Revue du Mauss permanente (https://www.journaldumauss.net)

Fabrice Flipo

Trump déroule le plan, et utilise sa stratégie habituelle

Texte publié le 28 décembre 2025

La sphère médiatique semble déconcertée. Trump baisse les droits de douane, puis les relève, joue la Russie, puis l’Ukraine, avec cette conclusion : il est « imprévisible ». Rien n’est plus faux. Trump a derrière lui une équipe, un agenda, un plan de prise du pouvoir et de réorganisation de la société étasunienne cherchant à enrayer un déclin qui est conçu avant tout comme étant celui des valeurs qu’il qualifie « d’américaines », mais que l’on peut qualifier de « libertariennes ». Il n’est pas fasciste pour autant. C’est un conservateur, pas un belliciste, ni un apôtre des milices et d’un usage totalitaire des pouvoirs de l’État comme ce fut le cas avec les fascismes. Sa position face à Poutine est révélatrice.

Le fait est quasiment passé inaperçu, à l’époque. Le Monde s’en est fait l’écho mais en sous-estimant son importance, évoquant une minorité « d’extrémistes » avec lesquels Donald Trump avait dû composer mais vis-à-vis desquels il aurait pris ses distances [1]. En avril 2023, la Heritage Foundation, l’un des plus importants think tank conservateur, publie un plan de 922 pages intitulé Mandate for Leadership – The conservative promise (en français : Mandat de leadership, la promesse des conservateurs) [2]. L’idée en aurait été conçue dès 1979, d’après l’un de ses auteurs (p. 883). Le document actuel est issu d’une vaste concertation du côté conservateur – au sein duquel on compte ainsi pas moins de 53 organisations dans le conseil d’orientation (p. XI-XII). Tout est détaillé, des fonctions de la Maison blanche au rôle des différentes agences gouvernementales ou à celui des fonctionnaires. Trump ne mentionne pas ce plan dans son Agenda 47 [3], mais les mesures proposées sont très similaires, et ce qu’il décide depuis quelques semaines prend la même direction. Et ce que fait Trump de manière concrète va bien dans ce sens-là [4]. Le fil conducteur est libertarien, courant de pensée relativement méconnu en France, ce qui explique sans doute la difficulté avec laquelle il est décodé.

L’article commence par revenir sur le contenu du document avant de rapprocher ses lignes de forces des grands repères usuels de l’idéologie politique dont il est le plus proche : le libertarisme de droite. Le point le plus important est de comprendre que quand Trump parle de « retour » de la « grandeur » de l’Amérique (America Great Again), c’est moins au PIB qu’il pense qu’à une certaine dignité retrouvée de ce qui est moins une stratégie qu’un mode d’être et un mode de vie.

La promesse des conservateurs

Le document a été publié en 2023 par la Heritage Foundation. Un fil transversal les parcourt, que l’on peut résumer brièvement : la famille, les valeurs virilistes, l’anticommunisme, la caporalisation et la simplification des administrations, qui doivent porter les valeurs conservatrices et rendre des comptes à la population Les mesures en faveur de la diversité, de l’équité et de l’inclusion doivent être entièrement supprimées et sont même qualifiées de « racistes » (p. 830), au profit d’un traitement égal devant la loi, d’opportunités égales pour toutes et tous et du mérite individuel (p. 830). Bon nombre de prérogatives fédérales doivent repasser au niveau local, celui des États. La Chine est perçue comme la principale sinon l’unique menace géopolitique sérieuse, pour de multiples raisons, d’où une volonté de redéploiement des ressources. L’approche de l’économie est souverainiste, partiellement en rupture avec le libre-échange (tel que défendu par l’OMC ou Paul Krugman [5]), qui est d’ailleurs explicitement pris à partie comme irréaliste et issu d’universitaires dans leur tour d’ivoire (p. 791), même si le point fait débat. Le document comporte cinq sections, qui commencent toutes en se référant à la Constitution des États-Unis pour bien marquer le fait que le programme se veut fidèle au projet originel.

La première entend expliquer comment « reprendre les rênes du gouvernement » contre « la bureaucratie ». L’axiome central est le suivant : « le choix du personnel, c’est de la politique » (« personnel is policy », p. XIV). Il s’agit donc de gagner non seulement le gouvernement, mais également la machinerie de l’État. C’est ce que Trump a commencé à faire lors de son premier mandat avec la Cour suprême. Il continue en surveillant les personnels et en licenciant pour faire peur, afin que chacun comprenne bien le message – on compte 75 000 à ce jour [6]. Il s’éloigne en cela des doctrines libérales qui préconisent au contraire que le personnel de l’État et plus largement le cadre juridique ne prennent pas parti au regard des intérêts en présence, mais se contente de les arbitrer [7]. Ce premier engagement est donc à première vue antilibéral. Se revendiquant du penseur libéral Von Mises, le Mandate estime qu’il n’est pas possible d’évaluer de manière objective la performance des personnels, contrairement à ce que croient les « progressistes » (p. 73). Le management doit donc voir son pouvoir discrétionnaire réinstallé. Seuls les chefs seront juges, désormais. L’idée générale est que la morale doit l’emporter sur le droit, point que le libéralisme classique réprouve fermement.

La seconde section concerne la défense. La Constitution des États-Unis stipule que l’un des rôles du gouvernement est d’assurer la défense commune. Pour les libertariens, c’est même le seul rôle qui soit réellement légitime. Mais l’armée s’est éloignée des valeurs « américaines », par exemple en n’exposant que les subalternes sur la champ de bataille, et elle a été mal utilisée, notamment en Afghanistan, alors que les narcotrafics prospèrent et que la Chine se fait menaçante et pourrait constituer un pôle hégémonique dans le Pacifique. Sécuriser Taïwan est donc la priorité. Les autres conflits devraient être secondarisés, et dans ce but les partenaires et alliés doivent être davantage mis à contribution. La technologie est un paramètre-clé dans cette équation. La sécurité intérieure doit également être fortement renforcée, notamment aux frontières. Le personnel doit être sans faiblesse, et donc exclure les personnes transgenre ou porteuses de HIV. La ligne idéologique doit être claire, et exclure les théories du genre aussi bien que le marxisme. Du côté du renseignement, le modèle français OSS est mis en avant au motif de son souci du terrain (p. 208). Le Mandate tire les leçons de la guerre en Irak et se dit hostile à toute politisation des services. Les ressources doivent être réorientée vers la Chine, et les agences doivent être purgées de toute influence extérieure. L’influence médiatique n’est pas négligée puisque les outils de l’État fédéral doivent être restructurés. Le monde doit retrouver confiance dans les idéaux des États-Unis. Enfin l’aide doit également être alignée sur les intérêts de la défense, notamment pour contrer l’action de la Chine. L’USAID doit cesser sa « guerre contre les combustibles fossiles » (p. 257) et suspendre son action en faveur de la diversité, de l’équité et de l’inclusion, pour se focaliser sur l’enfant, la famille et les droits des femmes, en arrêtant de soutenir l’avortement. L’intervention humanitaire en cas de catastrophe doit redevenir la priorité, et seulement là où il existe des intérêts ou une présence étasunienne ; il faut donc se retirer du Yémen, de la Birmanie, du nord de l’Irak ou de l’Afghanistan, sauf s’il s’avère que des intérêts étasuniens sont en jeu.

La troisième section en vient au bien-être commun (general welfare). Les Pères fondateurs avaient certes prévu un rôle pour le gouvernement mais certainement pas sous la forme d’une « bureaucratie massive » dépensant plus de 3 trilliards de dollars par an (p. 283), dont la moitié pour le seul Département de la santé (Health and Human Services Department) ; ceci, avec une dette de 31 trilliards. La gestion de la pandémie est brocardée, pointant notamment des conflits d’intérêt avec les fabricants de vaccins, ainsi que les politiques favorables aux personnes LGBT ou à l’avortement. Mais c’est le Département de l’Agriculture qui vient en premier dans la liste. Il doit respecter les familles, les tracteurs et les fermiers, plutôt que de chercher à transformer le système agroalimentaire. Le Département de l’Éducation est tout simplement une erreur héritée de Carter : cet enjeu doit revenir aux États. La question de la race doit être évacuée pour restaurer « les idéaux de Martin Luther King » (p. 286) d’une société aveugle à cet enjeu (colorblind society). L’Agence de l’Environnement doit s’en tenir à des enjeux de pollution locale, au service des communautés. Les gaz à effet de serre seront surveillés mais les mesures pour les réduire ne doivent pas être trop coûteuses ; plus généralement, l’excès de précaution doit être combattu dans tous les domaines. L’évaluation des pesticides doit revenir au Département de l’Agriculture (p. 434). Le Département de la santé doit s’en tenir à la santé, non à l’équité. Il doit promouvoir des familles stables et mariées. La concurrence c’est-à-dire la liberté de choix, doit être partout restaurée. La responsabilité des patients doit être rétablie, notamment la liberté de conscience – y compris en situation de pandémie.

Le Département de l’habitat doit se focaliser sur les travailleurs et leurs familles, sans aucun critère d’inclusivité ou de climat, qui sont de gauche et coûtent inutilement cher au contribuable. Le Département de l’Intérieur, en charge du patrimoine, de la nature et des 566 tribus amérindiennes doit restaurer la domination américaine dans le domaine énergétique, contre les prétentions des écologistes et des natifs, notamment en Alaska ; mais permettre la pêche et la chasse. Les animaux sauvages en excès doivent être abattus, afin de respecter le « bien-être de leur espèce ». Les dispositions de protection des espèces en danger doivent cesser de servir à saisir la propriété privée ou entraver le développement économique (p. 533). Le Département de la Justice est jugé trop favorable aux criminels et aux activistes de gauche, pas assez aux victimes. La priorité doit aller à la sécurité des biens et des personnes. Le Département du travail doit s’inscrire dans une conception judéo-chrétienne qui place la famille au centre (p. 581), et non l’inclusivité ou l’équité. Il doit fermement protéger (provide robust protection) les employeurs religieux. Les entreprises doivent favoriser la garde d’enfants, ainsi que l’apprentissage. Le nombre de diplômés doit être fonction du marché de l’emploi. Un accès égal à l’épargne-retraite doit être donnée aux conjoints, peu importe leur contribution. Les critères RSE n’ont aucun fondement et doivent être suspendus. Le Département de l’Énergie doit servir les intérêts des Américains, favoriser les énergies fossiles et non les éoliennes. Les infrastructures de transport sont cruciales et doivent être financées par des partenariats publics-privés, au niveau local. Les mesures antipollution doivent rester à un niveau qui ne mettent pas l’industrie et les usagers en danger, d’un point de vue économique.

Toutes ces mesures donnent déjà une idée assez nette de la substance de la quatrième section, consacrée à l’économie. Que l’économie ne soit qu’en quatrième position est d’ailleurs un indicateur. Le Mandate commence par s’en prendre aux fausses élites de « l’establishment », qui n’ont pas donné leur place aux vraie élites, issues de la méritocratie libertarienne. Une autre cible de choix est la « clause de la nation la plus favorisée » de l’OMC, déjà présent dans l’Article 1 du GATT en 1947, qui stipule que chaque État signataire s’engage à accorder à l’autre tout avantage qu’il accorderait à un État tiers
. Elle est jugée responsable du déficit étasunien, entravant la liberté de négocier (faire des « deals »). Les chaînes productives sont également beaucoup trop aux mains de la Chine. Le souci de l’environnement est un ennemi du mode de vie américain, aussi l’Administration nationale sur l’atmosphère et les océans doit-elle être empêchée de nuire, étant inutilement alarmiste et nuisant à la prospérité (p. 675). Les zones protégées (sanctuaries) doivent être rouvertes à la pêche et aux industries basées sur l’océan. Les administrations facilitant le développement économique local par contre seront renforcées. Les réglementations alourdissant la fiscalité et la finance seront allégées. Un débat a lieu sur le rôle des subventions à l’export, avec deux articles dont l’orientation est opposée, l’un estimant que ce genre de dispositif ne fait qu’abaisser le niveau de jeu économique, l’autre que c’est un outil de souveraineté largement utilisé par la Chine, et avec succès. La Réserve fédérale quant à elle devrait s’en tenir au rôle de prêteur en dernier ressort, et s’abstenir de perturber la stabilité des prix. En matière de commerce, la compétition doit être « fair », les rédacteurs estimant que les États-Unis sont actuellement les grands perdants des échanges mondiaux. Pas moins de 8 pages sont consacrées aux multiples formes d’agression commerciale dont la Chine se rendrait coupable (p. 774-781) : vol de technologies, espionnage, normes et réglementations sur mesure, monopsones (monopole du côté des acheteurs) ou encore mesures coercitives sur l’accès aux matières premières. C’est contre ce déficit commercial que Trump a lancé sa guerre commerciale. Le Mandate évoque les droits de douane (tariffs) « non-réciproques » (non-reciprocal) et « injustes » (unfair), en particulier sous la plume de Peter Navarro, auteur d’un chapitre sur le « juste échange » (fair trade), celui-là même qui sera ensuite au gouvernement de Trump. Les États-Unis sont clairement présentés comme une victime de droits de douane trop élevés d’autres pays, ouvrant son marché à la concurrence alors que celle-ci protège son marché intérieur (domestic market).

La cinquième section s’intéresse aux agences indépendantes, comme celle qui régule les télécommunications. Là encore, l’enjeu est de trouver un personnel adéquat, c’est-à-dire soucieux de la sécurité et de la prospérité nationales, mais aussi de maîtriser les « big tech », accusées de positions dominantes (p. 847). Le document soutient des mesures strictes en matière de régulation financière, assez critiques de l’autorégulation. Celle-ci n’est pas abolie mais doit rendre davantage de comptes. Le but est de faciliter la formation du capital. Le Bureau de protection financière des consommateurs sera aboli, étant « excessivement politisé », c’est-à-dire donnant une extension trop large aux « abus » dont les entreprises se rendraient coupables – sauf en matière de « big tech » numériques, où le consommateur doit voir ses droits renforcés, notamment l’exposition des enfants aux médias sociaux et que les compagnies paient suffisamment d’impôts. La Chine et ses entreprises doivent être poussés vers la sortie. Le but général est d’avoir confiance dans les marchés et non dans le gouvernement, dont l’action doit demeurer limitée.

Écart avec le positionnement de Trump ?

Les écarts avec la plateforme proposée par Trump sur son site de campagne [8] sont assez faibles, et plus encore avec les actes qui sont actuellement engagés. Dédicacé aux hommes et femmes « oubliés » de l’Amérique, son motto est inscrit dans son Préambule : revenir au sens commun (p. 3), c’est-à-dire à celui des Pères fondateurs ou imaginés comme tels. La nation américaine est présentée comme brave, ayant triomphé du nazisme et du fascisme, avec des valeurs de détermination et d’amour de la patrie. Mais elle fait face à un Déclin important (serious decline), indiqué en majuscules dans le texte : « notre futur, notre identité et notre mode de vie sont menacés comme jamais auparavant » (p. 3). C’est de l’esprit « américain » dont il est question, et son mode de vie, bien plus que de PIB ou d’argent. Les élites ont cédé aux sirènes du globalisme, laissent faire le crime et l’immigration incontrôlée, favorisant l’arrivée de personnes qui rejettent notre Histoire et nos Valeurs (avec des majuscules). La plateforme estime que Donald Trump a déjà été le champion de ceux qui se sentent abandonnés, en 2016. Il peut l’être de nouveau et conduire la nation vers un avenir plus lumineux dont les points cardinaux seront la vérité, la justice et le bon sens, ou sens commun (common sense), ce qui renvoie à la morale commune.

Les 20 premières mesures qui sont proposées par l’Agenda 47 en cas de victoire sont toutes cohérentes avec le Projet 2025 des conservateurs : arrêter l’immigration, reconduire les illégaux à la frontière ; relancer l’énergie et par là faire baisser les prix ; réduire les taxes sur les travailleurs ; défendre la liberté de conscience et d’expression ; renforcer l’armée ; s’assurer de ce que le dollar demeure la monnaie de réserve mondiale. Certaines mesures s’en écartent certes, telle qu’assurer le financement de la sécurité sociale, en dépit de baisses de taxes sans contrepartie. A noter que le programme du Rassemblement national a recours aux mêmes stratagèmes, de mesures « sociales » mises en avant pour la communication, mais dont la faisabilité est suspendue à des discussions ou à des résultats ultérieurs [9], ce qui leur ôte toute crédibilité, mais suffit à ce que de nombreux commentateurs, même politistes tombent dans le panneau, à l’exemple de Gilles Ivaldi [10]. Trump n’avance pas masqué, lui. En matière de sécurité sociale, si le programme promet de ne pas réduire son budget « d’un penny » (p. 12), c’est en le réorientant vers les seniors et les familles méritantes qui ont travaillé toute leur vie. La solidarité est adossée à la morale américaine. Ce fait rappelle le régime de Vichy qui avait jeté les bases d’une sécurité sociale similaire et rebaptisé le 1er mai « fête du travail », en lieu et place de la « fête des travailleurs », célébrant ainsi la valeur-travail et les élites « naturelles », celles qui sont sorties du lot par leurs propres forces et non à l’aide de politiques égalitaires. Et surtout, la première des 20 mesures vise à rééquilibrer le commerce, sur la base d’un déficit annuel estimé à 1 trilliard de dollars ; ceci, grâce à des droits de douane rétablissant une « réciprocité » dans l’échange, et donc taxant fortement les produits étrangers. Le concept de tariffs est mentionné pas loin de 200 fois.

Si l’on en croit la liste partielle publiée sur Wikipédia [11], les 220 premières actions de Trump semblent également aller dans le même sens : démantèlement de l’agence nationale pour l’atmosphère et les océans ; ouverture de tous les potentiels énergétiques du territoire, y compris dans les zones protégées ; restauration les valeurs de la « citoyenneté américaine » ; démantèlement des barrières mises en place au nom de la protection de l’environnement ; peine de mort renforcée et souci de protéger les victimes, pas les criminels ; éradication de « l’idéologie du genre » et toutes les mesures en faveur de l’équité, considérées comme des discriminations contraires à la méritocratie ; suspension de l’aide, à l’exception des programmes d’urgence dans les pays où existent des intérêts étasuniens ; organisation d’un vaste plan de remise au pas de « la bureaucratie » et de recrutement de personnel loyal à la tête des administrations ; renforcement de la sécurité intérieure et extérieure ; restauration de la liberté de conscience notamment en matière éducative (place du créationnisme, notamment) ; suppression de toute forme de régulation dommageable pour le développement économique ; forces armées redéployées vers le Pacifique, en se retirant des « petits conflits » (tels que l’Ukraine) en les expédiant le plus vite possible ou en mettant les alliés à contribution ; arrêt de toutes les discriminations anti-chrétiennes ; renforcement de la liberté d’expression, surtout quand elle est dans les mains des grands médias privés conservateurs ; ou encore dérogation à la règle de la « nation la plus favorisée » pour mettre en place des droits de douane rétablissant un commerce « équitable » au sens de Trump. C’est aussi ce que constatait la revue en ligne Grand Continent, en février 2025, estimant que plus d’un tiers du programme des conservateurs avait été mis en œuvre [12].

On le constate, les écarts avec le Project 2025 sont faibles. Aucune taxe ne vise les grandes entreprises étasunienne, et encore moins les familles. La propriété privée est sanctifiée, sous la forme du patrimoine que l’on se transmet par le sang. La caporalisation est omniprésente. Le « rééquilibrage » du commerce a commencé, même s’il s’avère un peu plus difficile qu’escompté. L’équipe Trump joue le pouvoir des élus contre « l’État profond », se défiant systématiquement des agences et experts gouvernementaux, ce qui explique d’ailleurs l’amateurisme de bien des prises de position, ainsi que les multiples hésitations ou revirements. Le programme de Trump est en outre rédigé de manière très simple et accessible, avec un engagement fort par chapitre et quelques mesures-clé exemplifiant la manière dont il va être mis en œuvre. Il a un souci extrême de lisibilité. Il ne propose pas de livre à lire, ni d’inventaire à la Prévert sans cohérence générale. Chaque phrase a le souci manifeste de renvoyer à une situation vécue par le public visé.

Comment qualifier le positionnement politique de Trump ?

Le conservatisme est une vaste famille, qui a pourtant assez largement disparu des analyses françaises, comme le relevait Yann Raison du Cleuziou à l’occasion de La manif pour tous [13]. Nous parlons plus volontiers de « droite ». L’ouvrage classique du politiste René Rémond identifie trois droites : libérale, bonapartiste et légitimiste ou contre-révolutionnaire [14] ; cette dernière étant jugée disparue ou presque. La droite bonapartiste en appelle à un État fort. Dans cette typologie, Trump n’a aucune place. Il n’est pas vraiment libéral puisqu’il ne défend pas le libre-marché au sens classique d’une théorie des avantages comparatifs, et ne respecte pas beaucoup ce que les libéraux appellent usuellement « l’état de droit » (cf. la croisade contre les juges, ou encore l’épisode du Capitole), préférant la morale. Il n’est pas bonapartiste non plus puisqu’il veut affaiblir l’État (cf. le DOGE) et qu’il va même jusqu’à casser certains services régaliens tels que le renseignement – raison pour laquelle il n’est pas fasciste non plus. Il n’est pas contre-révolutionnaire puisqu’à aucun moment il ne prend à partie la modernité et le développement économique. Alors qu’est-il ?

Une partie de l’explication est culturelle. Les États-Unis n’ont connu ni socialisme ni fascisme ni aucune forme d’État fort, à aucun moment de leur histoire à l’exception des périodes de guerre. Les dépenses dites « obligatoires » (retraites, santé) ne s’élèvent qu’à 14 % des dépenses nationales ou fédérales [15], contre 30 à 35 % en France [16]. Le reste correspond aux fonctions régaliennes, à peu de choses près. C’est le contraire en Europe, et plus particulièrement en France où l’État est fort depuis des siècles [17]. L’État étasunien intervient bien évidemment dans l’économie, mais très peu dans le domaine social. D’une manière général, les États ont tous vu leurs compétences augmenter, avec le libéralisme ou le néolibéralisme, mais pas au profit de l’égalité [18]. Ils permettent de réduire ce que la théorie néoclassique appelle les « coûts de transaction » [19].

Cette histoire explique la relative méconnaissance de l’idéologie politique incarnée par les conservateurs étasuniens : le libertarisme dit « de droite » - car il existe aussi un courant libertarien « de gauche » [20]. Ce courant est identifié par John Rawls sans être nommé comme tel. Dans la Théorie de la justice (1971), quatre positions sont définies et reproduites dans le tableau ci-dessous. L’une d’entre elles est appelée « l’aristocratie naturelle » [21]. Elle définit l’égalité par le fait que les « carrières », c’est-à-dire les positions sociales, ne sont interdites à personne par principe, et sont donc ouvertes à tous. Mais l’accès est conditionné au talent qui, avec le travail, en famille, forme la base de la méritocratie conservatrice. Le libertarisme ne poursuit donc pas l’argent, ni la croissance du PIB, mais la liberté. Il fait cependant de l’argent le signe de la réussite, comme le théorisait déjà Max Weber [22]. Dans l’esprit de Margaret Thatcher, il estime que « la société n’existe pas », puisqu’elle est faite de familles reliées par des contrats et des valeurs communes. Ce libéralisme ou plus exactement ce libertarisme s’en prend donc à toutes les mesures cherchant à établir une égalité des chances.

L’une des sources d’inspiration principale est Murray Rothbard (1926-1995) [23], lui-même inspiré par Ludwig von Mises (1881-1973) [24], qui est explicitement cité dans le Mandate. Les idées sont en effet assez semblables : refus de déléguer la faculté de contracter à une instance surplombante qui saurait mieux que l’individu ce qu’il doit faire et comment hiérarchiser ses priorités ou établir ses connaissances ; base familiale, religieuse et patriarcale de l’action « individuelle » (qui ne l’est donc pas réellement) ; méritocratie basée sur le « talent naturel » et non une quelconque égalité des chances ; rôle de l’État circonscrit à la sécurité, au besoin en employant des mesures autoritaires [25], même s’il est difficile de revenir massivement en arrière sur les mesures mises en place par les démocrates en matière d’État social. C’est principalement sur la question des talents et plus largement de la nature que se séparent le libertarisme de droite du libertarisme de gauche. Pour les premiers, la nature est librement appropriable, soit en vertu du droit du premier occupant, soit par le contrat librement consenti, c’est-à-dire obtenu sans menace physique qui soit démontrable. Cela vaut pour tout élément de nature ou presque – minerai etc. Le libertarisme de gauche considère au contraire que la nature est inappropriable, étant donnée à tous sans propriétaire. Chacun n’en a donc que l’usufruit. En penchant pour cette interprétation quelque peu « communiste » de la nature, Rawls montre qu’il est social-démocrate, et non conservateur. Mais on peut aller beaucoup plus loin, à l’instar du socialiste Léon Walras qui en faisait la base de sa théorie économique [26].

Sébastien Caré a mené une enquête empirique sur ce courant, aux États-Unis [27]. Bien qu’il s’en tienne aux intellectuels et qu’il ait tendance à ne pas assez séparer libertarisme de droite et de gauche au profit du « libertarisme » en général, il distingue cinq idéaux-types qui sont instructifs. Le premier est le « paléolibertarien » ou « redneck », souvent chrétien, hostile aux LGBT et que l’on imagine aisément s’identifiant aux personnages de western, ou à La petite maison dans la prairie. Le second est le libertarien « objectiviste » dont la romancière Ayn Rand serait le prototype ainsi que l’Institute for Objectivist Studies [28]. L’idée de base est que les théories sont des propositions discutables qui sont à tester à son échelle. Sur le site de l’Institut, on peut lire que Rand, auteure de La vertu de l’égoïsme, met deux conditions à un changement d’ampleur qui serait dans l’esprit du Tea Party : une diffusion de ce qu’elle appelle « l’objectivisme » et une « idéologie » c’est-à-dire « un programme d’action à longue portée, avec les principes servant à unifier et à intégrer des mesures particulières dans une voie cohérente ». Comment ne pas penser au Project 2025 ?… La troisième sorte de libertarien est acclimaté à l’establishment et désigne par exemple les think tanks tels que la Heritage Foundation. Le quatrième type est le libertarien libertaire ou hippie, qui fait défaut dans l’analyse de Caré, de ne pas distinguer les deux libertarismes, mais est aussi assez éclairant à partir du moment où on le réinscrit dans l’histoire du numérique, tel que la dépeint un Ted Turner [29], qui montre à quel point cette technologie a été fortement investie par les deux pôles libertariens, des années 1970 à 2000. De là un lien que Caré ne fait pas avec ceux qu’il appelle les « cyberlibertariens », qui voient le cyberespace comme un monde où ils peuvent réaliser leur utopie. La Déclaration d’indépendance du cyberespace de John Barlow (1996) porte la marque de cette ambiguïté, selon Turner.

Ce courant est-il « fasciste » ? En aucun cas. Toutes les formes de fascisme reposent sur un État fort, prenant massivement la main sur l’économie, ainsi qu’un recours à la puissance militaire, dans un projet souvent fantasmatique de restauration de la grandeur passée d’une entité politique [30]. Ce sont des régimes guerriers, qui éliminent leurs opposants. Poutine correspond à la description, pas Trump. Partisans d’un État réduisant au minimum son ingérence dans la destinée des familles, et d’une méritocratie adossée à la liberté, les libertariens aiment les armes mais pas au point de vouloir remplacer l’état de droit par la dictature d’un Führer dont des milices armées dépendraient directement, ce qui constituerait d’ailleurs une violation de cette liberté à laquelle ils tiennent tant. Les écarts avec les formes connues de fascisme sont massives. Trump n’a pas déployé de forces armées au Panama, contrairement à certaines annonces hâtives [31], mais cherché à repousser la Chine, pour reprendre de l’influence partout où elle est jugée menaçante. Rien n’indique qu’il soit prêt à se lancer dans des aventures telles que celles de Hitler dans les Sudètes, Mussolini dans le Trieste ou Poutine en Ukraine pour des motifs ethniques. Au contraire, Trump cherche à faire la paix partout où il le peut, parce que la paix est la condition des affaires. La paix, ce n’est pas l’égalité : c’est la sécurité des biens et des personnes.

On oppose parfois le cas du Chili de Pinochet. Mais les Chicago boys étaient animés de l’illusion qu’une libéralisation de l’économie apporterait tôt ou tard la démocratie [32], comme ils l’ont fait en Russie. Ils n’apportaient pas un soutien en bloc au dictateur. Poutine est d’ailleurs en quelque sorte leur produit, puisque le programme doctrinaire de privatisations n’a abouti qu’à une société kleptomane et ploutocratique, situation dans laquelle l’ancien responsable du KGB a pu apparaître comme une solution.

Un dernier point est essentiel pour comprendre la stratégie de Trump : lire « son livre », ou plus exactement le livre qui raconte sa vie, et qu’il n’a pas écrit lui-même [33]. Le 47e président des États-Unis dit avoir été à Wharton, prestigieuse école de commerce, pour n’en retenir que l’inutilité des diplômes. Sur tout, il dit se faire son opinion sans avoir recours aux experts. Pour faire un bon « deal », toujours demander énormément dans un premier temps pour sidérer son interlocuteur, et par la suite faire comme si le sujet était sans importance. Les « deals », évidemment, sont le contraire d’une négociation multilatérale : ce sont des « coups » qui se terminent par un contrat. Ils ont toujours une visée commerciale et « business ». Pas sûr que Trump ne comprenne où veut en venir Poutine, par conséquent… Mais cela explique aussi pourquoi il ne se fie pas à ses propres services gouvernementaux. Ce faisant, Trump donne l’impression d’être un Américain comme les autres, qui cherche, se cherche mais porte des valeurs, et ne vient pas donner des leçons sur la base d’un savoir « venu d’ailleurs ».

Conclusion

Les conservateurs ont su rassembler, séduire, incarner une alternative cohérente. Ils ont trouvé le champion, qui a raflé la mise. Tout indique que Trump va continuer de mettre en œuvre l’agenda qu’ils ont élaboré au terme d’une vaste entreprise de consultation. En France et ailleurs, les droites radicales en prennent de la graine, grâce à l’entremise de personnages tels que Steve Bannon. En comparaison, la gauche est éclatée entre de multiples chapelles plus occupées à s’ignorer ou à guerroyer entre elles qu’à construire une vision commune. Jusqu’à quand ? Le libertarisme qui se déploie aux États-Unis ou en Argentine [34] ne prend pas les mêmes formes en Europe. Mais il a des points communs : agenda anti-écologiste, anti-LGBT, hostile aux migrants, adossé à la religion dominante, la famille et aux valeurs traditionnelles, professant une caporalisation des relations sociales dans les organisations et un émiettement de la société. La puissance de l’État sur le Vieux continent le rend aussi plus vulnérable à l’apparition de formes fascisantes, même si le risque paraît limité, dans la mesure où le libertarisme n’est pas non plus un impérialisme guerrier façon Poutine. Que fait la gauche, pendant ce temps ? Où construit-elle l’alternative ?

NOTES

[1https://www.lemonde.fr/international/article/2024/07/14/project-2025-la-revolution-conservatrice-qui-perturbe-la-marche-en-avant-de-donald-trump_6249702_3210.html

[2https://static.project2025.org/2025_MandateForLeadership_FULL.pdf

[3https://rncplatform.donaldjtrump.com/

[4https://legrandcontinent.eu/fr/2025/02/18/trump-a-mis-en-oeuvre-un-tiers-des-mesures-du-projet-2025-allant-parfois-plus-loin-que-les-recommandations-de-la-heritage-foundation/

[5Krugman, Paul, La mondialisation n’est pas coupable, Paris, La Découverte, 2000.

[6Blot, Christophe, « Faut-il couper dans les dépenses fédérales américaines  ? », OFCE, 19 mars 2025, <https://www.ofce.sciences-po.fr/blo...> , .

[7Audard, Catherine, Qu’est-ce que le libéralisme  ?, Paris, Gallimard, 2009.

[8https://rncplatform.donaldjtrump.com/

[9Flipo, Fabrice, « Le «  programme social  » de Marine Le Pen  : décrypter le vrai du faux », The Conversation, 18 avril 2022, <https://theconversation.com/le-prog...> , .

[10Ivaldi, Gilles, « Marine Le Pen, Eric Zemmour  : social-populisme contre capitalisme populaire », Baromètre de la confiance politique, Vague 13, mars 2022, <https://www.sciencespo.fr/cevipof/s...> .

[11https://en.wikipedia.org/wiki/List_of_executive_orders_in_the_second_presidency_of_Donald_Trump

[12https://legrandcontinent.eu/fr/2025/02/18/trump-a-mis-en-oeuvre-un-tiers-des-mesures-du-projet-2025-allant-parfois-plus-loin-que-les-recommandations-de-la-heritage-foundation/

[13Raison du Cleuziou, Yann, « Un renversement de l’horizon du politique. Le renouveau conservateur en France. », Esprit, no. 10, 2017, pp. 130‑142.

[14Rémond, René, Les droites aujourd’hui, Paris, Louis Audibert, 2005.

[15Blot, « Faut-il couper dans les dépenses fédérales américaines  ? »

[16https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/communique-de-presse-jeux-de-donnees/jeux-de-donnees/241223_DATA_les-depenses-de-protection-sociale

[17Méthivier, Hubert, « L’absolutisme économique et financier », in Le siècle de Louis XIV, vol. 14e éd. / 426, Paris cedex 14, Presses Universitaires de France, 2009, pp. 88‑103 (Que sais-je ?).

[18Herrera, Rémy et Marques, Rosia Maria, « Néolibéralisme et politiques sociales  : des discours (de Von Mises et Hayek) à la réalité », Bifurcation/s, no. 1, 2025, pp. 147‑162.

[19Coase, Ronald, « The nature of the firm », Economica, no. 4, 1937, pp. 386‑405.

[20Vallentyne, Peter, « Left-Libertarianism and liberty », in Christiano, T. et Christman, J., dir., Contemporary Debates in Political Philosophy, Oxford, UK, Blackwell, 2009.

[21Rawls, John, Théorie de la justice (1971), Paris, Seuil, 1995, sect. §12.

[22Weber, Max, L’éthique protestante ou l’esprit du capitalisme (1947), Plon, 1964.

[23Rothbard, Murray, L’éthique de la liberté (1982), Paris, Les Belles Lettres, 2011.

[24Von Mises, Ludwig, L’action humaine (1949), Paris, Belles lettres, 2004.

[25Rothbard, L’éthique de la liberté (1982).

[26Bourdeau, Vincent, Le marché et le mérite. Léon Walras (1834-1910) et l’économie politique républicaine en France, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2023.

[27Caré, Sébastien, Les libertariens aux États-Unis : Sociologie d’un mouvement asocial, PU Rennes, 2015.

[28https://instituteforobjectiviststudies.wordpress.com/about/

[29Turner, Fred, Aux sources de l’utopie numérique (2006), Caen, C&F Editions, 2012.

[30Germani, Gino, Authoritarianism, fascism and national populism, New Brunswick (N.J.), Transaction Books, 1978 ; Gentile, Emilio, Qu’est-ce que le fascisme  ?, Paris, Gallimard, 2004 ; Chapoutot, Johann, Comprendre le nazisme, Paris, Le Grand Livre du Mois, 2018.

[31Grand Continent annonçait ainsi que « L’agenda de l’administration Trump est clair, explicite et répété en boucle au monde entier : les États-Unis s’agrandiront par tous les moyens, y compris militaires ». https://legrandcontinent.eu/fr/2025/03/28/cartographier-lempire-trump-10-points-sur-le-projet-de-la-grande-amerique/

[32Faure, Michel, Augusto Pinochet, Perrin, 2020.

[33Trump, Donald J. et Schwartz, Tony, L’art de la négociation (1987), Paris, Archipoche, 2019.

[34
Godin, Romaric, « Murray Rothbard, le théoricien. Barde de l’anarcho-capitalisme », Revue du Crieur, no. 1, 2024, pp. 16‑31.