Revue du Mauss permanente (https://www.journaldumauss.net)

Laetitia Ogorzelec-Guinchard

Transmettre ce qui semble avoir échoué
De l’insistance des possibles à la persévérance de ceux qui tentent de les réaliser

Texte publié le 14 juin 2026

« Prends patience !
C’est petit à petit que cela sera autrement, que tu arriveras à donner l’espérance aux gens.
Dès maintenant, sur le terrain, tu peux leur montrer que des événements sont possibles… »
(Anne, ouvrière chez LIP, 1979 : 14)
« Il est bon que certaines choses n’existent pas,
pour que nous ayons à les faire ;
pour qu’elles aient besoin de nous, afin d’exister »
(Etienne Souriau, Les différents modes d’existence, 2009 : 192)

Que deviennent les aspirations collectives qui ont animé les époques précédentes ? Qu’advient-il des plans, programmes ou principes qui ont momentanément donné consistance à ces espérances ? Les projets non réalisés doivent-ils être envisagés comme des alternatives définitivement refermées ? Dans un texte questionnant la manière dont nous héritons du passé, Paul Ricoeur rappelait la nécessité de tenir compte du fait que nos prédécesseurs se donnaient un futur et qu’une grande partie de ce dernier n’a pas été réalisée :

« Les gens d’autrefois ont eu des rêves, des désirs, des utopies qui constituent une réserve de sens non réalisé (…) Le passé, en effet, n’est pas seulement le révolu – ce qui a eu lieu et ne peut plus être changé (…) Il peut demeurer vivant dans la mémoire grâce aux flèches du futur qui n’ont pas été tirées ou dont la trajectoire a été interrompue. En ce sens, le futur inaccompli du passé constitue peut-être la part la plus riche d’une tradition » (Ricoeur 1994).

Débordant une définition pauvre d’un passé réduit à « ce qui a été », ce rappel nous invitait à prendre en considération les « futurs du passé » et les promesses non tenues pour comprendre le présent d’une époque.

Faisant un pas de plus, envisageant l’efficacité propre de ce qu’ils nomment les « rétro-futurs », à travers notamment l’étude de la production de maquettes et de prototypes, Elie During et Alain Bublex semblent répondre à cette invitation en proposant d’explorer les modalités par lesquelles les futurs visés – mais non réalisés – par les générations passées continuent d’agir et de travailler en sourdine le présent :

« Du futur non réalisé, on se dit qu’il ne pouvait avoir d’existence qu’en idée. Or tout atteste au contraire de l’efficace réelle des futurs du passé, et cela non seulement dans le passé, où il se sont formés, mais jusqu’au cœur du présent, où ils continuent à œuvrer secrètement comme des nuées de potentialités actives ou d’états virtuels » (Bublex & During 2014 : 18)

C’est dans le prolongement de ces réflexions, ainsi que des travaux qui tentent d’appréhender empiriquement la question des possibles [1], que s’inscrit le questionnement proposé dans cet article : Que deviennent les projets non réalisés ? Que reste-t-il de ces « aurait pu être » et des efforts si particulier qu’ils ont réclamés pour être exprimés et visés ? Peuvent-ils encore compter pour nous ? Attendent-ils que nous les prolongions ?

Il ne s’agira pas seulement ici d’interroger l’évidence de ce qui paraît s’imposer comme « échec », ni d’éclairer la possible fécondité des erreurs, mais, plus fondamentalement, de repenser les modalités de la transmission dans des situations qui semblent la rendre impossible : Comment transmettre ce qui ne s’est pas réalisé ? Que peut-on transmettre de ce qui semble manifestement raté ?

Si nous cherchons à vérifier l’hypothèse que des expériences manquées ne cessent pas moins d’irriguer le présent à leur façon, que certains projets non réalisés restent actifs et continuent d’exister d’une manière qui leur est propre, la méthode consiste à se placer en des lieux d’où l’on puisse les voir agissant pour leur restituer « leur juste poids d’être » (Latour 2012 : 245).

Dans ce but, ce que l’on cherche à comprendre n’est pas séparable d’une exploration de configurations empiriques singulières et de la considération d’éléments toujours situés, car ce n’est qu’en situation, à partir de cas précis, qu’il devient possible de faire apparaître le mode d’existence et de circulation propre à ces êtres que l’on peut, avec Étienne Souriau, qualifier de virtuels [2].

N’avons-nous pas déjà vu ce futur quelque part ? 

Nous sommes en 1853, nous sommes en 1960 et aussi en 1975.

Estimant, contre les réalités de leurs époques, qu’il y a mieux à vivre, trois hommes se mettent à écrire, chacun dans la langue de son temps, un texte bien singulier.

Le premier – Victor Considerant – polytechnicien romantique, propagateur et interprète des idées de Charles Fourier, appartient à une société déchirée par le développement récent du capitalisme industriel où explose une série de crises économiques, sociales et politiques. De retour d’un voyage de huit mois aux États-Unis à la recherche d’un territoire susceptible d’accueillir une expérimentation sociale inspirée du phalanstère, il rédige un « rapport » à ses amis fouriéristes :

« Le Texas est la perle des trente-deux États de l’Union (...) ses hautes vallées constituent l’une des contrées les plus favorisées du monde (...) Sur ces terres, tout est disposé ; il n’y a qu’à élever ces constructions que l’œil s’étonne de ne pas trouver. Et rien n’est approprié ni morcelé : rien ne gêne. Quels champs d’action ! Quels théâtres de manœuvres pour une grande colonisation opérant en mode combiné et collectif ! Quelles réserves pour le berceau de l’Harmonie ! (...) Et pensez maintenant à l’état du vieux monde, approprié par le morcellement, travaillé par tous les vices, tiraillé par tous les intérêts sordides, voué à toutes les misères (...) J’affirme ceci : c’est qu’il se rencontre, au Texas, une combinaison tout à fait extraordinaire de conditions, dont plusieurs constitueraient, même séparément déjà, des privilèges rares et exceptionnels, et que, en ce moment surtout, il est aisé d’y atteindre, avec des moyens relativement minimes, des résultats énormes. J’affirme ceci en novembre 1853 et je demande qu’il en soit pris acte » [3].

Le second – Pierre Laffitte – ingénieur du corps des Mines, signe le 20 août 1960 une tribune dans le journal Le Monde pour exposer les raisons qui devraient, selon lui, amener le gouvernement français à créer une ville « dédiée à la création, à l’intelligence et à la sagesse », favorable aux contacts intellectuels et aux échanges indispensables à l’innovation technologique et au progrès scientifique, susceptible de promouvoir une convivialité fertile et dynamisante à proximité de Paris :

« Il faut avoir soi-même éprouvé ce que de tels contacts [avec d’autres ingénieurs, chercheurs, savants] apportent pour concevoir leur absolue nécessité (...) L’essentiel ne se comptabilise pas : les idées qui prennent naissance ou se précisent à la faveur d’une discussion, le bouillon de culture où germe et se développe tout ce qui fait progresser sciences, arts et techniques (...) Peut-on dire que la vie parisienne y soit bien propice ? (...) Alors que faire ? Rêvons un peu – un nouveau quartier Latin, un vingt et unième arrondissement de la recherche scientifique et technique – sans en exclure bien sûr les sciences humaines et encore moins les arts (...) Qui ne serait pas trop loin de Paris, où resteront industries, sièges sociaux, sociétés savantes (...) Pas trop loin d’Orly. Grands voyageurs, les scientifiques français et étrangers y décollent et y atterrissent de plus en plus souvent ! (...) Il faut que les ’pionniers’ qui seraient disposés à prendre le risque de s’y installer les premiers sachent que tout sera fait pour que d’autres suivent et que les conditions indispensables à la vitalité de la recherche puissent être réunies ’hors les murs’… » [4].

Le troisième – Claude Tréhin – ingénieur lui aussi, responsable d’un organisme national chargé de valider au nom de l’État la qualité des logements, assiste au développement de nouvelles technologies de communication, à l’émergence de la grande vitesse ferroviaire, à la formation progressive et l’imbrication de réseaux de différentes amplitudes (locaux, nationaux, européens), aux bouleversements des rapports distance-temps… Critique à l’égard de la politique des « grands ensembles » comme de la réalité des « villes nouvelles » (Vadelorge 2014), convaincu de la nécessité d’inventer et d’élaborer de nouveaux modes d’aménagement et d’occupation des territoires, il rédige et diffuse un texte-manifeste pour expliciter et partager sa vision d’une autre ville :

« La ville aujourd’hui nous agresse et nous maltraite (...) Nous y flottons comme des pantins désarticulés (...) Nous nous rendons à la nécessité d’inventer et de fonder une ville nouvelle (...) Il s’agit bien de découvrir et explorer, d’inventer les modes de relations urbaines liés aux besoins et aux décisions d’un groupe social déterminé (...) Porteurs de passé et faiseurs d’avenir, pressés par l’urgente nécessité de l’invention de formes nouvelles de vie collective, de moyens de production et d’échanges, des hommes et des femmes décident de vivre ensemble dans la perspective d’un projet commun d’amour et d’histoire et en inventent les termes nouveaux : quels modes de relations et de communications, quels types d’activités répondent le mieux à sa réalisation ? Comment organisent-ils leurs échanges intra et extra-muros, leurs équipements, leurs jeux et leurs fêtes ? Quel cadre urbain sera le moyen et le support de leurs découvertes et de leurs créations, de leur quête d’information ?... » [5].

Ces trois hommes n’appartiennent pas à la même « modernité » ; ils n’affrontent pas les mêmes conditions de production et d’échange, de communication et de circulation ; ils ne pointent pas les mêmes problèmes, ne rencontrent pas les mêmes contraintes ; mais, présentant la réalité de leur temps comme insatisfaisante et non nécessaire, ils cherchent tous trois à partager leur conviction que de nouveaux rapports sociaux, plus « conviviaux » et plus « harmonieux », sont à venir. Les propositions qu’ils soutiennent ne sauraient être réduites à de simples adaptations réclamées par une nouvelle stratégie d’aménagement du territoire ou un nouveau modèle de développement. Convaincus qu’à une société nouvelle doit correspondre une nouvelle cité [6], à travers la forme du « rapport », de la « tribune » et du « manifeste », chacun d’eux exprime que ce qui pourrait être différent n’a pas encore commencé [7] mais sera prochainement inscrit sur un territoire, tracé à même les choses du quotidien, dans les manières de se rencontrer et de s’associer, de travailler et d’habiter, dans les moyens de communiquer et de se déplacer.

S’ils nous invitent, chacun à leur manière, à imaginer et à rêver – d’une communauté fouriériste valorisant les affinités et le travail attrayant [8], d’un « quartier latin aux champs » [9] ou d’une vie quotidienne différente au sein d’un territoire autrement structuré – ce n’est pas pour s’abandonner aux facilités plaisantes de la fantaisie. Mobilisant le vocabulaire de l’invention et de l’expérimentation, interpellant l’audace et la force d’âme des « pionniers », les trois auteurs semblent bien résolus à s’engager dans un effort de réalisation.

C’est bien, en effet, le projet de fondation d’une « société nouvelle » qui amèneront Victor Considerant et un peu plus de 150 émigrants français, suisses et belges, à quitter « la vieille Europe » au début de l’année 1855 pour le Texas afin d’y construire l’ensemble des premières installations nécessaires à l’accueil d’une communauté sociétaire appelée « Réunion ».

Ce n’est pas à proximité de Paris, mais sur la Côte d’Azur, que Pierre Laffitte participera activement, 9 ans après sa tribune dans Le Monde, à fonder et à faire vivre une « cité internationale de la Sagesse, des Sciences et des Techniques » au nord d’Antibes, sur le plateau de Valbonne, que nous connaissons sous le nom de Sophia-Antipolis.

Enfin, c’est bien aussi la fondation d’une ville autre [10] – plus adaptée à ce qui apparait alors comme « de nouveaux modes de vie, de nouvelles solidarités ou encore de nouveaux types d’engagement dans la vie de la cité » – qui animeront, à partir de 1975 et pendant une quarantaine d’années, Claude Tréhin et les membres de l’association Pour une ville dans les communes voisines d’Arc-et-Senans dans le Doubs et le Jura.

Repenser les liens entre les individus, mais aussi ce qui les attache à leur milieu de vie, à leurs activités et leurs loisirs. Reconsidérer le rôle des « attractions » individuelles et tenter de les faire fonctionner au service du bien commun. Envisager à nouveaux frais les relations entre les arts, les sciences et les techniques pour imaginer d’autres rapports entre les chercheurs, les ingénieurs et les industriels. Aménager autrement l’espace, distribuer autrement les corps et les bâtiments, pour rendre de telles rencontres possibles et fécondes. Favoriser l’activité des relations en les concentrant. Agencer différemment les temps de travail et les temps libres. Promouvoir de nouvelles formes de solidarité entre les territoires et celles et ceux qui y vivent… Dans chacun des projets, il s’agit à chaque fois de combiner des éléments qui se donnent habituellement comme séparés ou discordants, de recomposer ce qui apparaît comme morcelé, d’articuler des choses qui ne sont pas originairement compossibles, et de rendre ainsi pensables et désirables des associations jusqu’ici disqualifiées comme « utopiques ».

Ainsi, face aux constats des maux et des misères que produit la société à laquelle il appartient, Considerant n’appelle pas à viser une plus grande perfectibilité des formes déjà existantes. Dès la publication de Destinée sociale, en 1834, il souligne qu’« il faut s’affranchir du joug des formes connues (…) et défendre la hardiesse de combinaisons nouvelles des éléments sociaux » [11]. Et, pour faire la démonstration des résultats qui pourraient être obtenus par « le travail attrayant sous le régime d’institutions libres et démocratiques » (Beecher 1993 : 59), quel meilleur endroit que les terres encore peu chères du Texas, avec leurs hivers doux et leurs moissons abondantes, où l’émancipation est un mot d’ordre et la sociabilité bien plus active qu’en Europe ? Dans chacune des villes traversées pour présenter son projet et convaincre celles et ceux venus l’écouter de traverser la mer pour devenir « sociétaires » de Réunion, Considerant leur rappelle : Ce ne sera pas qu’un hameau ou une ville, ni même seulement une communauté, mais un esprit (Giraud 2021 : 28).

Plus d’un siècle plus tard, Pierre Laffitte soutient l’idée d’une « fertilisation croisée » (1989 : 22) pour exprimer et défendre le mécanisme social qu’il inscrit au fondement de la création de Sophia-Antipolis. Il renvoie, lui aussi, à la combinaison nouvelle d’un ensemble d’éléments hétérogènes favorables à la création d’un « nouvel état d’esprit » (1989 : 22) capable de soutenir le développement d’une créativité scientifique et technique supérieure – qualité de l’environnement, climat méditerranéen, « art de vivre » et tradition de la convivialité propices aux contacts, proximité d’un aéroport international, regroupement de compétences différentes sur un même site, rapprochement des étudiants, des chercheurs, des ingénieurs et des industriels, animation culturelle et scientifique pour multiplier les occasions de rencontre et d’échange, etc.

En plein essor de la métropolisation, de la création des grands ensembles et de la résignation d’une partie de plus en plus importante de la population à vivre au rythme du « métro-boulot-dodo », Claude Tréhin appelle à « transformer le processus de création de la ville » [12] en imaginant de nouvelles formes d’organisation urbaine capables de stimuler les liens entre leurs habitants au lieu de les affaiblir, de s’accorder au dynamisme individuel et collectif au lieu de le négliger, de croiser les trajets du travail et du plaisir au lieu de les dissocier.

Aucun de ces trois projets ne s’est pleinement réalisé

Dès leur arrivée au Texas, en mai 1855, les premiers colons, épuisés par un voyage éprouvant, découvrent un tableau très éloigné de celui que leur avait brossé Considerant. En lieu et place de logements, ils trouvent des bâtiments collectifs rudimentaires, des ressources rares, une nourriture frugale, une chaleur oppressante, des cours d’eaux et des sources en voie d’assèchement… Face à ces difficultés – augmentées des découragements et des germes de discordes qu’elles ne manquent pas de générer au sein du collectif – la colonie connait un lent mais inexorable délitement. Accablé par le « navrant spectacle » qui s’impose progressivement, incapable de contrôler la situation et d’exercer une véritable direction sur la communauté, Considerant quitte Réunion le 8 juin 1856. Son départ semble sonner la fin de l’aventure. Après lui, certains sociétaires regagnent l’Europe tandis que d’autres font le choix de s’installer dans des régions américaines voisines, jusqu’à ce que la toute proche ville de Dallas, en pleine expansion grâce à l’argent du pétrole, finisse par absorber Réunion et ses derniers colons, en 1860.

Sophia-Antipolis connait un autre destin. Présentée comme la première technopole d’Europe, elle rassemble aujourd’hui 44 500 salariés travaillant dans 2 650 entreprises, 5 500 chercheurs et 7 500 étudiants sur 2 400 hectares [13]. Qu’il s’agisse des financeurs, des utilisateurs ou des évaluateurs des activités inscrites sur le site, beaucoup s’accordent à reconnaître la réussite d’une expérimentation qui faisait sourire le milieu de l’intelligentsia parisienne dans les années 1960. Mais cette réalisation est aussi présentée comme « l’échec » [14] du projet initial, le renoncement à « l’utopie » qui lui servait de fondement : « La technopole devait proposer de nombreux lieux et de nombreuses occasions de rencontres informelles, défaisant les habitudes, les groupes, les clans, les catégories, en suscitant des formes de sociabilité originales et denses. C’était le projet initial des fondateurs, c’est devenu le problème de Sophia-Antipolis de n’être pas un lieu de vie » (Rasse 2003 : 219). Le modèle du « Quartier Latin » qui devait permettre de créer un nouvel état d’esprit et une nouvelle convivialité, a été progressivement abandonné [15]. Confrontée notamment au manque de moyens de transport en commun et à l’isolement de son site, à la dispersion des équipements collectifs et à des entreprises essentiellement repliées sur elles-mêmes, la « fertilisation croisée » n’a jamais véritablement animée Sophia-Antipolis : « Le sénateur Laffitte, qui avait, envers et contre tous, déplacé des montages pour créer la Cité de la Sagesse, a échoué au moment d’en faire battre le cœur » (Rasse 2003 : 21).

Enfin, malgré l’intelligence politique de ses initiateurs et leur investissement à l’échelle techno-administrative, le projet Pour une ville, engagé par Claude Tréhin en 1975, s’arrête 30 ans plus tard, emporté par les variations de son environnement et les intérêts divergents des acteurs qu’il a tenté d’enrôler sans parvenir à construire un « échangeur de buts » (Latour 1992) susceptible de transformer leurs attentes, échouant à les associer véritablement à la réflexion concernant la transformation de leur milieu de vie. Dès les premières années du projet, des élus locaux et des habitants des communes concernées s’y sont opposés de manière explicite et parfois concertée. Les agriculteurs se sont inquiétés d’éventuelles tensions concernant le foncier. Les « rurbains » qui avaient choisi d’échapper à la ville pour vivre « à la campagne » ne souhaitaient pas voir modifier l’environnement et le type d’habitat qui avaient déterminé leur installations dans ces communes… Loin d’associer les personnes et les choses d’une manière plus harmonieuse, le projet semblait les dissocier.

À ce stade, il peut paraître difficile – voire déraisonnable – d’envisager une quelconque transmission de ces trois projets. Dans leur incapacité à se réaliser véritablement, n’ont-ils pas fait, chacun à leur manière, la double démonstration de leur extravagance et de leur faiblesse ? Il semble d’ailleurs n’en rester que des ruines ou des traces parfois ténues : quelques habitations effondrées présentées aux visiteurs de l’exposition universelle du centenaire du Texas en 1936 ; les espaces originellement dédiés à la convivialité aujourd’hui désertés et abandonnés au sein de la technopole ; l’effervescence retombée d’une « aventure collective » [16] qui semble désormais contenue dans les cartons d’archives de Pour une ville

« Naufrage » (Savardan 1858), « rêve inabouti » [17] ou « faillite de l’utopie » (Rasse 2003 : 22), ces projets sont généralement présentés comme des échecs [18].

Au regard de l’objet que se donne cet article, il ne s’agit pas de revenir ici sur les raisons de ces « échecs » en essayant de recenser tout ce qui n’a pas été pris en considération dans la conception et la mise en œuvre de ces projets – par exemple, pour ne considérer que le cas de Réunion : l’inexpérience et l’impatience de celles et ceux qui traversent la mer, le faible ensoleillement et le relief compliqué d’un terrain, l’assèchement d’un cours d’eau, les habitudes des serpents à sonnettes et l’appétit vorace des sauterelles, les ravages d’une bise glaciale printanière, l’éloignement et les faibles chances d’établir des relations commerciales avec les villes avoisinantes, l’hostilité de leurs habitants à l’égard du projet, les effets du découragement…

Il ne s’agit pas non plus de prendre en compte de manière critique les activités pourtant si importantes de « problématisation », d’ « intéressement » et d’ « enrôlement » des alliés indispensables à la réalisation de ces projets (Callon 1986) – par exemple, pour ne considérer que le cas du projet Pour une ville  : recenser les prises de contact avec les habitants, les courriers adressés aux notables locaux, les échanges formels et informels dans l’espace public ; la patiente et faillible construction d’un réseau hétérogène d’acteurs que tout semble parfois d’abord opposer ; l’élaboration progressive de chaînes de traductions capables de transformer un problème global (transformer la ville) en un problème local (la logique du foncier propre à un territoire, la proximité d’une gare et la fréquence d’une ligne de TGV, les positionnements politiques des communes concernées, l’adhésion de la population…).

Enfin, il ne s’agit pas de détailler tous les déplacements et compromis nécessaires, minimes ou considérables, avant que de premières opérations ne soient réalisées, avant qu’un hélicoptère ne survole un plateau en pleine garrigue pour y faire de premiers repérages, qu’un conseil général n’autorise et n’accorde un terrain, que des bulldozers ne prennent position, qu’une première route ne soit construite... – pour ne considérer que le cas de Sophia-Antipolis.

Nous ne cherchons pas à identifier – comme Bruno Latour l’avait proposé à propos d’un projet révolutionnaire de métro automatique (1992) – qui a tué « Réunion » ; qui a ruiné la « Cité de la science et de la sagesse » ; qui a effacé « Pour une ville ». Nous tentons plutôt de mieux comprendre ce qui reste, ce qui semble insister et se transmet malgré l’inaccomplissement de ces projets.

Que reste-t-il de ce qui fut rêvé et expérimenté ?

Tenter d’apporter des éléments de réponse à cette question implique de se placer dans un temps qui n’est plus celui, incertain et irréversible, des acteurs engagés dans la réalisation de leurs projets, mais celui qui, envisagé depuis l’après, autorise une vue synoptique des faits (Bourdieu 1980 : 137-138). Seul ce privilège de la totalisation permet de faire apparaître – dans ce que nous serions tentés d’envisager comme une succession d’illusions et de déconvenues – les relations autrement imperceptibles d’un « système de forces » opératoires, régulièrement réactivées et déplacées (Desroche 1973 : 16).

En 1859, après « l’échec » de Réunion, un chantier débute à Guise. Si Jean-Baptiste André Godin, lecteur de Fourier et proche des membres de l’École sociétaire, a perdu un tiers de ce qu’il possédait en participant au financement de la colonie texane, il affirme aussi en avoir tiré toutes les leçons ainsi qu’un schéma plausible de réalisation des principes d’association du capital, du travail et du talent. Renonçant au phalanstère, il annonce et élabore progressivement le familistère

N’est-ce pas précisément ces principes d’association que Zola cherchera à mieux comprendre lorsque, rédigeant Travail (1901), le second ouvrage de la série inachevée des Quatre Évangiles, il visitera le Familistère dans sa phase d’essor et s’engagera dans la lecture de La Richesse au service du peuple de Godin ? Notamment inspiré de l’œuvre de Fourier et de l’ensemble familistérien de Guise, relatant le développement, face à la grande industrie capitaliste (« l’Abîme »), d’une nouvelle fondation ouvrière et communautaire offrant de meilleures condition de travail et de vie (« la Crècherie »), ce roman aux éclats utopiques occupera une place particulière dans l’œuvre du romancier naturaliste : comment concevoir que cet auteur réaliste puisse conclure l’ensemble de son œuvre en mobilisant « la chimère phalanstérienne, vieille de près d’un siècle, démentie par les faits et par le mouvement même de l’histoire » ? (Fréville 1952 : 74).

Un peu moins de 80 ans plus tard, ce sont certains ouvriers et ouvrières de LIP à Besançon qui trouveront dans ce roman une référence solide à l’appui de la reprise de l’activité de leur entreprise malgré sa liquidation (« Non aux licenciements et aux démantèlements : on produit, on vend, on se paie, c’est possible ! »). Engagés dans la voie de l’association coopérative, ils proposeront en 1979 une réédition de Travail (« ce roman utopique qui décrit l’aventure d’un Fouriériste généreux, entreprenant de construire une association ouvrière ») accompagnée d’une préface rappelant combien les noms « des grands socialistes utopiques, que sont – notamment – Fourier et Considérant, sont familiers aux oreilles des 400 LIP qui forment la communauté de travail de Palente » [19].

Il serait bien sûr hasardeux de reconnaitre dans cette lutte ouvrière un héritage direct du fouriérisme. En réalité, s’il est possible de relier la mobilisation des ouvriers de LIP à Fourier, c’est à condition de suivre le mouvement non linéaire d’un ensemble d’idées utopiques qui, depuis un premier « modèle rêvé », vont être, en différents temps et en différents lieux, engagées dans une série d’expérimentations et de mises à l’épreuve topiques – appelant elles-mêmes de nombreux efforts de traduction, d’actualisation, de dérivation ou encore de transposition. S’il y a continuité, c’est donc au prix d’un grand nombre de petites ou grandes discontinuités, de passes [20] et de rebonds, de « médiateurs » [21] capables de redéfinir et de redéployer les idées et les principes qu’ils transportent.

Entre Godin et Fourier, il y a notamment Considerant et le projet de Réunion au Texas. Mais entre Considerant et la réalisation de Réunion, il y a les expériences malheureuses des premiers essais phalanstériens à Condé-sur-Vesgre (1832-1833) ainsi qu’à Cîteaux (1841-1846)... De la même manière, rappelle Desroche, « entre l’écriture de Zola et celle de Fourier, il n’y a aucune communication directe mais seulement une communication qui s’établit indirectement par ce Telstar d’une pratique, celle du Familistère en laquelle l’écriture de Fourier trouve une embouchure tandis que celle de Zola y trouve l’une de ses sources » (Desroche 1975 : 345). Jusqu’à ce que des ouvriers, résolus non seulement à sauver leurs emplois mais à transformer leurs conditions de travail et de vie, trouvent, à leur tour, dans le roman de Zola, de quoi ouvrir et nourrir « une possibilité » : « Prenant connaissance de cette histoire, quelques LIP ont eu envie d’en savoir davantage pour comprendre, se comprendre. Ce livre les a interpellés, en regard de leur propre histoire, et ils l’ont questionné… » [22]. Ils en retiendront notamment qu’il importe de « construire des relations » pour continuer à produire des montres autant que pour « frayer ensemble, patiemment, la voie d’accès à une autre société » [23].

Essayer encore. Rater encore. Rater mieux [24]

Qu’il s’agisse d’installer les prémisses d’un phalanstère, d’instaurer une Cité de la science et de la sagesse ou de concevoir une ville différente, nous ne pouvons suivre et retracer ici toutes les embouchures et ouvertures de possible ; tous les effets, modestes ou considérables, que ces mises à l’épreuve et leurs actualisations ont générés et produisent sans doute encore, même à bas bruit. Une chose semble néanmoins assurée : ces reprises – quelles que soient leurs formes et la direction qu’elles prennent – ne se satisfont pas d’une opposition trop simpliste entre « échec » et « réussite ». Elles invitent à reconsidérer « non pas les espérances pleines ou espérances creuses, mais les pleins et les creux de toute espérance » (Desroche 1973 : 18). Elles ne s’inscrivent pas dans une « filiation ». Elles ne prennent pas place dans un « enchaînement ». Régulièrement, elles se trouvent comme « engorgées », ne tiennent pas leurs promesses, ne produisent pas ce qu’elles permettaient d’espérer. Elles ne donnent pas ce pourquoi des individus s’étaient réunis, engagés et parfois décidés à franchir routes et océans. Et pourtant, inépuisablement, elles s’expriment ailleurs, dans d’autres conditions, portées par des ambitions renouvelées :

Après la liquidation en 1838 de la première coopérative de consommation (le Commerce véridique et social) qu’il a participé à créer à Lyon, Michel Derrion maintiendra une étroite collaboration avec les animateurs de la Correspondance harmonienne, bulletin de liaison entre fouriéristes de province, se rapprochera du groupe du Nouveau Monde et quittera l’Europe en 1841 pour participer à la fondation d’une société harmonieuse au Brésil (Vidal 2014).

Faute d’avoir réussi à fonder la cité idéale d’Icarie, Jean-Pierre Beluze se dévouera au développement de sociétés coopératives ouvrières, autrement dit à « une œuvre qui, sans être aussi complète et aussi radicale que la Communauté, répondra peut-être mieux aux besoins de la masse des travailleurs » [25].

Renonçant à appliquer tel quel le modèle éducatif idéal proposé par Fourier, des pédagogues fouriéristes s’inspireront du modèle phalanstérien et tenteront, pendant une grande partie du XIXe siècle, de promouvoir des équivalents plus modestes de « phalange d’enfants » : crèches, écoles professionnelles, institution d’apprentissage ou maison rurale d’expérimentation sociétaire, porteuses de projets d’éducation attrayante valorisant le libre essor de la curiosité et des facultés [26].

Il n’y a pas eu de phalanstère, mais autre chose. Après la dissolution de Réunion, qu’ils soient restés aux États-Unis ou rentrés en Europe, de nombreux membres de la colonie ont exploré d’autres voies – notamment politique, se sont investi dans de nouvelles formes d’action au sein du mouvement coopératif et des associations ouvrières de production, ont rejoint l’Association Internationale des travailleurs… S’ils n’ont pas bâti une cité idéale, certains d’entre eux ont participé à l’essor de Dallas en y ouvrant des commerces, en y implantant des entreprises industrielles ou encore en y devenant maire ou conseillers municipaux [27].

Il n’y a pas eu non plus de cité de la science et de la sagesse. Si Sophia-Antipolis existe, les ruines du projet initial imaginé par Pierre Laffitte se trouvent au centre de la technopole : « La place Sophie Laffitte est restée telle qu’elle était au temps des pionniers, avec ses préfabriqués, son enrochement sommaire et ses gravillons caractéristiques des installations précaires. Avec le temps, il en émane une impression d’abandon. La librairie a depuis longtemps fermé ses portes, le tableau que Picasso avait offert pour préfigurer le musée et les expositions d’art moderne a été volé. Le théâtre de plein air est déserté, en ruine, la construction toute proche d’un hôtel y empêche désormais la production de spectacles nocturnes (…) Le contraste est d’autant plus saisissant qu’autour, la technopole s’est développée, affichant ses infrastructures et les bâtiments luxueux des grandes entreprises… » (Rasse 2003 : 21). Mais, paradoxalement, « si l’utopie du projet initial semble avoir totalement disparu, elle reste présente dans l’esprit de prospective, d’innovation et de créativité qui anime Sophia Antipolis et qui transparaît dans tous les discours. Oserait-on dire que le projet sophipolitain, c’est la permanence de l’utopie ? La même toujours qu’il faut continuer ? » (Fourquet, 2003 : 160).

Enfin, il n’y a pas eu de nouvelle ville. Anticipant, dès le milieu des années 1970, les coopérations intercommunales et le bouleversement des techniques de communication, le projet Pour une ville n’a pas été réalisé. Mais cette expérience a, elle aussi, produit d’autres germes : « Dans le secteur qu’elle a labouré, des initiatives locales originales ont vu le jour, comme l’association TRI à Quingey qui œuvre à la réinsertion sociale et professionnelle ainsi qu’à la préservation de l’environnement, le collectif EMNE (Ensemble mobiliser nos énergies) qui vise à promouvoir les actions citoyennes dans le développement du territoire, ou encore la fruitière à énergie… » [28]. Par ailleurs, créée en 2017 par d’anciens membres de Pour une ville, l’association Utopies et Alternatives Aujourd’hui (UAA) entend prolonger les efforts et les réflexions issus du projet initial qui les a réunis. Son ambition n’est plus de fonder une ville autre, mais de participer à la mise en relation des porteurs de projet, des militants associatifs, des chercheurs…

Les chimères ne prennent donc pas seulement de l’ambition (Reybaud 1864, 1979), elles persévèrent. Contrariées, empêchées ou ajournées ici, elles ressortent ailleurs – dans l’organisation de coopératives de production et de consommation, de comptoirs communaux, d’habitats communautaires, de mouvements de réforme pédagogique, d’associations dédiées au partage et à la mise en relation de pratiques alternatives… Celles et ceux qui s’étaient mis en marche pour instaurer le « modèle rêvé », feront escale. À défaut de l’idéal qui les a mis en mouvement, ils testeront des « systèmes transitoires », des « phalanges d’essai », des « laboratoires »… « Ainsi en va-t-il de ces ruses de l’imagination, cousines des ruses de l’histoire ; elles sont une promesse dont la nature est de ne pas être tenue, mais on n’obtiendrait pas ce qu’elles finissent par offrir, si initialement elles n’avaient offert autre chose » (Desroche 1972 : 22).

Dans cette perspective, il n’y a « échec » que si l’on réduit chacun des projets à un terme, en considérant seulement un résultat et non un commencement, un dénouement et non une ouverture de possibles. En revanche, envisager du point de vue de leurs effets, chacun des projets a constitué un « événement », produisant de nouvelles émergences, rendant possible des possibles, se prolongeant dans des actualisations, revenant sans arrêt « rejouer de sa présence spectrale » (Dosse, 2010 : 6). C’est bien cette forme particulière de présence – ainsi que le type d’agentivité qui peut lui être associé – qu’il importe désormais d’éclairer. Si le projet est, en quelque sorte, toujours actif, il reste à mieux comprendre ce qui (en lui) insiste et ce qui (de lui) se transmet à l’occasion de ses réalisations partielles, au cours des reprises et des réinventions auxquelles il a donné lieu et qu’il continue de promouvoir.

Pour ne pas conclure mais accompagner l’insistance des êtres virtuels…

Comment des projets qui ne se sont pas réalisés (ou qui ne se sont réalisés que partiellement) peuvent-ils continuer d’agir ? Après avoir retracé l’histoire funeste d’Aramis, le projet de métro parisien en rames automatisées développé entre 1970 et 1987 par la RATP et la société Matra, Bruno Latour posait la question en ces termes :

« l’histoire d’Aramis est-elle déjà finie ou n’a-t-elle pas encore commencé ? Impossible pour les interviewés de décider ce point. C’est que nous prenons le Val, à Lille, et que nous ne prenons pas Aramis, à Paris (…) Dispersé en des milliers de gestes, de réflexes et de savoir-faire parmi les ingénieurs de chez Matra et de la RATP, il survit, mais dans un état qui le rend méconnaissable. On dit ’prenons le cas d’Aramis’, on ne dit pas ’prenons Aramis jusqu’au boulevard Victor’ » (Latour 1991 : 151-165).

Aramis n’a pas le mode d’existence que ses concepteurs avaient initialement prévu : il devait devenir le premier métro automatisé et être emprunté quotidiennement par des milliers d’usagers ; il est resté virtuel. « Existence moindre » (Lapoujade 2017), mais existence tout de même ! Car on sait, depuis les travaux d’Étienne Souriau, que les idées et les projets n’attendent pas, pour agir, de se réaliser en acte (Souriau 2009). Attentif au nuancier des présences que traverse l’existence – de la plus fugitive apparition jusqu’à la réalisation la plus pleine et solide –, il soutenait que si le mode d’existence des « êtres virtuels » est précaire, il est aussi, paradoxalement, particulièrement insistant. N’est-ce pas cette insistance qui, au terme de différents trajets vers l’expérimentation et de différentes tentatives de réalisation, continue à mettre à l’aventure et au travail celles et ceux qui ambitionnent d’instaurer de nouvelles formes d’associations ? Bien que non réalisés – et sans doute parce qu’ils ne sont pas réalisés – certains projets peuvent, en effet, continuer de nous solliciter, de nous questionner, de nous mettre, en quelque sorte « à la devine » (Stengers & Latour 2009 : 1-75). Concernant l’urbanisme prospectif et utopique, Michel Ragon observait :

« Peut-on dire que la ville d’Arc-et-Senans, dessinée par Ledoux au XVIIIe siècle et dont ne furent construits que les bâtiments centraux, exerce un moindre impact dans notre conscience de l’architecture que la ville de Richelieu qui fut, elle, une utopie réalisée ? Il est probable au contraire que l’imaginaire de Ledoux a exercé et exerce toujours une puissance émotionnelle et une incitation à la créativité urbanistique plus grande que maintes réalisations. Notre mémoire « visite » les œuvres dessinées de Ledoux et de Boullée, peut-être plus souvent, et en tout cas aussi souvent, que les œuvres construites de Mansart et de Charles Garnier » (Ragon 1980 : 15-42).

C’est dans cette perspective que l’on peut reconnaître que ce qui n’a pas de réalité peut néanmoins avoir une intensité. C’est en raison de ce mode particulier d’existence qu’un projet non réalisé peut continuer d’occuper des imaginaires et d’animer des efforts. Toujours devant celles et ceux qui tentent de l’accomplir, il reste présent à la manière d’une question qui s’impose et revient vers eux : qu’allez-vous faire de moi maintenant ?

… ainsi que la persévérance de celles et ceux qui répondent à leur appel

C’est à cette question, nous l’avons vu, que, régulièrement, de nouvelles volontés tentent de répondre, par leur engagement dans de nouvelles expérimentations, en portant de nouvelles initiatives, en créant de nouvelles associations. Que les premiers élans s’essoufflent ou tournent court, ils sont prolongés ou dérivés par d’incessantes relances. Essor et retombée, réactualisation permanente, échéance toujours remise, toujours à venir. À la localisation que se donnait d’abord le « modèle rêvé » (Desroche 1975) se substitue la progression en spirale d’un trajet d’instauration régulièrement repris. Si ce n’est à Condé-sur-Vesgre, ce sera au Texas ; si ce n’est au Texas, ce sera à Guise…

Dans ces déplacements, il n’y a rien, bien sûr, qui puisse être transporté tel quel d’une situation à l’autre. Non scalables [29], toujours dépendants d’une configuration sociale, technique, politique et géographique particulière, ce ne sont pas les « projets » eux-mêmes qui se transmettent, mais un « sens du possible ». Et si ce dernier se maintient et continue d’exister, c’est d’une existence qui dépend d’abord de la persévérance de celles et ceux qui le poursuivent et orientent leur activité – parfois leur vie – pour l’envisager comme quelque chose qui reste « à faire ». Le sociologue de l’espérance ne rappelait-il pas, à cet égard, que « la boucle autogestionnaire prolonge une spirale où, boucle après boucle, impénitente et entêtée, une vertu sociale s’est évertuée, s’évertue et s’évertuera à concevoir et à réaliser une société autre » (Desroche 1980 : 11) ?

Bien qu’elle soit toujours susceptible d’être piégée dans de nombreux effets pervers ou de se dégrader en obstination aveugle, la vertu sociale qu’évoque ici Desroche mériterait d’être précisée : à quel type d’attitude renvoie-t-elle ? Comment l’acquérir ? Si « l’espérance est une corde » (Desroche 1973), ne faut-il pas questionner ce qu’il advient de celui qui y monte de manière constante, avec détermination et persévérance ?

On sait que les vertus se renforcent par leur exercice. En les pratiquant, il s’agit de s’exercer pour se réformer [30]. Dans cette perspective, les propositions au fondement des manifestes, les idées soutenant des projets, ne sont pas seulement des préceptes ou des recommandations.

Le sujet qui les mobilise ne doit pas seulement les comprendre, les apprendre ou les connaître : il doit, en quelque sorte, les devenir, en faire des matrices d’attitudes « entrainant non seulement la conviction mais les actes eux-mêmes » (Foucault 2001 : 309). De ce point de vue, il convient sans doute de distinguer, ici comme ailleurs, les logiques propres de la poésis et de la praxis  : bien que s’appelant l’un l’autre, l’effort pour transformer la réalité et l’effort pour se transformer soi-même peuvent rencontrer des succès relatifs et parfois disjoints. La prise en considération de ces différents niveaux et formes d’accomplissement permet peut-être d’éclairer ce qui peut d’abord se présenter comme une contradiction : l’expérimentation qualifiée d’utopique se trouve généralement moins devant un dilemme - échouer ou réussir - que face à un mouvement ambivalent - échouer et réussir (Desroche 1973 : 148).

En effet, si les acteurs engagés dans un projet de transformation sociale n’en réalisent pas fidèlement « l’idée », s’ils ne parviennent pas à instaurer le « modèle », ils se transforment néanmoins eux-mêmes : ils développent des capacités à discerner de nouvelles relations dans le morcellement de ce qui se donne effectivement à voir, à promouvoir des attachements inattendus, à élaborer des agencements d’un nouveau genre ; ils acquièrent progressivement une disposition particulière, régulièrement actualisée dans de nouveaux projets : celle qui leur permet de repérer des opportunités, de mettre en rapport des entités ou des éléments jusqu’ici disjoints, de les rendre compossibles.

De l’insistance des êtres virtuels à la persévérance de celles et ceux qui répondent à leur appel et se transforment eux-mêmes à cette occasion, c’est peut-être à partir de ce mouvement que l’on peut comprendre ce qui s’invente, se réalise et se transmet au-delà de ce qui se présente, à première vue, comme « échec ».

N’est-ce pas en ce sens que l’on peut tenir les projets visant une transformation sociale comme ce qui toujours échoue et toujours réussit (Desroche 1973) ?

C’est peut-être en tant que disposition, que « la lignée utopique inscrit sa manière de n’être pas de ce monde dans une manière d’être en ce monde » (Desroche 1980 : 15).

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NOTES

[1Notamment Quentin Deluermoz & Pierre Singaravélou, Pour une histoire des possibles. Analyses contrefactuelles et futurs non advenus, Paris, Seuil, 2016 ; Haud Guéguen & Laurent Jeanpierre, La perspective du possible, Paris, La Découverte, 2022 ; Erik Olin Wright, Utopies réelles, Paris, La Découverte, 2017.

[2Etienne Souriau, Avoir une âme : essai sur les existences virtuelles, Paris, Les Belles lettres, 1938 ; Etienne Souriau, Les différents modes d’existence, Paris, PUF, 2009 ; David Lapoujade, Les existences moindres, Paris, Éditions de Minuit, 2017.

[3Extraits du rapport de Victor Considerant : Au Texas. Rapport à mes amis, 1854 : p.35, p.57, p.80.

[4Extrait de la tribune de Pierre Laffitte : « Le Quartier latin des champs », article du journal Le Monde daté du 20 août 1960.

[5Claude Tréhin, extrait du texte-manifeste du projet Pour une ville, novembre 1975.

[6Dans son Histoire de l’architecture et de l’urbanisme modernes, Michel Ragon a rappelé combien ce que l’on a appelé « utopie » a profondément marqué l’urbanisme du XXe siècle (on peut notamment se référer au premier tome de son Histoire : « Idéologies et pionniers, 1800-1910 », Casterman, 1986).

[7« Ce qui pourrait être différent n’a pas encore commencé » (T. W. Adorno dans Dialectique négative, cité par G. Didi-Huberman dans Imaginer recommencer. Ce qui nous soulève, Tome 2, Paris, Éditions de Minuit, 2021 : 476).

[8Victor Considerant, Description du phalanstère et considérations sociales sur l’architectonique, Paris, Librairie phalanstérienne, 1848.

[9Pierre Laffitte, « Le Quartier latin des champs », article du journal Le Monde daté du 20 août 1960.

[10Ce que Claude Tréhin désigne par les termes de « ville nouvelle » dans son manifeste ne renvoie pas au modèle des villes nouvelles françaises entreprises dans les années 1970 (Évry, Cergy-Pontoise, Saint-Quentin-en-Yvelines, Marne-la-Vallée, Melun-Sénart…). Au contraire, son projet se pose explicitement comme une critique de ce modèle d’aménagement et d’urbanisme.

[11Victor Considerant, Destinée sociale, volume I, Paris, Les Libraires du Palais-Royal, 1834, p.4 et p.12.

[12Anthologie Pour une ville de nouvelle mesure, document édité par André Lombardet et Claude Mercier dans le cadre de l’association « Utopies et Alternatives Aujourd’hui », p. 4.

[13Ces éléments sont renseignés sur le site www. sophia-antipolis.fr (site consulté le 8/12/2025).

[14Voir notamment « Sophia Antipolis, le rêve inabouti de la Silicon Valley française », article du journal Le Monde daté du 20 janvier 2019.

[15« La trame du lien social paraît distendue, trop fonctionnelle, les partages restent pauvres… Décidément, on regrette que politiques et financiers se soient méfiés des utopistes au point de provoquer l’échec de leur projet initial » (Paul Rasse, « Enquête statistique sur la sociabilité et la fertilisation croisée », dans Jacques Araszkiewiez (dir.), L’Héritage d’une utopie. Essai sur la communication et l’organisation de Sophia-Antipolis, Aix-en-Provence, Edisud, 2003 : 226).

[16Entretien réalisé le 19 mai 2025 avec un des membres de l’association Pour une ville, impliqué dans le projet.

[17Pierre Sorgue, « Sophia Antipolis, le rêve inabouti de la Silicon Valley française », article du journal Le Monde daté du 20 janvier 2019.

[18Deux de ces trois projets ont fait l’objet d’un effort d’analyse. Concernant l’expérience de Réunion, on peut notamment se reporter aux références suivantes : Victor Considerant, Du Texas, rapport à mes amis, Paris, Librairie sociétaire, 1857 ; Auguste Savardan, Un naufrage au Texas, Paris, Garnier frères, 1858 ; Jonathan Beecher, Victor Considerant. Grandeur et décadence du socialisme romantique, Dijon, Les presses du réel, 2012 ; Cahiers Charles Fourier n°4 : Autour de la colonie de Réunion, Texas, Association d’Études Fouriéristes, 1993. Concernant Sophia-Antipolis : la thèse de Sylvie Bourdin, La construction imaginaire d’une technopole : l’exemple de Sophia-Antipolis, Université Stendhal, Grenoble III, 1996 ; Jacques Araszkiewiez (dir.), L’Héritage d’une utopie. Essai sur la communication et l’organisation de Sophia-Antipolis, Aix-en-Provence, Edisud, 2003 ; le roman de Nina Léger, Antipolis, Paris, Gallimard, 2022.

[19Émile Zola, Travail, préface des ouvriers de LIP, Lagrasse, Éditions Verdier, 1979 : 11.

[20Le réseau chez Bruno Latour peut être défini par « une manière particulière d’en passer par un autre élément qui la surprend. La continuité du cours d’action – la vie d’un laboratoire par exemple – ne serait pas assurée sans de petites interruptions, de petits hiatus dont l’ethnographie ne cesse de dresser la liste toujours plus longue. Disons qu’il s’agit d’une passe particulière (comme on dit dans un jeu de balle), qui consiste, pour une entité quelconque, à en passer par une autre par l’intermédiaire d’un pas, d’un saut, d’un seuil dans le cours habituel des choses » (Bruno Latour, Enquête sur les modes d’existence. Une anthropologie des Modernes, Paris, La Découverte, 2012 : 45-46).

[21Bruno Latour propose de distinguer « médiateur » et « intermédiaire » : « Un intermédiaire désigne ce qui véhicule du sens ou de la force sans transformation : définir ses entrées, ses inputs, suffit à définir ses sorties, ses outputs (…) Les médiateurs transforment, traduisent, et modifient le sens ou les éléments qu’ils sont censés transporter » (dans Bruno Latour, Changer de société, refaire de la sociologie, Paris, La Découverte, 2006).

[22Émile Zola, Travail, préface des ouvriers de LIP, Lagrasse, Éditions Verdier, 1979 : 11.

[23Émile Zola, Travail, préface des ouvriers de LIP, Lagrasse, Éditions Verdier, 1979 : 22.

[24« Ever tried. Ever Failed. No matter. Try again. Fail again. Fail better » dans Samuel Beckett, Cap au pire (1983), Paris, Éditions de Minuit, 1991.

[25Beluze cité par Henri Desroche dans La société festive, Paris, Seuil, 1975 : 276.

[26Voir notamment Bernard Desmars, « De l’éducation attrayante à l’instruction pour tous. Les fouriéristes et l’enseignement du peuple (1830-1890) » dans Revue d’histoire du XIXe siècle, n°5, 2017 ; Michel Lallement, « Principes et pratiques de l’éducation sociétaire : les leçons de deux phalanstérions français », dans Éducation et Sociétés, n°37, 2016.

[27Michel Cordillot, « L’utopie en Amérique, Réunion (Texas) », dans Michèle Riot-Sarcey (dir.), L’Utopie en questions, Saint-Denis, Presses Universitaires de Vincennes, 2001, p.225-242.

[28Daniel Bordür, « Mettre en réseau les utopies et les alternatives », Factuel Info Franche-Comté, article du 9 novembre 2017 (en ligne).

[29Dans les travaux de l’anthropologue Anna L. Tsing, la scalabilité (scalability) désigne la propriété d’un phénomène qui supporte le changement d’échelle sans subir de modification et la transposition sans changer de forme. Dans le cadre des processus de transformation des objets en marchandises, les entreprises capitalistes ont fait de la scalabilité un principe cardinal de l’industrialisation et de la gestion du monde vivant (modèle de la plantation ou de l’exploitation forestière, logique de l’expansion et des économies d’échelle…).

[30On peut notamment se référer ici à Daniele Lorenzini, Éthique et politique de soi : Foucault, Hadot, Cavell et les techniques de l’ordinaire, Paris, J. Vrin, 2015.

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