effet, Honorine s’est retrouvée dans une situation où elle a été forcée de donner plus qu’elle ne le désirait à la personne qu’elle accompagnait. On peut aussi noter que le fait de décider de donner va à l’encontre du principe du Mouvement ATD Quart Monde de ne jamais donner, du moins de manière matérielle, aux personnes en situation de pauvreté. Cela les réduit de nouveau à être demandeurs et receveurs, ce qui peut être vécu comme une forme d’humiliation. Le problème dans la situation racontée par Honorine n’est pas qu’elle ait décidé de donner, car ce don était choisi et délimité mais le fait qu’elle ait été forcée de donner plus. Elle a été immédiatement placée dans la catégorie de donneuse et la personne qu’elle accompagnait dans celle de demandeuse. Le risque est de créer une situation de dépendance entre la volontaire et la personne en situation de pauvreté en plaçant Honorine dans la position systématique de donneuse.

Alain Caillé nous éclaire sur les mobiles humains qui ont amené Honorine à donner et qui l’ont fait souffrir de ce don forcé. Il explique que dans toute action humaine, il existe quatre mobiles différents. Il y a premièrement l’intérêt pour soi, un instinct de survie et de conservation. On a ensuite l’intérêt pour autrui, une forme d’empathie naturelle pour autrui qu’Alain Caillé appelle aussi l’aimance, c’est-à-dire la capacité à aimer les gens qui nous entourent. Le troisième mobile est une forme d’obligation sociale tandis que le quatrième est un besoin de liberté, de créativité voire de spontanéité.

Ici, Honorine s’est retrouvée prise dans le conflit entre différents mobiles d’action : à la fois l’obligation de ne pas donner énoncée par ATD Quart Monde mais également l’obligation sociale de donner à une personne qui vous le demande, le tout face au mobile de l’intérêt pour autrui, une empathie naturelle pour son prochain. Cet exemple du don forcé révèle l’ambiguïté de la position de donneur, notamment la place des personnes riches qui se trouvent dans l’obligation morale de donner aux personnes pauvres.

On retrouve le problème de positions assignées dans le don forcé qui place systématiquement les personnes riches dans la position de donneur et les personnes pauvres dans celle de demandeur /receveur. Mais cette position des personnes pauvres cataloguées comme uniquement demandeuses vient aussi du regard que la société pose sur elles. Les normes sociales placent les gens dans l’obligation de donner aux plus pauvres et à ceux-là de recevoir. La grande pauvreté pervertit toutes les relations de dons et contre-dons qui existent normalement dans les relations humaines, elle les pervertit d’un côté comme de l’autre. De plus, il existe une forte pression exercée sur les pauvres à qui on reproche de ne pas contribuer mais à qui on empêche simultanément de donner.

Alain Caillé nous explique que dans la dynamique du don, l’équilibre est atteint lorsqu’on peut être tantôt demandeur, tantôt donneur, tantôt receveur et tantôt donneur en retour. Il faut pouvoir se placer dans les quatre différentes positions selon les moments et les personnes, et ne pas être fixé dans une seule position. Or les personnes en situation de pauvreté sont coincées dans la position de demandeur.

Alain Caillé a redécouvert dans un texte court mais puissant de Joseph Wresinski (Le Partage cf. Annexe), que le plus grand mal des personnes en situation de pauvreté est certainement l’humiliation d’être coincées dans le rôle de demandeur sans pouvoir (ou avoir le droit de) donner en retour. Les pauvres sont assignés à la position de demandeurs et font face à une interdiction sociale de donner : si tu donnes c’est que tu n’avais pas vraiment besoin de recevoir donc tu n’es pas vraiment dans le besoin, tu as triché.

Or la reconnaissance sociale et l’estime sociale passent par la possibilité de donner et rendre à la communauté ne serait-ce qu’un petit peu. C’est pourquoi, Wresinski s’est battu pour que les personnes dans la misère se voient reconnaître le droit d’être eux-aussi donneurs. Si l’on reprend les quatre mobiles de l’action humaine, les pauvres font face à l’obligation de s’intéresser seulement à eux-mêmes, à rester dans l’intérêt pour soi. Le but du Mouvement est de les faire accéder à l’intérêt pour autrui et à la liberté, à la créativité.

II.2. Demander, donner, recevoir, rendre : un questionnement sur la nature du don

Souvent le don peut prendre différentes formes et nos actions engendrent des réalités différentes que celles qu’on leur attribue. Les étapes du don peuvent s’interchanger et se confondre. Parfois demander c’est donner et parfois donner c’est savoir recevoir.

Si l’on revient au récit de Gabrielle par exemple, sans le savoir elle a fait un don très particulier mais essentiel à la jeune fille : elle lui a fait le don de la demande. En écrivant dans ses rapports quotidiens, elle a donné de la valeur à la vie de la jeune fille, à son expérience de la pauvreté. En quelque sorte elle lui a demandé son histoire et la jeune fille lui donne quelques années plus tard. Gabrielle a permis à la jeune fille de donner en lui faisant le don de demander. Gabrielle a offert sa faiblesse, son incompréhension de la misère à la jeune fille lui donnant alors une occasion de partager son expérience, de donner l’histoire de sa vie.

Selon Alain Caillé, chacune des actions du cycle donner-recevoir-rendre, auxquelles il ajoute demander, possède un opposé. Il précise alors : le négatif de demander, c’est ignorer ; celui de donner, c’est prendre. Le négatif de recevoir, c’est refuser et celui de rendre c’est garder.

Dans le cas de Gabrielle, au début du récit, la jeune fille fait un test, Gabrielle est-elle là pour prendre ou donner ? Mais Gabrielle lui fait le don de son manque : elle est demandeuse de la vie de la jeune fille. La boucle du don se termine avec l’action de « rendre » lorsque finalement la jeune fille lui fait don de son journal, de son histoire.

De même, ce qui est intéressant dans l’exemple de Jean-Pierre c’est qu’au début il n’avait pas compris que c’était un don que les gens du village lui faisaient en lui rendant visite chaque soir. C’est-à-dire qu’on ne perçoit pas toujours les dons que les autres nous font. Chacun donne comme il peut, ici les habitants rendent aux volontaires du Mouvement en donnant de la reconnaissance sociale, du temps, leur présence. À l’inverse, Jean-Pierre leur faisait un don en acceptant le leur. Il donnait en acceptant de recevoir. Le don peut dépendre de la culture des personnes qui interagissent : un acte peut être considéré comme un don selon certaines normes sociales tandis qu’il sera perçu différemment dans une autre culture.

Alban Soussango a partagé son expérience de sa propre culture, la culture Mossi, où par exemple le fait de demander est considéré comme extrêmement dégradant et c’est à la personne en face de décrypter le besoin de l’autre pour donner sans que l’autre personne n’ait besoin de demander. Dans d’autres cas, le don est assimilé à une déclaration de guerre. Alain Caillé nous rappelle que l’étymologie du mot don est la même que le mot poison : le don peut-être à la fois un remède et un poison. Tout ceci nous questionne sur la nature du don : qu’est-ce qu’un don ? Comment le reconnaître et le considérer comme tel ?

Alain Caillé revient sur trois idées pour comprendre le fonctionnement du don. Tout d’abord, ce qui est don pour les uns ne l’est pas nécessairement pour les autres. En effet, il existe des langages du don différents : ce n’est pas la même chose de donner de l’affection, des biens matériels, de la reconnaissance ou encore de l’inspiration, de l’implication. Ce qui nous mène à la deuxième idée : c’est le receveur qui fait le don. Un don n’en est un que si la personne qui le reçoit le perçoit comme tel. Enfin, le don n’est pas essentiellement matériel. Au contraire, nous dit Alain Caillé, souvent, au-delà de l’action de donner, c’est l’intention qui fait du don ce qu’il est. Mauss explique ce concept par la critique de la notion de contrat, du ’don-échange’. Dans la relation il faut qu’il y ait un échange mais cela ne peut pas se limiter à un seul échange autrement on resterait dans le donnant-donnant, un troc. Ce qui fait le don c’est le « en plus ». C’est cet « en plus » du contrat, de l’échange, qui fait le don. Marcel Mauss disait « Donner, ce n’est pas d’abord donner quelque chose, c’est SE donner dans ce que l’on donne », donner quelque chose de soi en plus de ce qui est obligatoire soit par les règles, soit par les lois de l’échange.

Dans l’histoire de Gabrielle par exemple, c’est d’avoir révélé son incompréhension et son besoin d’écrire, malgré les règles d’ATD Quart Monde qui interdisent de montrer ses écrits, qui ont fait de son acte un don.

II.3. Don et gratuité

Un don est-il gratuit ? Doit-il l’être ? La notion de gratuité est très ambiguë. En effet, Alain Caillé nous rappelle que les traditions religieuses et philosophiques veulent traduire le don par la pure gratuité, c’est-à-dire le désintéressement radical. D’après lui, « il n’y a pas de don gratuit, mais il y a de la gratuité dans le don. » Il n’y a pas de don gratuit car on donne quelque chose en en attendant une autre en retour. Bien qu’attendre quelque chose en retour, comme de l’amitié par exemple, ne veut pas obligatoirement dire être intéressé dans le sens du gain. Le don n’attend pas nécessairement quelque chose de matériel en retour.

De plus, le don intègre une part d’incertitude, on attend certes quelque chose en retour mais on ne sait pas quand on le recevra et sous quelle forme. Il y a de ce point de vue-là, une dimension de gratuité au sens de marge de jeu, d’incertitude, de liberté même si le don n’est pas purement gratuit. Jacques Derrida pousse le paradoxe jusqu’à dire : « Si je donne alors je ne donne pas. » Derrière on a l’idée que si j’ai conscience que je donne alors je ne suis pas complètement dans la gratuité car je nourris un intérêt narcissique. Le véritable don et le total désintérêt qu’il implique est donc impossible, conclut-il. Alain Caillé n’approuve pas cela mais retient que si le don admet une part de gratuité, il n’est en pas moins jamais totalement gratuit.

II.4. Le convivialisme

Le convivialisme est un mouvement international de prise de conscience générale que l’humanité ne se réduit pas à l’économie. Le mouvement du convivialisme traduit les implications politiques du concept de « demander, donner, recevoir, rendre ». Derrière le mouvement, l’idée d’une commune humanité, de socialité, la recherche d’un art de vivre ensemble. Les principes du convivialisme siègent dans la légitime individuation et la maîtrise des oppositions c’est-à-dire apprendre à s’opposer sans violence. Partant du constat décevant que le monde néolibéral dans lequel nous vivons aujourd’hui est voué à un échec écologique et politique, le convivialisme appelle à une prise de conscience mondiale de l’urgence des problèmes actuels. Le mouvement s’oppose à l’hubris, la démesure, le désir de toute puissance qu’elle soit monétaire, financière, militaire ou encore idéologique. C’est un combat contre la toute-puissance où le point de vue de la misère est fondamental pour comprendre ce qui est essentiel.

II.5. Rôles du Mouvement ATD Quart Monde ?

Ces différents récits nous ont amené à réfléchir aux rôles que jouent les membres du Mouvement. Un rôle est tout d’abord de redonner aux personnes en situation de pauvreté, le pouvoir de donner. C’est de permettre le fonctionnement complet du cycle du don (demander-donner-recevoir-rendre) sans que personne ne reste coincé dans un des moments du cycle. Le Mouvement déconseille aux volontaires de donner aux personnes pauvres pour éviter de créer une forme de dépendance qui placerait ces personnes dans une position dévalorisante de receveur. En établissant des rapports d’égal à égal entre les personnes en situation de pauvreté et les volontaires, le Mouvement leur redonne de la dignité. Il reconnaît que les pauvres ont quelque chose à apprendre au monde et le monde à des choses à apprendre des pauvres. Grâce à cela, il donne aux personnes en situation de pauvreté l’opportunité de donner, de contribuer à la société.

De plus, face à des demandes sans receveurs, les volontaires peuvent servir d’intermédiaires. L’expérience de Marie-Odile le prouve lorsqu’elle répond à la demande de la mère d’emmener son enfant à l’école malgré les contraintes tout en se battant parallèlement pour faire entendre les droits de la mère à obtenir un transport scolaire pour son enfant. Les volontaires sont là pour transmettre des demandes, les amplifier, et permettre aux personnes de les suivre plutôt que de les garder et d’être dans l’incapacité de les satisfaire seules car dans l’impossibilité d’atteindre le bon destinataire. Chacun essaye de se mettre dans la position du cycle du don nécessaire pour le faire tourner et permettre à tout le monde d’accéder à toutes les étapes du don.

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Annexe 1

Le partage
Par Joseph Wresinski

Introduction lors d’une formation, le 27 décembre 1966, à Noisy-le-Grand, des membres des Clubs Science et Service (FJW 1h1-6-1966)

Qu’est-ce que c’est que partager ? On nous l’a appris, quand j’étais enfant. Tout pauvre que nous étions, quand un pauvre frappait à la porte on me disait : « Tiens, tu vas prendre un morceau de pain et quelques sous et tu vas aller donner un morceau de pain à ce pauvre qui a frappé. » Il arrivait chez nous, parfois, que nous recevions le fils de la voisine. La mère buvait, elle était seule avec son gosse et le gosse, en rentrant de l’école, trouvait souvent sa mère effondrée à côté du poêle, et le pauvre gosse de treize ans la prenait dans ses bras et la portait dans son lit. Et maman recevait quelquefois ce gosse à manger. Il arrivait que maman et cette voisine se disputaient, et ma mère avait la suprême joie de pouvoir dire : « ... après tout ce que j’ai fait pour elle. »

Il y avait aussi un prêtre qui venait nous voir. Et quand il venait, c’était pour le denier du culte, et comme c’était un bon curé, il voyait tous ses gens pour le denier du culte. Mais il venait voir les pauvres que nous étions, et il s’asseyait là et restait longuement avec ma mère, et nous, pour le denier du culte, nous lui donnions toujours cinquante centimes. Et comme nous faisions, le soir, avant de nous coucher, des papiers zig-zag, nous lui donnions des papiers zig-zag, nous trichions sur les feuillets... c’était une façon pour nous de partager.

Mais ce qui était remarquable, c’est que ce prêtre qui venait chez nous et s’asseyait, pour recevoir toujours dix centimes et l’éternel petit paquet de zig-zag, restait chez nous longtemps et écoutait ma mère avec beaucoup d’honneur, de grandeur. Et parfois il posait même des questions sur le voisinage et même il demandait de faire quelque chose auprès du mécréant qui habitait au-dessus. Il donnait à ma mère l’honneur du partage et la possibilité de partager, non pas n’importe quoi, mais l’honneur, la confiance.

Quand on pense à un pauvre, est-ce que l’on pense à cela ? à ce que le pauvre que l’on a devant soi est pauvre, non pas parce qu’il manque de quelque chose pour lui-même, non pas parce qu’il manque de pain, non pas parce qu’il ne peut pas recevoir quelqu’un à sa table, et non pas parce qu’il n’a pas un honneur qui ne lui soit pas reconnu, mais parce qu’il ne peut pas donner, parce qu’il n’a rien à donner, parce qu’il n’a pas le pain pour donner, la table à laquelle il pourra recevoir quelqu’un.

Quand on nous donnait quelque chose, on nous disait : « Garde le bien pour toi ! » On disait à ma mère : « Madame, c’est pour vos enfants. » Et je me rappelle, quand j’avais douze ou treize ans, comme tous les enfants pauvres, non par charité, mais par espèce de réaction d’avoir toujours reçu, je donnais tout... comme ça, et jusqu’à l’âge de seize, dix-huit, vingt ans. Je donnais tout parce que j’avais tout le temps reçu, et on en avait marre d’avoir tout le temps reçu, alors on donnait tout. Mon frère faisait pareil, il donnait tout. Quand nous étions enfants, on nous refusait de donner, on nous disait : « Tu sais, on te donne des bonbons, mais tu n’en as pas beaucoup... c’est pour toi, n’en donne à personne. »

Ma mère elle-même, lorsqu’elle recevait quelque chose... on veillait bien à ce qu’elle ne le donne pas, ne le vende pas. Au fond, quand on lui avait donné quelque chose, on ne l’avait pas abandonnée ; on continuait à suivre ma mère à travers les choses qu’on lui avait données, comme si ces choses étaient un droit de contrôle, de regard sur ma famille, une sorte de vérification que vraiment elle en faisait bon usage. Et quel était le ”bon usage” ? C’était qu’elle avait mis vraiment les chaussures aux pieds du gosse, même si elles étaient trop étroites. On voulait savoir ce qu’on avait fait de cela, parce qu’au fond, on n’avait pas confiance en ma mère... on avait bien confiance en ma mère parce que quand on voyait les chaussures aux pieds des gosses que nous étions, alors on disait dans la paroisse : « Oh ça ! On peut aider Mme Wresinski parce que vraiment elle utilise bien ce qu’on lui donne. C’est une bonne pauvre ! », c’est à dire une pauvre vraiment sur mesure, bien bourgeoise, qui rentre dans les gabarits du pauvre tel qu’on l’a intériorisé, à travers les siècles, tel qu’on le veut.

Et vous savez la conséquence de cela : c’est que ma mère ne pouvait pas partager sans justifier. Ses partages en étaient arrivés à ceci : elle était obligée de mentir. Lorsqu’on lui proposait quelque chose, elle était obligée de dire qu’elle n’en avait pas, parce que si elle l’avait eu, on aurait pu lui dire : « Et bien, Madame, vous avez une culotte, la voisine n’en a pas... alors vous êtes aidée par le Secours Catholique ? » Alors on disait : « Oui elle est déjà aidée par ailleurs. » Alors on ne lui donnait plus rien, et ma mère s’en était aperçu et était obligée de mentir continuellement et de dire qu’elle n’avait rien. Et j’ai vu des amas de linge venir là, dont nous ne savions que faire, parce que ma mère n’avait pas pu dire : « Nous n’en avons pas besoin. »

La plus grave des conséquences cependant, c’est que, étant donné que le pauvre n’est pas habitué au partage, on finit par faire de l’homme pauvre un fractionnel et un fractionnaire. étant donné qu’on ne pense pas que le pauvre ait le droit de pouvoir partager et qu’on lui rappelle tout le temps qu’il doit garder ce qu’il a, il arrive que le pauvre prenne une mentalité de refus de son frère.

La plupart des situations conflictuelles que nous rencontrons chez les pauvres vient de là : on n’a pas appris au pauvre à considérer celui qui est à côté de lui comme un collaborateur et un ami, comme quelqu’un avec qui ensemble on fait sa vie. On l’a habitué à le voir comme un rival, quelqu’un qui va recevoir à votre place et qui est un danger. C’est tout ce qui explique cette sorte de haine sourde que vous rencontrez chez les très pauvres par rapport aux noirs par exemple, aux algériens, aux étrangers. Vous vous rendez compte de ce fractionnement de la pauvreté.

Mais, beaucoup plus grave que cela, le manque de partage et cette mentalité font que sur le plan du travail, cette mentalité se poursuit. Le pauvre va essayer d’arracher le travail et le pain quotidien à ce frère qui est à côté de lui, en disant : « C’est un bicot. » Bien plus grave que cela encore, les deux mêmes gens du même camp, ici, qui habitent dans la même misère et qui ne sont pas une entité, quelque chose de vague, un vague ’algérien’, - mais pas des frères qui vivent côte à côte -, lorsqu’ils sont dans la même boîte, ils ne peuvent pas rester dans la même boîte, parce qu’à un moment donné il y a un conflit : l’un d’eux va dire du mal au patron ou au contremaître de son frère qui travaille à côté de lui. C’est que, pour se valoriser, 1’homme du même milieu va révéler au patron tout ce que ce frère-là a fait, la prison, les vols, les disputes..., il va le faire pour garder sa place, parce que, sourdement en lui- même, il a peur de la même dénonciation. Ce refus de faire partager les pauvres fait que sur le plan du travail et sur le plan intérieur, la communauté se fractionne.

Plus grave encore : ce refus du partage fait que le pauvre devient l’instrument des forces religieuses et des forces politiques, économiques d’une société. Car c’est à cause de cela, de cette réserve apolitique, areligieuse, vague, “la masse”, qu’il y a une sorte de réserve qui permet tous les autoritarismes, que ce soit au niveau de l’usine, au niveau religieux, au niveau social, au niveau politique ; c’est cette masse-là qui permet de trouver les forces d’appoint de tous les autoritarismes. C’est que cet homme qui n’a pas pu être solidaire avec son frère, l’homme à côté qu’il a rejeté, au fond, lorsque le moment est venu, est toujours là pour appuyer quelqu’un contre son propre groupe. Et tout ce peuple-là, qui n’a rien à recevoir, ni de l’église, ni du politique, ni de la France, ni de personne, ce peuple-là, - on le dit dans le monde entier -, est le moins révolutionnaire du monde. Mais on peut dire aussi dans le monde entier que ce peuple-là est le plus nationaliste qui soit, que c’est lui qui descend à la Bastille, non pas pour soutenir ses frères ouvriers, mais pour soutenir le gouvernement, l’ordre, un ordre dont il ne jouit pas pourtant, un ordre qui va contre son propre groupe, son propre frère, puisqu’il a été bâti sans qu’on pense une seule fois que lui-même et son frère existaient.

La charité, c’est vouloir partager ce qui nous a été donné avec autrui. Et c’est non seulement le vouloir mais le pouvoir. Il n’y a pas de charité si les pauvres, à travers le bien que nous leur faisons, n’apprennent pas, à notre exemple, à partager avec nos frères et ne se sentent pas solidaires dans ce qu’ils ont reçu avec eux, quitte à perdre quelque chose, mais pour cela, que de choses il faut détruire.

Il faut d’abord avoir conscience que ce que nous donnons aux pauvres n’est pas à nous, mais leur appartient, sans restriction aucune. Le partage commence, et l’ordre de la charité commence lorsque réellement nous nous sentons assujettis à la volonté des pauvres et que les biens qu’on nous a donnés pour eux, vraiment, sans arrière-pensée, nous les considérons comme leur avoir. à ce moment-là, nous serons obligés de faire appel à eux.

Pour terminer, une simple phrase qui sera le leitmotiv de notre réflexion : il est bien plus agréable et bien meilleur de donner que de recevoir. Recevoir, à la longue, devient une honte. Donner est toujours une promotion, parce que le don est un partage d’amour et d’honneur.

***

Annexe 2 

Joseph Wresinski, anthropologue et prophète politique
Par Alain Caillé

Depuis que je lis Wresinski et que je vous écoute, je suis impressionné, par la hardiesse et la profondeur de la pensée de Joseph Wresinski et par l’ampleur de ce que vous avez réalisé. Pour être honnête, je n’imaginais pas le dixième de tout ce qui a été fait depuis la création d’ATD Quart Monde. Je suis donc resté très hésitant jusqu’à hier soir sur ce que j’allais vous dire, qui pourrait être important et avoir du sens pour vous, vous être utile et être à la hauteur de ce que vous avez réalisé. La réponse n’est pas facile ! Vous le savez, Wresinski aspirait à l’élaboration d’une approche scientifique de la pauvreté ou de la très grande pauvreté, - je voudrais revenir sur la distinction entre pauvreté et misère qui me paraît un peu trop éclipsée parfois -, et il cherchait pour cela l’appui des savants, des sociologues, des ethnologues, des historiens. Mais, en même temps, il en avait une méfiance viscérale. Par exemple, il écrivait : « je suis convaincu que même l’observation participante des anthropologues ou des ethnologues implique un danger d’exploitation, de déviation, de paralysie de la pensée des pauvres [2] ». Ou encore : « L’université et la misère sont en principe deux univers qui ne peuvent pas se rencontrer [3] ». Et, à certains égards, il avait raison. Il ajoutait :

Les universités de France et des États-Unis ne donnent-elles pas des exemples attristants de connaissance ébréchée, émiettée, résultat de recherches de bonne volonté, de curiosités personnelles, se poursuivant puis s’interrompant en tâtonnant au fils des âges ? [4]

En résumé : les universitaires sont bien gentils, mais ils sont inconstants ; ils ne savent pas très bien ce qu’ils font et, de toute façon, ça ne dure pas ; ils ne sont absolument pas à la hauteur des problèmes. Il a très largement raison ! Mais ça ne met pas l’universitaire dans une position très facile pour vous parler ! D’autant plus qu’avant hier, Martine Le Corre, résumant l’esprit des Universités populaires, disait : « On fait venir des sachants, mais on leur demande surtout de ne pas parler ! ».

Je vais cependant essayer de dire quelques mots pour tenter d’expliquer ce qui fait écho chez moi, à la lecture de Wresinski et de ce que vous venez de faire. Or ça fait extraordinairement écho. Je vais donc compléter le titre que j’avais donné à cette communication. Le titre initial était : Joseph Wresinski, anthropologue, l’équivalent d’un anthropologue scientifique, académique, etc. Je dirais maintenant : Joseph Wresinski, anthropologue et prophète ou peut-être : anthropologue et prophète politique.

Joseph Wresinski, anthropologue et prophète. À travers ce titre je veux parler de l’extraordinaire proximité de la pensée de Joseph Wresinski et de Marcel Mauss, l’auteur en 1924 de l’Essai sur le don, Mauss que je considère, et je ne suis pas le seul, comme le plus grand des anthropologues ayant jamais existé, et je dirai en quelques mots pourquoi. Il y a entre eux une proximité étonnante, même si je pense que Wresinski n’avait pas lu Mauss. Peut-être l’avait-il lu ? Je ne pense pas ; je n’en sais rien.

Et puis, Wresinski prophète, on l’a bien senti, il a des phrases extraordinaires : il veut conduire son peuple à la Sorbonne, aux marches de l’Élysée, au Vatican, à l’Unesco, à l’ONU ; il va accompagner son peuple jusqu’à la terre promise de la sortie de la misère. Mais le plus impressionnant est que, non seulement il prophétise et annonce qu’il va le faire, mais il le fait ! En grande partie. Peut-être pas la sortie de la misère - on pourrait en discuter -, mais en tout cas, amener son peuple à l’Élysée, l’amener à l’Unesco, l’amener à l’ONU, tout ça, il l’a fait.

Mon exposé aura deux parties : Joseph Wresinski, anthropologue et Joseph Wresinski, prophète politique.

Joseph Wresinski, anthropologue

En un sens Wresinski est au niveau d’un anthropologue scientifique. Il est toutefois un anthropologue très particulier parce qu’il ne va pas à l’autre bout du monde chercher des tribus ou des peuples ou des sociétés exotiques. Sa société, il la trouve sur place. D’une certaine manière, il l’invente ou, en tout cas, il l’exhume. Il rend visible un peuple jusque là totalement invisible, invisible en tout cas comme tel. Mais il se rapporte à lui, entre autres, comme un ethnologue. Comme un ethnologue, il passe son temps à prendre des notes, avec toujours, comme disait notre ami historien, « le crayon à la main ». Mais il fait mieux qu’un ethnologue professionnel puisque non seulement, il prend des notes toute la journée, il a son carnet de voyage, son carnet d’ethnologue, mais il demande même aux ethnologisés d’écrire eux-mêmes, de prendre eux aussi la plume et d’écrire leur histoire. Comme les ethnologues, il reconstitue des lignages sur deux ou trois siècles si possible, avec reconstitution des lignées familiales, des croisements, des bifurcations familiales, etc. Et puis, il est ethnologue encore dans un sens plus épistémologique en ceci qu’il pose, avec une grande acuité, la question centrale de l’ethnologie - ou des sciences sociales et de la sociologie d’ailleurs, qui est de savoir comment nous rendre intelligibles, à nous autres, occidentaux modernes, la pensée, les sentiments, les affects de gens qui vivent dans un tout autre univers, qui parlent une autre langue, qui n’ont pas nos catégories mentales. Pour le dire autrement : comment surmonter la séparation et la scission entre des gens qui ont des ressentis, des affects, mais pas les mots pour le dire, et d’autre part, ceux qui ont les mots pour le dire mais qui n’ont pas le ressenti et les affects dont il est question. Cette question, il l’a posée avec une grande acuité et il l’a résolue personnellement, comme presque aucun ethnologue ne le fait, même si les ethnologues vont vivre, eux aussi, un certain temps, avec leur tribu ou leur société, etc. Il a réussi ce miracle, finalement, de parler des deux côtés à la fois. De réussir à faire ressentir et à dire des deux côtés à la fois.

Mais, ce qui m’intéresse le plus chez Wresinski, ce n’est pas le fait qu’il ait une dimension d’ethnologue quasi professionnel, tout en étant tout autre chose par ailleurs, c’est évidemment la façon dont tout ce qu’il découvre, tout ce qu’il exprime, entre en résonance de façon étonnante avec la découverte de Marcel Mauss.

Quelques mots sur Marcel Mauss : Marcel Mauss est la fois l’héritier, le neveu intellectuel d’Emile Durkheim, le fondateur de la sociologie dite scientifique française. Il est lui-même considéré comme le fondateur de l’ethnologie scientifique française ; tous les ethnologues français sont ses disciples ; c’est lui qui les forme et il écrit, notamment en 1924, l’Essai sur le don que je considère comme le texte le plus important des sciences sociales, peut-être même de la philosophie ; je pense en effet qu’on peut (qu’on devrait) rebâtir, en grande partie, les sciences sociales ou la philosophie morale et politique, à partir des découvertes de Marcel Mauss. Que découvre t-il ? Énormément de choses, mais si on résumait en une phrase, on pourrait dire ceci : il découvre que les sociétés archaïques, premières, - vous les appelez comme vous voudrez -, ne reposaient pas sur le donnant-donnant, sur le troc, sur l’échange, sur le contrat. Pas sur le contrat, alors que toute la pensée moderne depuis Hobbes pense la société comme le résultat d’une sorte de contrat généralisé. Elles reposaient, nous dit Mauss, sur ce qu’il appelle la « triple obligation de donner, recevoir et rendre ». Autrement dit, la triple obligation de se montrer généreux, d’afficher sa générosité. Est-ce qu’on est réellement généreux ? Cela est une vaste discussion, mais, en tout cas, il y a obligation sociale d’entrer dans ce registre de la générosité.

Le mot don est affreusement ambigu, compliqué. Il faut essayer de faire comprendre ce que Mauss a en tête, comme Wresinski d’une certaine façon, de faire comprendre que le don, ce n’est ni l’altruisme radical ou la charité, encore moins le sacrifice, et ce n’est pas non plus le masque de l’échange intéressé, le masque du désir d’accumulation économique. C’est quelque chose qui se situe dans cet entre-deux, assez complexe et qu’on va essayer de cerner.

Première leçon de Mauss  : une théorie de l’action. Une théorie des mobiles de l’être humain. Un des grands défis que nous avons tous, un défi à la fois théorique, éthique et politique, c’est, bien sûr, de nous débarrasser de l’omniprésence de la pensée néolibérale qui repose sur le postulat que le seul mobile de l’action humaine, c’est la recherche de l’intérêt individuel. Vous connaissez la formule américaine Greed is good : l’avidité c’est bien. On va tout fonder sur l’avidité, car tout ce qui ne relève pas de l’intérêt personnel est de l’ordre du simulacre, est secondaire et a vocation à disparaître. Ce que montre Mauss au contraire, c’est que, dans nos actions, il ne rentre pas un mobile, mais quatre organisés en deux paires. Bien évidemment, nous sommes des êtres intéressés, il existe ce que j’appelle de l’intérêt pour soi ; c’est l’intérêt de survie, de conservation de soi, par exemple ! Mais, tout aussi important, il existe ce qu’on pourrait appeler de l’intérêt pour autrui, et qu’il serait peut-être plus judicieux d’appeler ici d’un terme très générique, très vague : l’aimance. Nous sommes aussi bien du côté de l’intérêt pour soi que du côté de l’aimance et ça, dès les premiers jours de notre vie. L’aimance, ce n’est pas quelque chose qui vient après ; ce n’est pas un masque ou un sous-produit de l’intérêt pour soi ; c’est tout aussi constitutif de l’être humain. Et puis, par ailleurs, dans nos actes, il entre une part d’obligation ; une part d’obligation physique, de nécessité, ou d’obligation morale, de ce qui doit être fait. Et, symétriquement, il entre une dimension de liberté et de créativité. Mauss ajoutait que, non seulement c’est comme ça, mais il faut que ce soit comme ça, que ces quatre mobiles soient en permanence entrecroisés, car sans ça, la mécanique s’enraye. Si on n’est que dans l’intérêt pour soi, on va avoir la lutte de tous contre tous ; si on est que dans l’intérêt pour autrui, on va avoir une dimension sacrificielle et là, tout va devenir catastrophique ; si on n’est que dans l’obligation sociale, tout sera stérile, formalisé, ritualisé et on ne créera rien. Et si on n’est que dans la liberté toute seule, on va entrer dans une logique d’actes gratuits, de perversion qui n’a plus de sens.

Il faut donc combiner ces quatre mobiles et c’est ce que fait très largement Wresinski, me semble-t-il. Plus précisément, il se donne pour mission d’aider ceux qu’il entend sauver à sortir du seul intérêt pour soi et de la rivalité de tous contre tous pour la survie, ou de la nécessité dans laquelle ils sont plongés, la nécessité à la fois physique et sociale, pour accéder à l’aimance, à l’intérêt pour autrui, et puis surtout à la liberté et à la créativité. C’est pour cette raison qu’il insiste aussi fortement sur l’importance de l’école, l’importance du rapport à l’art, etc. Il faut faire de ceux qui sont soumis à la nécessité, ceux qui restent dans la lutte de tous contre tous, des accédants à la dimension de créativité artistique et cognitive.

Deuxième leçon à retenir de l’Essai sur le don : le don est un opérateur de reconnaissance. C’est à travers le don que s’opère la reconnaissance entre les sujets humains. Vous le savez, il existe depuis 20 ou 30 ans maintenant, une énorme littérature philosophique, sociologique qui renoue avec les intuitions anciennes, notamment celle de Hegel, sur cette quête de reconnaissance ou cette lutte pour la reconnaissance. On peut résumer l’idée centrale de ce débat qui est aussi l’idée centrale de Wresinski : les êtres humains ne sont pas avant tout des êtres de besoin. Bien sûr, ils ont des besoins, ils ont des besoins extraordinairement pressants et criants dans le cas des plus démunis, mais ils sont surtout animés par le désir d’être reconnus, par un désir de reconnaissance. Ce qui manque, dans la plupart des discussions sur cette quête de reconnaissance, c’est de faire la jonction avec l’Essai sur le don de Marcel Mauss, et d’une certaine façon avec Wresinski. Nous voulons être reconnus, soit, mais c’est bien gentil de vouloir être reconnu, être reconnu comme quoi ? À quel titre ? Pourquoi ? Être reconnu pour notre valeur, notre dignité, mais ça veut dire quoi ? Si on pousse un petit peu plus loin, on s’apercevra que nous voulons être reconnus comme des donateurs. Voilà le point fondamental que démontre l’Essai sur le don qui rassemble un matériau ethnologique phénoménal. Nous voulons être reconnus comme des donateurs, nous voir reconnue notre générosité ou notre générativité. Générosité, générativité, ce n’est pas tout à fait la même chose, mais je n’ai pas le temps de développer. Nous voulons être reconnus donateurs, généreux, générateurs. Et on voit bien que, dans toutes les sociétés traditionnelles, la valeur qui est attribuée au sujet humain est très exactement proportionnelle à la capacité de donner qui leur est reconnue. Et c’est là où Wresinski entre en une résonance extraordinaire avec Marcel Mauss puisque tout son combat est un combat pour refuser d’imposer aux plus pauvres la position de receveur et pour les faire accéder à la position de donateur parce que c’est uniquement comme cela, pense-t-il, qu’ils seront reconnus dans leur pleine dignité humaine. Une citation de Wresinski à la fin du magnifique texte sur le partage, qui est quasiment une traduction vivante de l’Essai sur le don de Marcel Mauss.

Pour terminer une simple phrase qui sera le leitmotiv de notre réflexion, il est bien plus agréable et bien meilleur de donner que de recevoir. Recevoir, à la longue, devient une honte. Donner est toujours une promotion parce que le don est un partage d’amour et d’honneur. [5]

Le message est simple : ce qui définit la misère, ce n’est pas la pénurie de moyens matériels, même si elle joue un rôle fondamental, c’est l’incapacité de donner, et plus précisément encore, on le voit dans le texte sur le partage, l’interdiction qui est faite aux plus pauvres, aux plus démunis, de donner. Il me semble d’ailleurs que c’est là qu’on pourrait tracer la ligne de démarcation entre la pauvreté et la misère : sont miséreux ceux qui se retrouvent en quelque sorte dans l’incapacité et sous l’interdiction de donner. Et c’est cette misère-là qu’il s’agit de supprimer. Pas nécessairement la pauvreté, c’est une autre discussion, mais cette misère-là, oui, il faut et on peut envisager raisonnablement de la supprimer.

Ce thème du lien entre don, valeur sociale, reconnaissance, reconnaissance d’une dignité humaine, d’une valeur humaine, on peut y insister encore plus, ce sera mon troisième point, en rappelant un texte de Mauss tout à fait fascinant, un texte qui existe en complément de l’Essai sur le don, un texte de 3 ou 4 pages qui s’appelle : Gift, gift. Gift veut dire le don en anglais. Dans ce petit article, Mauss revient sur la signification du mot gift dans les langues germaniques anciennes. Et il remarque que c’est le même mot qui sert à désigner le don, comme en anglais gift, mais également le poison. À désigner ce qui fait du bien et ce qui tue ! On pourrait se dire que c’est un petit hasard étymologique, mais pas du tout parce qu’on trouve exactement la même ambivalence, par exemple en grec ancien avec dosis, qui est à la fois le don et la dose de produit qui peut tuer ; la dose de pharmakon (où l’on retrouve ici aussi le thème du bouc émissaire [6]) : selon les proportions qu’on introduit le produit pharmaceutique peut sauver, guérir ou tuer. Et la même chose est vraie du mot latin potio, d’où viennent à la fois la potion et le poison ; la potion magique, la potion que vend le pharmacien, cette potion de médicament qui peut soigner, qui peut guérir, qui peut apporter la vie ou qui, au contraire, peut tuer.

Qui peut tuer, pourquoi ? Parce que, comme le montre tout l’Essai sur le don, là encore en un écho puissant par rapport à Wresinski, c’est que celui qui reçoit et qui ne peut pas donner à son tour, celui-là tombe sous la domination de celui qui a donné. Le don, lorsqu’il n’est pas susceptible de déboucher sur une véritable réciprocité, est un instrument d’asservissement, de domination, voire de meurtre ! Car celui qui ne peut pas rendre, parfois, se tue. Se tue parce que le plus important, c’est sa face, c’est l’honneur, cet honneur qui va de pair avec la capacité de donner. Donc le don, selon les moments, selon les proportions, selon la façon dont il est fait, peut être la meilleure ou la pire des choses. Et pourtant, c’est lui qui nous rend profondément humain. C’est quelque chose de très difficile à manier, et pourtant d’absolument vital.

Un dernier point, enfin, pour avancer un petit peu au-delà des formulations de Mauss lui-même. Wresinski dit : « Il est plus important de donner que de recevoir ». C’est vrai, et ce n’est pas tout à fait vrai non plus. Parce qu’on pourrait dire que, finalement, le véritable donateur, dans une relation de don contre don, c’est celui qui accepte de recevoir. Et ce n’est pas seulement celui qui accepte de recevoir, c’est aussi celui qui accepte de demander (s’il est capable lui aussi de donner). Il me semble qu’il faut compléter la formulation de Mauss : triple obligation de donner, recevoir, rendre. Si on y réfléchit bien, on s’aperçoit que ce cycle du donner, recevoir, rendre ne peut pas fonctionner s’il ne se rapporte pas à un quatrième temps qui est le moment de la demande. Car si on donne sans qu’il y ait aucune demande, c’est-à-dire sans qu’il y ait aucun besoin, aucun désir à satisfaire, que la demande ait été formulée ou qu’elle ne l’ait pas été, qu’elle ait été simplement devinée, anticipée, alors à ce moment-là, le don tourne à vide, il n’a pas de sens. Donc le cycle complet, c’est demander, donner, recevoir, rendre. Et entre chacune de ces quatre positions, il y a des glissements permanents : on ne sait pas très bien qui donne, qui demande, qui reçoit ; les positions se superposent, s’enchevêtrent. C’est ce qu’a déjà très bien vu l’abbé Pierre et sur quoi il a fondé Emmaüs. Jean, le compagnon mythique de l’abbé Pierre, lui dit sur son lit de mort : « N’importe quoi que vous m’auriez donné, je me serais tué ». Ce que l’abbé Pierre lui a donné, et d’ailleurs le but est le même chez Wresinski, c’est la capacité de donner. Mais il a su le lui demander. Est demandeur celui qui donne, est donateur celui qui demande, celui qui sait recevoir. On peut compléter encore le schéma. Il y a un premier cycle que je viens de décrire et qu’on peut appeler le cycle positif, le cycle symbolique : demander, donner, recevoir, rendre. Celui qui crée l’alliance, les relations entre les sujets humains ; mais ce cycle-là n’existe que sur le fond de son opposé. L’opposé, c’est ceux qui ne savent pas demander, qui ne veulent rien demander, qui ignorent : « J’en ai rien à foutre de vos histoires, je vous ignore ». Ceux qui ne donnent pas, mais qui prennent ; ceux qui ne savent pas recevoir, mais refusent. Et ceux qui, au lieu de rendre, de donner à leur tour, préfèrent garder. C’est ce que j’appelle le cycle diabolique, celui qui crée la séparation. Donc on a deux cycles : a) demander, donner, recevoir, rendre, - celui qui crée le lien -, et puis b) le cycle inverse qu’il faut en permanence surmonter : ignorer, prendre, refuser, garder. Et chacune des positions glisse sur l’autre.

Il me semble que Wresinski et Mauss convergent vers deux conclusions simples. La première, je l’ai déjà dite : le véritable don, c’est le don qui est fait à l’autre de la capacité de donner et c’est ce que Wresinski a compris de manière admirable. Par ailleurs, aussi bien Mauss que Wresinski, ont une conception strictement politique du don : le don est un opérateur politique ; c’est lui qui crée une alliance, une communauté, une société ; c’est un opérateur de reconnaissance et donc un opérateur d’identité, et donc un opérateur politique, avant même d’être de l’ordre de la charité et de la compassion, de l’altruisme, etc.

Joseph Wresinski, prophète politique

Deuxième partie : Wresinski, prophète politique. Wresinski se propose d’émanciper son peuple. C’est assez extraordinaire ce qu’il a su réaliser, et ce que vous avez su réaliser avec lui, dans le sillage de son message. Plus ou moins directement, c’est la pensée Wresinski et l’action d’ATD Quart Monde qui ont débouché sur l’adoption du Revenu minimum d’insertion (RMI), et puis sur la Couverture maladie universelle (CMU), le droit opposable au logement et des modifications de textes sur les droits de l’homme, les droits humains, etc. Aucun parti politique, aucun parti en lutte pour la conquête de la violence légitime, n’a fait autant que ce que vous avez réalisé, ATD Quart Monde, par des voies un peu particulières, par des voies détournées. D’où vous vient cette puissance ? Qu’est-ce qui vous a permis d’avoir cet effet de levier, tout à fait extraordinaire si on y réfléchit un peu ? Les partis politiques, habituellement, peuvent être considérés comme des moyens d’expression et de défense d’intérêts catégoriels au départ. D’intérêts catégoriels plus ou moins universalisables. Ils représentent soit les intérêts du grand patronat, ou du moyen patronat, ou du petit patronat, ou de la classe ouvrière statutaire, des paysans, des artisans, etc. Ces intérêts-là, les partis vont tenter de les universaliser pour qu’ils puissent être partagés par d’autres.

Ce qui est intéressant dans le cadre d’ATD Quart Monde, c’est qu’il y a à la fois des intérêts catégoriels, si on peut dire, extraordinairement précis : les intérêts immédiats des plus démunis qu’il faut secourir, et en même temps, ces intérêts sont les plus universalisables de tous. Comment penser cette universabilité qui est en partie, à l’origine du succès politique d’ATD Quart Monde ? On pourrait le dire, dans le langage de Marx. Vous vous souvenez de sa formule : Le prolétariat n’a rien à perdre, que ses chaînes. On pourrait dire que le sous-prolétariat n’a rien à perdre, que le rien, en quelque sorte. Ce serait une formulation générale, à la fois forte et un peu énigmatique.

On peut le formuler un peu plus sobrement dans le vocabulaire de la philosophie politique dominante de la fin du xxe siècle, celle de John Rawls, auteur en 1971 d’un livre qui s’appelle La théorie de la justice. Ce livre est à l’origine d’une véritable industrie philosophique. Des milliers de livres ou d’articles ont été écrits à partir de cet ouvrage, dont l’idée fondamentale est la suivante : pour définir ce qui est juste au sein d’une société, il faut raisonner du point de vue des plus démunis, des plus pauvres. Est juste ce qui améliore la condition des plus démunis. Le problème, entre autre, de Rawls, c’est qu’il n’a jamais défini ce qu’étaient les plus démunis, les plus mal lotis : on ne sait pas si c’est 1, 2, 5, 10, 30% de la population. On reste ainsi dans un grand flou alors que, dans la pensée de Wresinski, on a un critère assez clair : les plus démunis, ce sont ceux à qui il est interdit de donner ; ce sont ceux qui ne peuvent entrer dans la relation de don et de contre-don.

Les plus démunis : je voudrais faire une petite parenthèse sur ce mot même de démuni parce que, là encore, il nous renvoie à la question du don, par un biais auquel je n’avais pas pensé jusqu’à il y a peu. Le biais étymologique : en latin, munus d’où vient démuni, - ou communauté ou immunité, d’ailleurs, également -, le munus désigne le don que l’on doit faire obligatoirement en raison de sa position sociale. Selon qu’on est plus ou moins riche et puissant, on fera des dons plus ou moins importants à la collectivité. Munus, c’est un don qui est fait, (« noblesse oblige », par exemple), par devoir inhérent à une condition sociale : pour attester de sa légitimité sociale, on doit faire un don, munus. Une communauté, c’est l’ensemble de ceux qui partagent des obligations de don réciproque. C’est l’ensemble des munus qui sont faits en commun. Qu’est-ce alors qu’un démuni ? C’est celui qui n’entre pas dans ce système des dons et des contre-dons, statutairement définis en quelque sorte, obligatoires. On voit bien un des éléments de la force symbolique d’ATD Quart Monde qui parle au nom des plus démunis et affirme que l’injustice doit être définie à partir du point de vue des plus démunis.

Pourquoi est-ce que ça parle ou que ça peut parler ? Cela peut ne pas parler et souvent ça ne parle pas du tout, parce que les sociétés s’arrangent pour ne pas voir les plus démunis et pour exclure la question qu’ils posent. Mais vous avez réussi énormément de choses. Vous êtes devenus en partie visibles, vous avez réussi à rendre visible la situation des plus démunis et à parler au nom d’eux. D’eux, de vous. En leur nom qui est aussi le vôtre. Pourquoi est-ce que ça peut parler malgré tout de parler au nom des plus démunis ? Pourquoi est-ce que, à la fois, on ne veut pas voir l’extrême misère et pourquoi, à la fois, elle parle, ça parle ? Pour des raisons assez simples, je crois, parce que cette situation d’extrême misère définit les limites de l’humanité au-delà desquelles nous avons tous peur de tomber. Cet état de fragilité extrême au-delà duquel nous cesserions d’être humains.

Reste la question de savoir quel est le statut politique actuel d’ATD Quart Monde. Il me semble que le combat d’ATD Quart Monde, par nature, a vocation à se généraliser, à s’universaliser encore plus qu’il ne l’a fait jusqu’à présent. Jusqu’à présent, ce combat a permis de dire : il faut maintenir ou réintégrer la totalité des humains dans les cadres de l’humanité, - l’humanité étant définie par sa capacité, justement, à donner. Ce combat, nous le sentons bien, va devenir de plus en plus important. Il ne va pas concerner seulement ceux qu’on pourrait appeler les pauvres traditionnels, ceux qui sont pauvres ou démunis depuis des générations, mais cette catégorie de nouveaux pauvres qui sort de partout, sous toutes ses formes, et qui risque de s’accroître vertigineusement si, dans les années ou les décennies à venir, la robotisation, le développement de l’intelligence artificielle, rendent économiquement inutile une bonne moitié de l’humanité. Sans compter l’explosion du nombre des réfugiés climatiques, économiques ou politiques. L’objectif de lutter contre la misère, c’est-à-dire contre l’interdiction de donner, de créer, va donc devenir un enjeu colossal.

Ce premier enjeu, sauver l’humanité en quelque sorte par en bas, pour empêcher qu’on tombe toujours plus bas, cet enjeu se redouble d’un enjeu symétrique, qui n’est pas pris en compte par ATD Quart Monde, par Wresinski pour des raisons sur lesquelles on pourrait revenir. C’est l’enjeu de lutter pour empêcher la sortie de l’humanité par en haut. Il a été fait allusion hier à l’apparition du risque d’une humanité augmentée ! Humanité augmentée non par la richesse, mais par l’hyper richesse qui se développe partout dans le monde, et puis aussi l’humanité augmentée par l’adjonction de moyens numériques, chimiques, informatiques, robotiques, etc. Nous allons donc de plus en plus devoir faire face à un double défi : sauver l’humanité de la croissance du nombre des plus démunis, des plus pauvres, d’une part, et, d’autre part, sauver l’humanité du danger représenté par ce que les Grecs anciens appelaient l’hubris, la démesure, la volonté de toute-puissance.

C’est à ce double défi qu’essaie de s’affronter un courant de pensée né il y a quelques années : le convivialisme. Le convivialisme a pour origine un texte : Manifeste convivialiste – Déclaration d’interdépendance, publié en 2013. Il s’agit d’un texte signé, à l’origine, par soixante cinq intellectuels et rejoints par des dizaines d’autres, disons, par des centaines d’intellectuels alternatifs, mondialement connus. Texte traduit et discuté, dans une dizaine de langues. Le mot convivialisme circule de plus en plus dans les réseaux de la société civique, où il sert un petit peu de mot d’ordre partagé. Le mot convivialisme, on peut le voir aussi comme ce que certains appelleraient un « signifiant vide », comme un drapeau sous lequel chacun met un peu la marchandise qu’il veut, mais qui permet d’agir au nom d’idéaux communs, de valeurs communes. Il y a toute une frange qui est une frange marxiste, de gauche traditionnelle, les inventeurs, les créateurs des forums sociaux mondiaux ; il y a une gauche plus classique représentée, par exemple, par les journalistes de la Revue Alternatives économiques, il y a une gauche du catholicisme social et il y a des sympathies à droite ; il y a des anti-religieux et des religieux, etc. Finalement, toutes ces divergences ont été surmontées par un sentiment d’urgence : nous n’avons plus le temps face à la dégradation accélérée des conditions de survie de l’humanité, de survie à la fois physique, économique, matérielle et morale de l’humanité, de se perdre dans des querelles secondaires. Il nous faut nous affronter simultanément et le plus rapidement possible à l’hubris, à la démesure, à ce que j’appelle pour ma part le capitalisme rentier et spéculatif qui est en train de tout laminer sur son passage. Et puis, symétriquement, il nous faut faire face à la question du regain de la misère.

Comment le faire ? Le seul espoir est de parvenir à susciter une sorte d’insurrection de l’opinion publique mondiale au nom des valeurs de l’humanité à préserver et des périls qui la menacent. Pour qu’elle puisse émerger et avoir de l’efficacité, il faut se mettre d’accord sur certaines valeurs ultimes, premières, des principes fondamentaux. Et c’est à cela que vise le Manifeste convivialiste en énonçant quatre principes fondamentaux. Ils ont l’air un peu trop généraux et presque gentillets, mais, à l’usage, ils se révèlent extraordinairement précieux.

Premier principe, c’est le principe premier qui inspire en profondeur, je crois, Joseph Wresinski : le principe de commune humanité. L’affirmation est qu’il n’y a qu’une seule espèce humaine, que nous participons tous de la même humanité. C’est cela le premier combat de Wresinski : montrer que, même ceux qui sont totalement rejetés, que l’on pense irrécupérables, ceux-là sont tous aussi intelligents, tout aussi humains, tout aussi capables de penser que les autres. Ce principe de commune humanité est le principe fondateur d’ATD Quart Monde.

Deuxième principe : principe de commune socialité. L’idée est que pour les humains, la richesse principale, c’est la richesse du rapport social, c’est-à-dire la densité de la circulation des dons et des contre-dons à travers la société, et l’augmentation de la créativité partagée qui en résulte. Principe de commune socialité, cela veut dire encore que tout être humain doit pouvoir vivre au sein d’une socialité, je dirais organisée symboliquement, positivement, par le cycle du demander, donner, recevoir, rendre.

Le troisième principe, le principe de légitime individuation signifie que chacun a le droit de lutter pour être reconnu dans sa singularité, pour voir reconnue sa valeur propre.

Le quatrième principe est celui sur lequel il a été le plus difficile de se mettre d’accord, il a été le plus discuté et son appellation n’est pas pleinement satisfaisante : principe d’opposition maîtrisée ou principe de maîtrise de l’opposition. Il faut que l’humanité apprenne - c’est ce qu’elle fait depuis le début, en échouant en permanence, en réussissant en permanence mais temporairement seulement -, il faut que les hommes apprennent à « s’opposer sans se massacrer ». Mauss ajoutait d’ailleurs, de manière tout à fait intéressante : « et à se donner sans se sacrifier ». Reprenons : il faut que les hommes apprennent à « s’opposer sans se massacrer et à se donner sans se sacrifier ». Sauront-ils trouver enfin la bonne formule ?

J’ajouterai que nous nous sommes aperçu que ces quatre principes résument ce qui est au cœur de chacune des quatre grandes doctrines philosophiques de la modernité. Le premier principe, le principe de commune humanité, inspirait bien sûr, le christianisme, mais, après le christianisme, il a inspiré le communisme. Le principe de commune socialité inspirait le socialisme ; le principe de légitime individuation a inspiré l’anarchisme. Quant au principe de maîtrise de l’opposition, il a inspiré la démocratie moderne, sous la forme du libéralisme politique. Une des idées qui a réuni les auteurs du Manifeste, c’est que ces quatre doctrines sont bien sûr encore vivantes, mais que notre défi actuel, c’est d’élaborer une pensée politique généralisable, universalisable, qui aille au-delà de ce qu’elles nous ont légué, et nous permette de penser les problèmes écologiques, autrement dit la finitude du monde et de la Terre et la question de savoir comment dépasser la forme de l’État-nation.

Je conclurai en un mot : j’espère que je ne vous aurai pas donné l’impression de vouloir récupérer ATD Quart Monde du côté de Mauss et du convivialisme. J’espère, surtout, que vous aurez compris que mon souhait le plus cher est que le convivialisme soit récupéré par ATD Quart Monde.

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Dossiers de Baillet / Baillet Working Papers

Déjà publiés :

1. Mémoire Histoire - Quand des historiens, des militants Quart Monde et des volontaires relisent ensemble des archives des dix premières années d’ATD Quart Monde (1957-1967).
2. The Ethics of Participatory Action Research on Poverty.
3. Lutter contre la pauvreté, la misogynie et la destruction écologique : un seul combat, avec la participation d’ATD Quart Monde et la pensée de Joseph Wresinski - Séminaire annuel de philosophie organisé par Jean Bédard à Rimouski (Le Bic), 10-12 août 2018.
4. Déplacer les frontières épistémiques : les personnes en situation de pauvreté actrices de l’histoire, actrices de connaissance - Actes du séminaire, 14 décembre 2018, dans le cadre des Assises de la Recherche à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
5. Ce que la misère nous donne à (re)penser de la vulnérabilité – Atelier, le 30 novembre 2018, dans le cadre d’un colloque « Penser /Exposer la vulnérabilité » à l’Université de Caen

Dossiers de Baillet n° 6

// Article publié le 11 novembre 2020 Pour citer cet article : ATD- Quart Monde, « Donner – Recevoir – Rendre – Demander, Journée d’approfondissement avec Alain Caillé », Revue du MAUSS permanente, 11 novembre 2020 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Donner-Recevoir-Rendre-Demander
Notes

[1Alain Caillé, Joseph Wresinski, anthropologue et prophète politique, in Ce que la misère nous donne à repenser, avec Joseph Wresinski, éditions Hermann (2018), pages 161 à 174.

[2Joseph Wresinski, « La pensée des plus pauvres dans une connaissance qui conduise au combat » (introduction à la rencontre du Comité permanent de recherche sur la pauvreté et l’exclusion sociale, le 3 décembre 1980, au Palais de l’Unesco à Paris), in Refuser la misère. Une pensée politique née de l’action, Éditions Le Cerf /Éditions Quart Monde, 2007, p. 56.

[3Joseph Wresinski, « Échec à la misère », Conférence prononcée à la Sorbonne le 1er juin 1983, in Refuser la misère. Une pensée politique née de l’action, Éditions Le Cerf /Éditions Quart Monde, 2007, p. 67.

[4Joseph Wresinski, op. cit., p. 99.

[5Joseph Wresinski, Le partage

[6Le terme pharmakon en grec désigne aussi bien le remède que le poison ; quant à pharmakos (accent sur le o), il désigne le bouc émissaire, tandis que pharmakos (accent sur le a) désigne l’empoisonneur. Voir Pierre Chantraine, Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Klincksieck, 1999 et l’analyse philosophique de Jacques Derrida, « La pharmacie de Platon », in La dissémination, Seuil, 1972. Note des éditeurs.

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