Revue du Mauss permanente (http://www.journaldumauss.net)

Le nouveau MAUSS est arrivé ! Demain un monde convivialiste ....

Texte publié le 14 mai 2021

Revue du Mauss semestrielle n°57 : « Demain, un monde convivialiste : il ressemblerait à quoi ? »

De toute évidence, nous n’arriverons à rien si nous ne parvenons pas à faire croire, mondialement, en la possibilité d’un monde meilleur en donnant à voir, le plus concrètement possible, à quoi il pourrait ressembler. C’est d’abord le manque d’espoir qui nous voue tous à l’impuissance. Essayons donc de dessiner ensemble les contours de ce monde possible, un monde d’après dans lequel on pourrait convaincre un ouvrier italien, un paysan espagnol, un agriculteur du Sénégal, un habitant d’une favela de Rio ou d’un slum de Bombay, un employé égyptien, un médecin irakien, un étudiant chinois, mais aussi un chef d’entreprise français ou japonais, etc. qu’il se trouverait bien d’y vivre. Ce sont les contours d’un tel monde que ce numéro du MAUSS esquisse.

Les auteurs : Frank Adloff, Geneviève Azam, Augustin Berque, Jaime Burgas, Alain Cail-lé, Hervé Chaygneaud-Dupuy, Thomas Coutrot, Sébastien Claeys, Francesco Fistetti, Anne-Marie Fixot, Fabrice Flipo, Didier Fradin, Gus Massiah, Dominique Méda, Solène Morvant-Roux, François Prouteau, Jean-Michel Servet, Hugues Sibille, Roger Sue, Bruno Théret, André Tiran, Jaime Torres, etc.

Publié par les éditions Le bord de l’eau
240 pages
20 €

Commande :
https://www.editionsbdl.com/produit/demain-un-monde-convivialiste-il-ressemblerait-a-quoi/

Abonnement :
2 numéros par an, version livre + version numérique
+ le numéro annuel d’une nouvelle revue en anglais : Mauss International
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Vidéo de présentation :
https://www.youtube.com/watch?v=QhBiSb6NQL8

Sommaire

Présentation (A.Caillé, Ph. Chanial, F. Gauthier)

PREMIERE PARTIE – THEMA

Un autre monde

Alain Caillé – Il sera une fois… le désir convivial
Hervé Chaygneaud-Dupuy – Et si… nous vivions heureux à Ambert, à Issoire ou à Barbezieux ?
Elena Pulcini – Féminisme et convivialisme
Gus Massiah – Les premiers pas convivialistes
François Gauthier – Réguler l’hubris. Quelle hubris ?
Florent Trocquenet-Lopez – Un éclair dans la nuit du monde

Un autre imaginaire

Geneviève Azam – La convivialité pour réanimer le monde
Dominique Méda – Une société post-croissance est-elle possible ?
Julien Dessibourg – Convivialisme et métaphysique(s) de la nature
François Prouteau – Un alterhumanisme pour l’Anthropocène
Marc Humbert – Vers un Convivialisme mondial
Michel Adam – Schéma

Un autre localisme

Michel Adam – Le monde de la Considération
Augustin Berque – La Recouvrance
Fabrice Flipo – Le convivialisme, en pratique
Paulo Henrique Martins – Le convivialisme à l’épreuve de la question territoriale. Nouveaux espaces, nouveaux temps

Une autre économie

Thomas Coutrot – Imaginer l’entreprise convivialiste
Hugues Sibille – L’économie sociale et le convivialisme
Jean-Edouard Grésy et Emma Teixier – Les habits neufs du manager
Marc de Basquiat – Incontournable revenu universel
Christian Arnsperger, Solève Morvant-Roux, Jean-Michel Servet et André Tiran – La création monétaire, outil fondamental du convivialisme
Bruno Théret – Instituer une monnaie fiscale pour réduire le temps de travail et valoriser l’activité citoyenne

Une autre démocratie

Roger Sue – Le convivialisme est-il un associationnisme ?
Patrick Viveret – Pour une démocratie convivialiste
Bernard Perret – Pour réhabiliter la raison démocratique, instituer des scènes de débat
Sébastien Claeys et Florent Trocquenet-Lopez – Démocratiser nos institutions. Pour un réveil de la création politique
@ Jaimes Torres Guillén – Convivialisme et Convivencialidad  : un dialogue à partir du Mexique et médié pour Ivan Illich
@ Renaud Vignes – Une économie d’acteurs capables pour dépasser l’anomie technocapitaliste
@ Florian Villain – Quand la propriété excède le propriétaire. Faire sa part au commun

DEUXIEME PARTIE – RICOCHETS

François Bordes – Rue passante
Jean-Paul Rogues – Leurres
François Dubet – L’école française : l’épuisement d’un modèle
Philippe Chanial – « You can make it if you try ! », Ou comment en finir avec l’hubris méritocratique
@ Jean-Michel Servet – Le mandat de la Banque centrale européenne est un leurre
Alain Caillé – Créons un Parlement citoyen mondial et ses répliques locales et régionales

TROISIEME PARTIE – VARIA

David Graeber et David Wengrow – Cachées, à la vue de tous, les origines autochtones de la démocratie dans les Amériques
Francesco Fistteti – Les matrices socialistes de l’Essai sur le don de Marcel Mauss
@ Sarah Demichel – La convivialité, instrument du bien-vivre ensemble dans les quartiers populaires ?
@ Cédric Calvignac et Franck Cochoy – Le don de masques au secours de l’État et du marché, Une redistribution solidaire aux effets ambivalents
Valérie Glansdorff et Henri Raynal – Entretien avec Henri Raynal

Bibliothèque

***

Présentation

Par Alain Caillé, Philippe Chanial et François Gauthier

Le convivialisme se présente comme une philosophie politique appelée à prendre le relais des grandes idéologies de la modernité – libéralisme, socialisme, anarchisme, communisme. Celles-ci ne parviennent plus à nous éclairer ni sur l’état présent du monde ni sur ce à quoi il pourrait ou devrait ressembler demain, ne serait-ce que parce qu’elles n’ont absolument pas su anticiper la crise environnementale et le réchauffement climatique. Le convivialisme commence à rencontrer un certain écho. Le Second Manifeste Convivialiste (Actes Sud, février 2020) a déjà été traduit en six langues. Mais jusqu’à présent le convivialisme souffre d’un défaut rédhibitoire par rapport à ses devanciers, qui explique que son audience ne dépasse pas le succès d’estime  : il ne «  parle  » pas assez. Et il ne parle pas assez parce qu’il ne laisse pas assez miroiter un avenir radieux, ou au moins plus heureux pour le plus grand nombre, qui vaille la peine qu’on se batte, voire qu’on se sacrifie pour le faire advenir. Ce que savaient faire au contraire ses devanciers. Le libéralisme laissait espérer le règne de l’autonomie, la fin de la soumission à l’autorité ou au despotisme. Le socialisme promettait l’égalité, au moins une certaine égalité grâce à l’intervention régulatrice de l’État. L’anarchisme surenchérissait sur le libéralisme en y ajoutant l’espoir de l’autosuffisance économique, de l’autogestion  ; et le communisme surenchérissait sur le socialisme en ajoutant la fraternité à l’égalité. Le convivialisme hérite de toutes ces promesses et tente de les combiner en les «  dépassant  » (aufheben). Mais ce «  dépassement  » reste encore largement conceptuel, de principe. Il faut maintenant lui donner de la chair, du souffle, de la vie, de la visibilité. C’est le sens de la commande que nous avons passée aux auteurs de ce numéro  :

Annoncer un monde convivial pour demain peut sembler à la fois excessivement timide et désespérément ambitieux. Excessivement timide par rapport à ce que nous promettaient les religions séculières d’hier. Toutes nous faisaient attendre des lendemains qui allaient chanter. On raserait gratis, on en finirait avec toute forme de domination ou d’exploitation de l’homme par l’homme. Ou, au minimum, chacun verrait ses conditions de vie matérielles assurées, sa santé protégée, son éducation suffisamment garantie pour pouvoir devenir un citoyen à part entière, actif et respecté à ce titre. Ces grandes espérances ont fait long feu. Aujourd’hui, pour tout un ensemble de raisons (écologiques, économiques, épidémiologiques, sociales, morales) sur lesquelles il n’est pas nécessaire de s’appesantir, c’est plutôt la désespérance et des lendemains qui déchantent qui se profilent à l’horizon. Du coup, seulement dire que le monde de demain pourrait être plus convivial, moins violent, moins injuste, plus sécure, paraît presque relever d’un pari fou, désespérément et déraisonnablement ambitieux.

Mais c’est aussi s’inscrire dans le sillage du Second Manifeste Convivialiste dont il est possible de résumer ainsi l’idée centrale  : oui, malgré les progrès inouïs de la science et des techniques, les prévisions les plus sombres sur notre avenir ont malheureusement une forte probabilité de se réaliser (et l’épidémie de coronavirus n’incite pas à être plus optimiste). Notre seule chance d’échapper à un destin particulièrement funeste est de faire naître le plus rapIdement possible une société post-néolibérale ou, si l’on préfère, post-croissantiste. Le Second Manifeste Convivialiste fixe certains de ses traits possibles, écologiques, politiques, sociaux et économiques. Mais il est évident que la société conviviale n’a aucune chance de naître si ne se déclenche pas un basculement planétaire de l’opinion publique de tous les pays, une sorte de tsunami axiologique d’ampleur mondiale. Aussitôt énoncée, cette condition ne peut que sembler totalement décourageante  : comment espérer, même une seconde, faire vaciller le pouvoir des Poutine, Xi Ji Ping, Bolsonaro, Sissi, Modi, Duterte, Erdogan, Trump et Wall Street, pour n’en citer que quelques-uns  ? Rappelons-nous, pourtant, la force de l’idéal républicain, qui a su venir à bout des monarchies absolutistes, la puissance des idéaux socialistes ou communistes (pour le meilleur ou pour le pire), ou fascistes (résolument pour le pire, cette fois). Et, avant ces religions séculières, bien sûr, l’énergie fantastique libérée par le christianisme, l’hindouisme, l’islam ou le bouddhisme. C’est une énergie comparable qu’il faut maintenant tenter de mobiliser.

Mais, dira-t-on, cette montée en puissance des grandes religions universelles ou des quasi-religions séculières a pris beaucoup de temps, des siècles, et il y a urgence, urgence absolue. C’est vrai mais notre temps est celui de l’accélération ininterrompue. Les idées circulent et les passions se déchaînent à une vitesse inimaginable il y a encore quelques années. Souvent pour le pire. Pourquoi ne pourrait-ce pas être pour le meilleur  ?

Le Second Manifeste Convivialiste a présenté une analyse raisonnée et raisonnable de la situation dans laquelle nous nous trouvons et d’un avenir souhaitable possible. C’est un travail de synthèse théorique nécessaire. Mais il est très loin, en tant que tel, de pouvoir parler au plus grand nombre et de déchaîner des passions. Or, nous allons avoir grand besoin de passions y compris celles de se dévouer, voire de mourir pour préserver un monde viable. Pour cela, le travail conceptuel est notoirement insuffisant. Le plus urgent maintenant est de montrer à chacun, ou presque, ce qu’il aurait à gagner à basculer dans un monde convivialiste post-néolibéral (émancipé de la seule «  réalité  » marchande) et post-croissantiste. Un monde dans lequel, au moins dans les pays les plus riches, il s’agira de vivre mieux avec moins ou pas plus de richesses matérielles, moins ou pas plus d’argent pour les classes aisées ou moyennes supérieures.

L’objectif premier est de recueillir des récits d’un monde d’après dans lequel on pourrait convaincre un ouvrier italien, un paysan espagnol, un agriculteur du Sénégal, un habitant d’une favela de Rio ou d’un slum de Bombay, un employé égyptien, un médecin irakien, un étudiant chinois mais aussi un chef d’entreprise français ou japonais, etc. qu’il se trouverait bien d’y vivre.

Un autre monde

Au vu de la teneur de cette commande on ne s’étonnera pas que ce numéro s’ouvre sur une note quelque peu utopique. C’est ainsi qu’Alain Caillé imagine qu’en 2030 l’humanité ayant enfin pris conscience que le principal problème qu’elle a à résoudre est de savoir ce qu’elle désire véritablement, que c’est cette incertitude sur la nature de son désir qui la pousse à la démesure, à l’hubris, se décide enfin à l’affronter. Et à y répondre. Aussitôt, dit le conte, «  la nouvelle se répandit comme une traînée de poudre dans le monde entier. Très vite chacun eut à cœur d’arborer le symbole de la nouvelle pensée du monde et d’œuvrer à sa réalisation. Un grand nombre des très riches, qui n’attendaient que ça, s’y rallia rapIdement. Tout aussi vite, céder à la corruption apparut infamant. Il fallut un peu plus de temps pour que les soldats des armées en conflit et les membres des gangs criminels commencent à les déserter, mais dès que le mouvement fut amorcé, il alla crescendo et rien ne put l’arrêter. C’est qu’il y avait tant à faire par ailleurs  : inventer un monde de prospérité conviviale sans croissance systématique du PIB, et panser tous les malheurs du monde hérités des siècles passés. Enfin, cela va sans dire, à travers le monde, hommes et femmes de toutes couleurs et de toutes religions, se marièrent ou s’unirent. Et ils eurent beaucoup d’enfants. Mais pas trop.  »

C’est en 2036, quant à lui, que se projette Hervé Chaygneaud-Dupuy. Cette année-là, suite au «  grand tournement  » survenu dans les années 2020 en réaction à la pandémie, l’humanité se penche sur son passé récent, celui où a pris corps «  l’Inode  », le contraire de l’exode. Décidé par personne, mais par tous, par une forme d’intelligence collective «  qui résulte de l’ajustement réciproque et de la capitalisation des avancées de chacun  », la stigmergie, l’abandon des grandes villes pour chercher à tout prix à vivre de manière plus conviviale, «  progressivement cet Inode est allé beaucoup plus loin que ses initiateurs n’avaient imaginé parce que c’est devenu un système autogénéré, alimenté par les inodiens eux-mêmes  : la proxindustrie, le bioartisanat mutualisé, la compta territoriale, les spots [les systèmes productifs organiques de territoire], tout ce foisonnement d’initiatives a bien montré que nous ne revivions pas “le retour à la terre” des années 1970, mais l’atterrissage dont parlait Bruno Latour, à la fois local et global  ». Et on a commencé à vivre heureux à Barbezieux et Jarnac, Issoire et Ambert.

Mais on ne pourra évIdemment pas être heureux à Barbezieux, Jarnac, Issoire, Ambert, ou n’importe où ailleurs dans le monde, sans une (ré)conciliation profonde entre hommes et femmes. D’où l’importance d’articuler convivialisme et féminisme comme le montre si bien ici Elena Pulcini qui, sur ce sujet particulièrement délicat – et souvent explosif, il faut bien le reconnaître –, est sans doute une des philosophes qui développe les analyses les plus fines. Quel féminisme  ? demandera-t-on peut-être, tant il en est de nombreux. Peu importe ici. Ce qui importe c’est de reconnaître «  la convergence du convivialisme avec ce qui est peut-être le cœur battant du féminisme, à savoir la critique du sujet moderne  : un sujet cartésien souverain, autosuffisant et égocentrique, qui se définit en opposition à une altérité dévalorisée et hiérarchiquement inférieure (que ce soit le corps ou la nature, les émotions ou le féminin)  ». Ce que développe l’écoféminisme. Avec Me Too et toutes les répliques qui ont suivi, l’émancipation féminine est clairement en marche. Au risque d’une «  violence masculine qui semble prête à exploser à nouveau puisque alimentée par le ressentiment envers l’émancipation des femmes et par l’attachement granitique aux images archaïques du féminin ». « Le projet d’une société convivialiste, conclut E. Pulcini, exige donc l’élaboration de stratégies non seulement pour garantir les droits et la justice, mais aussi pour agir sur la vie affective. Il faut commencer par prendre conscience des pièges qui se cachent dans l’imaginaire et les passions.  » Et, puisqu’il s’agit de construire « un art de vivre ensemble », elle suggère « d’introduire  » dans le projet convivialiste, un vie Principe, sur lequel fonder la volonté des hommes et des femmes de coopérer dans le soin du monde commun. On pourrait peut-être l’appeler le principe de la commune émancipation affective.

Gus Massiah, infatigable et toujours si lucide militant altermondialiste, toujours en quête de ce qui peut faire émerger un autre monde, procède ici tout d’abord à un bilan très systématique de tout ce qui existe déjà et va dans cette direction. Bilan réconfortant  : il y a déjà beaucoup de choses et donc de raisons d’espérer. Il décrit dans un second temps ce à quoi cet autre monde pourrait effectivement ressembler. Ce qu’apporte le convivialisme à son édification, c’est l’insistance sur le rôle central de la lutte contre l’hubris. Sans elle, pas de convivialité possible. L’article de G. Massiah se termine ainsi  : «  Dans son discours sur le colonialisme, Césaire écrivait par rapport à la colonisation et à la prétention de supériorité occidentale, “Je fais systématiquement l’apologie de nos vieilles civilisations nègres : c’étaient des civilisations courtoises.” À l’inverse des civilisations brutales construites sur la force et l’humiliation. La recherche des formes conviviales est le chemin pour une nouvelle civilisation courtoise. Le convivialisme est l’antidote à l’hubris.  » Et, pourrait-on ajouter, une exhortation à la courtoisie. Une courtoisie en voie de raréfaction accélérée aujourd’hui et d’autant plus précieuse.

Mais c’est quoi, finalement, cette fameuse hubris que les convivialistes dénoncent avec tant d’ardeur  ? Est-elle vraiment si condamnable  ? C’est la question que François Gauthier a le mérite d’affronter directement et sans faux-semblants en mobilisant pour cela le paradigme maussien du don. «  Une société convivialiste, demande-t-il à juste titre, est-elle une société où chacun évite les excès et vit une petite vie rangée, sobre et sage  ? La réponse est non. Si on distingue entre les excès individuels et les excès collectifs, entre l’excès simple et l’excès excessif en quelque sorte, on pourra dire  : “L’hubris n’a pas à être proscrite. L’hubris est nécessaire, constitutive, mais ses manifestations doivent être soumises au principe de convivialité in fine, c’est-à-dire servir le lien social et la subjectivation. La licence est permise, même nécessaire, comme danser toute la nuit au son d’un bon dj, ou tout donner au tennis. L’excès doit servir à créer du sujet et du lien, traçant les contours de la société, et non pas contribuer à la faire imploser ou exploser.”  »

On finira cette partie (modérément) utopique avec le petit conte philosophique que nous propose Florent Trocquenet-Lopez. Il nous fait voir comment c’est en violant certains tabous, les interdictions de penser et d’agir instituées, qu’on trouve des réponses à des problèmes apparemment insolubles et qu’on sort de l’impasse. Belle illustration et apologie de la bonne hubris.

Un autre imaginaire

Ce qui est sûr c’est que nous ne changerons pas de trajectoire sans rompre avec l’imaginaire néolibéral et sans proposer un autre allant de soi, d’autres évidences partagées. Ce sont ces nouvelles évidences partagées possibles que nous présente Geneviève Azam. On pourrait peut-être les résumer ainsi  : «  S’il s’agit bien pour les humains de se libérer de la prison de la “coquille-outil” forgée avec des machines surpuissantes, des “bureaucrates du bien-être” et des outils rompant l’équilibre entre l’homme et la nature, cet équilibre exige un décentrage. Se découvrir comme des êtres empathiques et des corps attachés à une toile écologique. Être ainsi à nouveau sensibles aux limites, aux dépendances et enchevêtrements avec des mondes autres qu’humains.  »

En écho à Elena Pulcini et Geneviève Azam, Dominique Méda voit comme condition première de l’indispensable basculement dans une société post-croissantiste l’adoption «  d’une nouvelle cosmologie en acceptant de trier dans le legs de la Modernité et en remettant en cause le schéma cartésien d’une Nature-objet-vide-réduite-à-l’étendue face à un sujet-pensant-maître-et-possesseur ». Le corrélat de cette mutation est l’adoption d’une nouvelle conception de la richesse et donc de nouveaux indicateurs. Ce qui suppose aussi de «  démocratiser le travail et l’économie, et démarchandiser le travail  ».

Julien Dessibourg propose une analyse similaire selon laquelle cette nature-objet constitue le fond métaphysique d’une partie de la modernité. L’auteur se joint à ceux qui, de plus en plus, remettent en question le récit moderne de l’autonomie et de la «  sortie de la religion  » et de la métaphysique. Face à cette aporie, le convivialisme aurait l’avantage d’inclure la nature et d’assumer ses propres fondements métaphysiques, de manière réflexive.

C’est dans ce cadre de pensée, montre François Prouteau, que le convivialisme peut être vu comme un alterhumanisme, un humanisme pour temps et par temps d’anthropocène. La question, cruciale, est de savoir comment cette «  nouvelle cosmologie », cet alterhumanisme pourraient prendre le dessus à l’échelle mondiale. La réponse est somme toute assez simple, la condition première, sine qua non, montre Marc Humbert, est la suivante  : «  Pour espérer mondialiser le convivialisme il faut en finir avec les insupportables injustices et inégalités internationales, ce qui exige un respect mutuel et une véritable solidarité entre les nations. C’est le défi majeur posé à l’humanité.  »

Pour s’orienter dans le nouvel imaginaire que le convivialisme tente d’incarner, on aura peut-être besoin d’une boussole. Celle par exemple que nous propose Michel Adam avec un schéma qui donne une vision synthétique des cinq principes convivialistes et de son impératif catégorique, la lutte contre l’hubris.

Un autre localisme

Le néolibéralisme, par nature, induit un déracinement généralisé, dont la multiplication des émigrations n’est que le symptôme le plus visible. Aucune société convivialiste, aucune société plus conviviale donc, n’est concevable sans reposer sur des formes de ré-enracinement. Sur des ré-enracinements non fermés sur l’entre-soi, mais ouverts au monde. Sous la rubrique «  un autre localisme », nous avons regroupé de manière un peu arbitraire, mais malgré tout parlante, croyons-nous, des textes qui auraient aussi bien pu figurer en première ou en deuxième partie parce qu’ils décrivent des changements globaux. Ils ont en commun de mettre l’accent sur l’importance du local.

C’est le cas de Michel Adam qui nous donne un tableau très vivant et complet du monde convivialiste qui pourrait exister «  disons dans quelques années » mais qui s’initie en partant d’«  en bas ». Sur le chemin du convivialisme, dans son utopie, «  se sont engagées les agricultures paysanne, biologique, biodynamique, agro-écologique qui repeuplent les campagnes, l’agriculture urbaine des villes renaturées, la conservation des sols et des espèces rustiques, l’essor des transports non ou peu motorisés, les énergies renouvelables respectueuses, la non-discrimination entre espèces, l’éco-conception, la renaturation des rivières, les nouveaux matériaux végétaux aux 1 000 applications… Le renouveau des pouvoirs communaux et régionaux est en marche… Il en est de même pour la reprise de techniques très anciennes  ».

Avec son époustouflante érudition habituelle, le géographe-philosophe Augustin Berque plaide pour une agriculture «  inartificielle  ». «  L’agriculture, écrit-il, peut être autre chose qu’une simple expulsion hors de l’Âge d’or  ; elle peut même en être, comme telle, la recouvrance. […] Sous de multiples versions, l’agroécologie – pour dire la chose en un seul mot – trouve aujourd’hui des acteurs un peu partout sur la planète, et certains sont même, comme Fukuoka, devenus des vedettes. On parlera par exemple en France de Pierre Rabhi, de Perrine et Charles Hervé-Gruyer, et de bien d’autres. Effectivement, ce qu’illustre l’agroécologie, c’est bien une double recouvrance  : une recouvrance à la fois de la terre et de la Terre. Au rebours de l’agriculture moderne, dite “conventionnelle”, il s’agit en effet doublement (soit dit pour schématiser cet idéal)  :

– en termes de pédologie, d’en finir avec l’assassinat des sols par la mécanique et la chimie […]  ;
– et à une autre échelle, cette fois en termes d’empreinte écologique et en termes d’humanité, d’en finir avec l’insoutenabilité de notre agriculture comme de notre alimentation  ; car ce système est devenu mortifère.  »

Comme Michel Adam, c’est un panorama convivialiste très général que dresse Fabrice Flipo dans une optique décroissantiste. Mais lui aussi donne une place essentielle au local, comme en témoigne sa conclusion  : «  La commune socialité sera étendue à la Terre entière, de manière cosmopolitique. Les cinq (principes convivialistes…) conspirent à mettre en place des modes de vie répondant à leurs idéaux normatifs, qui existent déjà largement mais à l’état minoritaire  : chauffage au bois, recherche de maisons de petite taille, bien isolées, proches des centres-villes, évitant le recours à la voiture  ; soutenir des valeurs alternatives, non-fondées sur un salaire plus élevé, sur plus de possessions matérielles mais sur un vivre-ensemble cherchant à donner une place à chacun et à chacune  ; sciences et techniques ordonnées à la recherche et à l’atteinte de ces buts  ; marché “encastré” et État maîtrisé.  »

Le convivialisme implique donc ré-enracinement, relocalisation, reterritorialisation, mais il ne peut en aucun cas s’agir d’un retour aux territoires du passé et au monde d’hier. Comme le rappelle à très juste titre Paulo Henrique Martins, avec internet et la globalisation tous les repères spatio-temporels traditionnels ont volé en éclats et il serait vain d’espérer les faire revivre. «  Aujourd’hui, nous dit-il, le mouvement convivialiste doit faire face au déploiement de multiples territorialités tiraillées entre le présentiel et le virtuel. Chacune de ces territorialités révèle une manière particulière de percevoir le monde, parfois de manière complémentaire, parfois non.  » Disons qu’il existe et existera de multiples manières de vivre le rapport entre un entre-soi retrouvé et son ouverture à la commune naturalité et à la commune humanité.

Une autre économie

Si l’on en restait à ce qui nous avons dit jusqu’ici, une bonne partie de la population ne se sentirait guère concernée. Elle y verrait une affaire d’intellos et de bobos. Ce qu’elle attend qu’on lui dise, légitimement, c’est d’abord comment pourraient changer ses conditions de vie matérielles et son rapport au travail.

Sur ce chapitre c’est sans doute Thomas Coutrot qui nous donne l’analyse la plus synthétique. Il résume ainsi son propos  : «  Pour le dire d’une phrase, il s’agit donc de placer l’objectif du “prendre soin” – de la santé, de la nature et de la démocratie – au cœur des décisions sur quoi et comment produire. Toutes les propositions sur le revenu d’existence et la protection sociale, la fiscalité, la monnaie et la dette, la régulation des échanges internationaux, etc. n’ont pas de sens si la logique du profit maximum continue à déterminer les choix d’investissements.  » Il convient alors de «  penser l’entreprise comme un commun productif  ». Ce qui ne veut pas dire «  nationaliser ou étatiser mais socialiser les entreprises, c’est-à-dire de les placer sous le contrôle de la délibération collective entre parties prenantes  ». Au minimum en introduisant des procédures de codétermination.

Si elles allaient effectivement dans cette direction, les entreprises marchandes commenceraient à se rapprocher de celles qui s’inscrivent dans le cadre de l’économie sociale et solidaire (ESS). Hugues Sibille, président du Labo de l’ESS, observe tout d’abord la proximité qui existe entre convivialisme et ESS. On voit au premier regard, écrit-il, qu’entre la philosophie politique du convivialisme et la vision économique de l’ESS, il y a un «  fonds  » commun d’humanisme et de rapport à l’exercice des pouvoirs, qui les conduit à mettre en cause, peut-être avec un vocabulaire différent, mais avec une sensibilité commune, un néo-libéralisme d’excès et une financiarisation de l’économie. «  Par construction l’ESS défend l’économie réelle, refuse l’économie spéculative, s’inscrit dans une durabilité du long terme.  » Mais il appelle, à juste titre, à renforcer cette convergence. Ce serait hautement bénéfique pour les deux, parce que l’ESS souffre d’un défaut de visibilité et de légitimité académique et parce que, réciproquement, le convivialisme souffre d’un défaut d’ancrage économique concret. Dont acte.

Mais le statut juridique d’une entreprise est loin de suffire à déterminer la qualité de son management. Qu’est-ce qu’un bon management et, a fortiori, que serait un management convivialiste  ? Jean-Edouard Grésy et Emma Texier nous livrent, sous la forme d’un conte, une très plaisante rétrospection de toutes modes managériales qui se sont succédé, ce qui leur permet de répondre à ces questions. Un bon manager ne peut le rester «  qu’à deux conditions  : savoir préserver la paix et faire preuve d’empathie parmi les membres de sa communauté  ». On pourrait le dire un peu différemment  : le bon management est le management par la gentillesse (qui n’a rien à voir avec la naïveté).

Reste que l’entreprise, le travail, il n’y a pas que ça dans la vie. Il y a tout ce qui se passe en amont, en aval, à côté, sans compter ceux qui n’ont pas encore ou plus de travail. De quoi peuvent-ils vivre  ? C’est ici que la réponse par le revenu universel, une partie de la réponse, s’impose de plus en plus. N’entrons pas dans l’examen désormais ressassé des arguments pour ou contre. Contentons-nous d’observer que cette mesure trouve de plus en plus de partisans de droite à gauche, ou de gauche à droite (en passant par le centre) et considérons-la comme acquise. La question est celle de son montant, possible ou souhaitable, et de son financement. Voici la réponse que donne Marc de Basquiat, animateur de l’A.I.R.E. (Association pour l’instauration d’un revenu d’existence) qui est très vraisemblablement le meilleur connaisseur français du dossier sur ce point  : «  En 2021, il suffit de prévoir un transfert mensuel de 200 euros par enfant de moins de 14 ans, de 250 euros pour les adolescents avant 18 ans, de 500 euros à partir de la majorité, l’ensemble étant budgétairement équilibré avec un prélèvement de 32 % de tous les revenus imposables. Bien sûr, tous les mécanismes de protection sociale spécifiques seraient maintenus, en particulier ceux relatifs à la santé, la retraite, le chômage, le logement et le handicap.  » 500 euros, ça peut paraître très peu (et plus encore pour ceux qui n’ont que cela) mais au moins cette mesure est-elle clairement finançable, ce qui n’est a priori pas le cas d’autres propositions apparemment plus généreuses. Et il convient de rappeler que par définition cette somme est intégralement cumulable avec toutes les autres formes de revenu. Pour des paysans ou des petits commerçants au bord de la faillite qui souhaitent conserver leur activité, ce revenu, aussi modeste soit-il, peut apparaître comme une condition de survie. Et comme une béquille bienvenue pour tous ceux qui souhaitent expérimenter une activité nouvelle, artistique ou autre.

Mais, dira-t-on, rien de tout ceci ne permet d’améliorer le financement des services publics, dont l’insuffisance est ressentie cruellement par tous, qu’il s’agisse de leur déshérence dans les territoires périphériques, révélée par la révolte des Gilets jaunes, ou de l’Hôpital aujourd’hui, etc. Bien sûr, il est possible d’espérer de nouvelles ressources d’une lutte plus efficace contre les paradis fiscaux. Rappelons qu’en plus d’une mise hors-la-loi de la misère, le convivialisme entend lutter contre l’extrême richesse. Le Second Manifeste Convivialiste, s’inspirant des mesures préconisées par les différents candidats à l’investiture du parti démocrate pour l’élection présidentielle américaine, pose qu’un gouvernement suffisamment bien élu et suffisamment courageux face aux marchés devrait adopter les mesures suivantes  : aligner l’impôt sur le capital sur l’impôt sur le travail et taxer à 70 % les revenus supérieurs à 10 millions d’euros  ; taxer à 2 % les fortunes supérieures à 50 millions d’euros  ; taxer à 45 % les héritages supérieurs à 3,5 milliards d’euros (et à 77 % au-delà du milliard). Toutes ces mesures, cumulées, pourraient rapporter entre 40 et 50 milliards d’euros.

Ces sommes pouvaient sembler considérables, presque inimaginables, il y a à peine plus d’un an, avant le déclenchement de la pandémie du coronavirus. Le leitmotiv était alors qu’il allait falloir se serrer la ceinture, comprimer les dépenses publiques et les salaires pour pouvoir rembourser la dette qui atteignait des niveaux énormes. Depuis, les États ont fait sortir comme par magie des dizaines et des centaines de milliards d’euros pour payer à ne rien faire des salariés ou des commerçants condamnés à l’inactivité. Ce pactole imprévu, cette dette supplémentaire, va-t-il falloir la rembourser  ? L’annuler  ? La proroger indéfiniment (la «  faire rouler  »)  ? Et même, ne faudrait-il pas s’endetter encore plus pour profiter des taux d’intérêt négatifs (ce n’est plus «  qui paie ses dettes s’enrichit  » mais «  qui s’endette s’enrichit  »)  ?

Plus personne n’y comprend grand-chose. C’est la raison pour laquelle l’article de Christian Arnsperger, Solène Morvant-Roux, Jean-Michel Servet et André Tiran (économistes [hétérodoxes chevronnés]) est particulièrement bienvenu. Il expose et défend, en la complétant, ce qu’on appelle la Nouvelle Théorie monétaire (New Monetary Theory). Pour faire court, pour la pensée économique classique, l’État ne peut financer ses dépenses qu’en s’endettant ou en accroissant les impôts. La Nouvelle Théorie monétaire montre, au contraire, «  qu’un émetteur souverain de monnaie (un État souverain) ne fait jamais face à une “contrainte budgétaire”, ne peut jamais “être à court d’argent”, a toujours la capacité de remplir ses propres obligations (y compris n’importe quel paiement d’intérêt à venir sur ses propres obligations d’État) dans sa propre monnaie et possède la capacité de fixer les taux d’intérêt sur n’importe laquelle des obligations qu’il émet  ». Le seul mur à cette capacité d’émission, à ne pas franchir, est celui du risque d’hyperinflation. De cette facilité monétaire, nos auteurs déduisent tout un ensemble de possibilités de financement de la culture, de la santé ou de la transition écologique, etc.

Le problème, c’est qu’en Europe, les États ne sont justement pas souverains et se voient donc interdits de recourir aux facilités que la Nouvelle Théorie monétaire pourrait leur offrir. Si on ne veut pas rompre avec l’Union européenne et si on ne fonde pas d’espoir inconsidéré sur une bien hypothétique conversion de la totalité des États membres à une nouvelle doxa monétaire (conversion qui fragiliserait les pays-paradis fiscaux et affaiblirait l’hégémonie allemande), quelles marges de manœuvre nous reste-t-il alors  ? Une possibilité est celle que dépeint Bruno Théret. Il s’agirait d’instaurer une nouvelle articulation entre réduction du temps de travail, monnaies sociales et fiscalité. Nouvelle articulation qui permettrait de donner un nouveau souffle à la citoyenneté et à l’économie sociale et solidaire. Résumons  : «  Au lieu de travailler une partie de leur temps pour payer des impôts en vendant leur force de travail, les salariés pourraient en partie les payer en temps d’activité au sein de la sphère politico-administrative, ce qui impliquerait nécessairement une réduction du temps de travail dans la sphère marchande.  » Le projet est ambitieux et mérite considération.

La même chose est vraie d’une autre mesure proposée par B. Théret dans le cadre des «  mesures basculantes convivialistes  » que nous mettons ci-après en encadré  :

Réinstituer un circuit bancaire du Trésor

Motifs : Le capitalisme financier néolibéral n’a pu se développer que sur la base d’une interdiction faite aux États d’émettre leur propre monnaie et de son corrélat  : un endettement public croissant sur les marchés financiers. En devenant indépendantes des pouvoirs politiques législatifs et exécutifs, les Banques centrales sont devenues entièrement dépendantes du système bancaire capitaliste. Dans la zone euro, cette situation est poussée à son comble avec la Banque centrale européenne dont les compétences s’exercent à une échelle où il n’existe pas d’État proprement dit, i.e. doté d’un pouvoir fiscal propre. Néanmoins, pour réduire la financiarisation de la monnaie et des finances publiques, rien n’interdit à un État membre de la zone euro de se doter en propre d’un système fiscal de paiement à l’échelle de son territoire et d’émettre des bons de paiement complémentaire à l’euro.

Mesure : L’État instituera un circuit national du Trésor, i.e. un réseau bancaire public où tous les citoyens en relation monétaire et financière avec la puissance publique – les contribuables et les bénéficiaires des dépenses publiques – disposeront de comptes de dépôt et deviendront ainsi des «  correspondants du Trésor  ». Le Trésor pourra utiliser ce circuit pour émettre des bons de paiement fiscal en créditant les comptes de ses correspondants, avec pour finalités, par exemple, d’augmenter le pouvoir d’achat des personnels des services publics, d’instituer un revenu de base, ou de financer des PME innovantes au plan écologique. Compte tenu de la conjoncture récessive, on peut anticiper que l’émission de ces bons entraînera une reprise de l’économie réelle dans les secteurs essentiels et donc un accroissement des recettes fiscales futures. La valeur libératoire à parité avec l’euro des bons sera ainsi garantie par cet accroissement mais aussi par son acceptation à sa valeur nominale pour le paiement des impôts et par son adossement à la masse globale des dépôts au Trésor de ses correspondants.

On le voit, nous ne sommes pas nécessairement condamnés à l’impuissance économique.

Une autre démocratie

Et pas non plus à l’impuissance démocratique, comme le montrent les articles qui clôturent le dossier convivialisme de ce numéro.

Roger Sue, grand champion de la cause associationniste, suggère que le convivialisme, à ce stade, ne précise pas suffisamment quel type de lien social il entend mettre en avant. Il ne peut s’agir selon lui que de ce qu’il appelle l’associativité – «  définie autour des notions d’individualité, de singularité, d’égalité et d’altérité  » – différente tant du communautarisme que du contractualisme. Elle n’est pas très éloignée, nous dit-il, des bases énoncées par le convivialisme. Sauf que «  l’associativité comme lien social et son pendant politique qu’est l’associationnisme peuvent beaucoup plus aisément s’objectiver et se concrétiser historiquement, économiquement, politiquement. Le convivialisme pourrait être l’autre nom de cet éternel retour de l’associationnisme s’il était résolu à se situer explicitement dans cette perspective historique, dans cette filiation qui est aussi la matrice des grandes révolutions sociales  ». Pourquoi pas, en effet  ? Notons simplement que la même chose pourrait être dite des pensées ou des théories du ou des communs, si en vogue aujourd’hui, qui ne font que reprendre sous un nouveau nom ce qu’au xixe siècle on appelait «  l’Association  », avec un A majuscule.

Patrick Viveret se demande pour sa part comment passer de ce qu’il appelle une démocratie de compétition à une démocratie convivialiste. La première, de nature guerrière, où il n’est question que de «  campagne  » ou de «  bataille électorale  », de vainqueurs et de vaincus, de clans, d’écuries, de «  premiers  » ou de «  seconds couteaux  », etc. fait chaque jour la preuve qu’elle n’est plus en mesure de traiter des problèmes complexes qu’il nous faut affronter. C’est là une des raisons pour lesquelles elle tend à se corrompre ou à se dégrader en démocraties illibérales ou autres «  démocratures  ». Une démocratie convivialiste, au contraire, reposerait sur une éthique de la discussion, sur la médiation et la construction de désaccords féconds.

La difficulté est de savoir comment la faire naître et durer. Il n’est pas sûr, en effet, qu’elle puisse s’auto-engendrer, s’auto-légitimer et s’auto-perpétuer. La critique de l’éthique de la discussion habermassienne que présente Bernard Perret peut sembler l’emmener dans une direction très différente de celle de P. Viveret, voire opposée. «  Nous sommes, écrit-il, tous des “porteurs d’enjeux” et des experts à divers titres, et nos points de vue ne peuvent être tenus pour également légitimes au regard de n’importe quelle question. […] Tout processus délibératif a une dimension d’affrontement pour lequel les participants sont inégalement légitimes et armés. La délibération ne peut pas s’extraire miraculeusement d’un contexte social où la violence est omniprésente.  » Et il ajoute  : «  De même, la plupart des “forums hybrides” et autres expériences de démocratie participative n’ont pas prouvé leur capacité à renouveler la démocratie. Ces échecs procèdent avant tout d’une sous-estimation des exigences éthiques, procédurales et méthodologiques d’un débat à la fois équitable et rationnel.  » La conclusion n’est évIdemment pas qu’il faudrait renoncer à débattre mais que les espaces de discussion doivent être soigneusement construits en clarifiant d’entrée de jeu le cadre institutionnel, en négociant la formulation des questions, en débattant du choix des données, etc. Mais il est probable que P. Viveret souscrirait à ces conclusions.

Tout ceci pourrait se formuler sans doute dans les termes un peu anciens de la dialectique nécessaire à instaurer entre démocratie instituante et démocratie instituée. Sébastien Claeys et Florent Trocquenet-Lopez parlent quant à eux du fossé qui s’est créé et se creuse toujours plus «  entre le pouvoir politique et la puissance de l’action citoyenne, entre la légalité et la légitimité, entre l’application et l’inspiration  ». La politique est désinvestie parce que les citoyens ne se sentent pas acteurs, parce que privés de pouvoir. Et pourtant, que d’initiatives citoyennes naissent sans cesse. «  Une politique convivialiste, concluent-ils, devrait chercher à concilier le pouvoir – comme lieu institutionnel où se font les choix de manière démocratique, la mise en œuvre des politiques et leur suivi […] et la puissance comme une impulsion d’où peuvent surgir des possibles, des idées nouvelles, et une évolution de l’institution elle-même. Exclue du pouvoir, la puissance du citoyen tend à être écrasée et niée  ; exclue de la puissance, l’institution tend à ne jamais se renouveler et à se scléroser. Une institution démocratique et convivialiste serait donc une institution qui prévoit, en interne, ses conditions mêmes de renouvellement.  »

Cet équilibre entre démocratie instituante et démocratie instituée, entre pouvoir et puissance, entre représentants et représentés, entre démocratie dialogique et son encadrement, etc. est ce qui se cherche dans une des «  mesures basculantes  » proposées par les convivialistes. La voici, en encadré  :

Redynamiser la démocratie en institutionnalisant 
le recours à la démocratie directe

Motifs  : Les enquêtes montrent que les Français qui se sentent de plus en plus mal représentés (cf. le mouvement des Gilets jaunes) attendent une démocratie qui serait à la fois plus moderne, plus citoyenne, participative et exemplaire. Au-delà du «  droit de vote  », ils exigent maintenant le «  droit à la parole  » pas seulement tous les quatre ou cinq ans. Il est donc nécessaire de compléter la démocratie représentative par des instances de démocratie délibérative qui associent les citoyens au processus de décision en recourant au tirage au sort comme dans le cas de la démocratie athénienne ou des jurys citoyens.


Mesure  : Chaque année il sera convoqué trois conventions citoyennes qui auront à se prononcer, après consultation des experts, sur trois sujets jugés prioritaires par le Conseil économique et social. Ces conventions seront dotées du pouvoir de provoquer un référendum si les deux tiers de leurs membres jugent que le gouvernement et le Parlement adoptent des décisions contraires à leur avis. Le Conseil économique et social aura à charge de déterminer les sujets prioritaires à traiter et d’aider à fournir l’expertise nécessaire.

@ Et encore

Nous avons placé ici, dans la version numérique de ce numéro, trois textes arrivés tardivement. Celui de Jaime Torres Guillen, sympathisant mexicain critique (très critique…) du convivialisme, met en regard, dans une optique radicalement décroissantiste et passablement anti-intellectualiste, le convivialisme et la conception illichienne non seulement de la convivialité mais aussi de la conviviencialidad. Comparaison éclairante. Renaud Vignes, à partir d’une expérience menée à Marseille, montre que «  la perception de l’intelligence collective comme condition du renouveau de la puissance d’agir apparaît comme la base d’une économie politique propre à créer une alternative au monde accéléré qui est le nôtre. Elle doit inscrire le concept de “capabilités” d’Amartya Sen dans la réinvention de la théorie des communs d’Elinor Ostrom.  » Comment alors faire sa part au commun sans aborder, de front, la question de la propriété et ses critiques légitimes  ? Florian Villain synthétise ici l’analyse et les suggestions présentées dans le tout dernier ouvrage de Pierre Crétois, montrant combien seule la propriété, comprise en son sens politique comme «  copossession  » – comme «  faisceau de droits  » et non comme droit individuel exclusif et absolu –, est compatible avec la démocratie.

Conclusion

Au terme de ce parcours, force est de constater que «  l’objectif premier  » de ce numéro n’a pas été pleinement atteint. Rappelons-le  : «  L’objectif premier est de recueillir des récits d’un monde d’après dans lequel on pourrait convaincre un ouvrier italien, un paysan espagnol, un agriculteur du Sénégal, un habitant d’une favela de Rio ou d’un slum de Bombay, un employé égyptien, un médecin irakien, un étudiant chinois, mais aussi un chef d’entreprise français ou japonais, etc. qu’il se trouverait bien d’y vivre.  » Bon, nous sommes loin du compte. Il faudrait pouvoir traduire tout ce qui s’est dit ici dans un langage qui fasse directement sens pour chacun. Et pour les plus jeunes, notamment. À y réfléchir un peu, il apparaît que c’est mission presque impossible. Ou, plutôt, c’est mission impossible pour les intellectuels réunis dans ce numéro. Par hypothèse, par nature, ils ne peuvent parler qu’en termes très généraux, aussi militants qu’ils puissent être par ailleurs. C’est à d’autres qu’eux d’opérer ces traductions dans toute une série de cultures et de contextes historiques et géographiques différents. Mais au moins, croyons-nous, il y a dans ce numéro de la matière à traduire, et qui peut changer la donne. Beaucoup de donnes. On l’aura vu, ce pari improbable du convivialisme a encore une fois fonctionné. Des auteurs renommés, de bords idéologiques très différents, ont su se mettre d’accord sur les contours d’un autre monde possible, nettement plus avenant que celui d’aujourd’hui. Et pour le dessiner la boussole convivialiste, avec ses cinq principes – commune naturalité, commune humanité, commune socialité, légitime individuation, opposition créatrice – et son impératif catégorique de maîtrise de l’hubris, s’est révélée bien utile. Il ne reste plus qu’à aller plus loin.

RIcochets

Sous ce titre le lecteur trouvera désormais dans chaque numéro des articles (en principe) courts, galets librement jetés, rebondissant sur l’actualité politique ou voletant au gré de l’inspiration littéraire de leurs auteurs ou au fil de l’actualité culturelle. Si nous ne nous interdirons pas de jeter quelques pavés dans la mare ni de faire plus légèrement des ronds dans l’eau, cette rubrique voudrait avant tout donner une autre forme, moins académique (mais le présent numéro ne l’est guère et la revue a toujours mélangé les genres), aux prises de position et la sensibilité maussienne. Alain Caillé sera, jusqu’à nouvel ordre, le coordinateur des textes politiques, François Bordes celui des textes consacrés à la culture.

François Bordes lui-même et Jean-Paul Rogues inaugurent de belle manière, et chacun dans son style, cette appétence littéraire du MAUSS. Quant aux textes politiques, signalons seulement que l’article d’Alain Caillé présente et discute un projet de Parlement citoyen mondial qui pourrait bien représenter un aboutissement concret et important du projet convivialiste. Et que @Jean-Michel Servet revient sur les bonnes raisons qu’il peut y avoir d’abolir la dette due à la Banque centrale européenne. Enfin, François Dubet et Philippe Chanial interrogent, de concert, l’un la «  préférence pour l’inégalité  » dans le modèle scolaire française, l’autre la «  tyrannie du mérite  » au sein du système universitaire étasunien.

Varia

À bien des titres, les contributions réunies en varia auraient pu trouver leur place, tant elles en partagent, l’esprit dans le thema du présent numéro. Pour prolonger l’hommage qu’il lui a été rendu dans le précédent, nous publions le tout dernier texte de David Graeber, qui présente certains des arguments de l’ouvrage, The Dawn of Everything, rédigé avec un autre David, son ami l’archéologue D.Wengrow, qui paraîtra tout prochainement aux éditions Les Liens qui Libèrent. Ce texte analyse les origines de la démocratie dans les Amériques précoloniales – dans la lignée du long essai sur Kandiaronk que le journal du MAUSS a publié en septembre 2019. En écho et à la suite de Marshall Sahlins, Francesco Fistetti interroge la philosophie politique de l’Essai sur le don et plus particulièrement sa «  matrice socialiste  », montrant lui aussi notamment combien la «  démocratie des modernes  » a encore, grâce à l’œuvre de Mauss, tant à apprendre de la «  démocratie sauvage  ».

@ Le don est également à l’honneur au cœur de la toute récente recherche menée par Cédric Calvignac et Franck Cochoy sur les dons de masques lors de la pandémie de Covid-19. De la société civile aux soignants (et réciproquement), ces formes de redistributions solidaires, dont les auteurs soulignent les ambivalences, n’ont-ils pas permis, face à l’impuissance du marché et de l’État, d’éviter que les personnels et les patients à risque ne soient totalement démunis  ? Sarah Demichel, à travers une analyse minutieuse de la «  Fête des voisins  » qui se tient chaque année le dernier vendredi de mai, montre quant à elle combien l’art du vivre-ensemble, du con vivere, est l’objet de tensions entre la convivialité prescrite (par les institutions municipales) et la convivialité ordinaire des habitants des quartiers.

C’est en compagnie de notre ami Henri Raynal, dans le cadre d’un entretien mené par Valérie Glansdorff, que s’achève ce numéro. Il le devait. Revenant de façon lumineuse sur les différents thèmes explorés au fil de son œuvre, ce texte mérite aussi d’être lu comme un manifeste poétique et cosmophilique pour le convivialisme.

NOTES