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Ahmet Insel

La hantise
Le nouveau « spectre » qui hante l’imaginaire social

Texte publié le 2 mai 2025

Une version plus courte de cet article a été publiée en turc sur le site de la revue Birikim en février 2024.

Jacques Derrida, dans Spectres de Marx [1], s’inspirant du célèbre début du Manifeste communiste, - « Un spectre hante l’Europe : le spectre du communisme. »- aborde le thème du fantôme et de la hantise. Il s’agit de la hantise du spectre. Spectres de Marx est une version élargie d’une longue conférence que Derrida a donnée à l’université de Californie en avril 1993 : « Where is Marxism going ? ». Dans cette conférence, Derrida sous-entend le retour du marxisme, déclaré mort dans une période d’effondrement des régimes communistes et le surgissement « d’un nouveau désordre mondial tentant d’établir son néocapitalisme et son néolibéralisme ». Il s’agit d’une lutte pour une nouvelle hégémonie qui permet à Derrida de rappeler que « la hantise est inhérente à toute hégémonie ». Parce que la hantise est un « être » qui oscille justement entre l’existence et la non-existence, elle perturbe la progression rectiligne du temps. D’où la proposition de Derrida que la hantise peut être le sujet d’un domaine d’analyse. L’hantologie ou science de la hantise aurait comme but de définir et d’analyser la logique spectrale de la pensée et de son surgissement, en l’occurrence le retour du marxisme.

S’agit-il néanmoins d’un vrai retour ou d’un retour hanté ? La hantise en question n’est pas seulement le retour du passé. C’est aussi un futur que le passé anticipe, mais qui ne revient jamais. La montée quasi simultanée de la vague d’extrême-droite dans de nombreux pays aujourd’hui, et la capacité des gouvernements autoritaires/autocratiques à continuer à consolider leur pouvoir avec le consentement ou l’indifférence de l’électorat, ne sont- elles pas liées à la hantise d’un tel spectre dans l’imagination politico-sociale contemporaine ?

C’est ce que l’on observe peut-être plus clairement dans les pays d’Europe centrale et orientale au cours des trois dernières décennies qui ont suivi l’effondrement de l’Union soviétique. Sadeq Rahimi, dans The Hauntology of Everyday Life [2], en mobilisant les méthodes de l’ethnographie et de la psychanalyse clinique, développe l’observation de Derrida, et attire notre attention sur le fait que ce n’est pas la mémoire des disparus qui hante, mais ce qui vient à sa place, ou plutôt ce qui est promis à venir.

En reprenant cette proposition de Rahimi, on peut se poser la question suivante : la raison principale de l’expression croissante d’une sorte de nostalgie pour le passé de l’ère communiste dans l’ancien bloc de l’Est aujourd’hui est-elle cette hantise qui surgit du non-avènement ? Dans les sondages d’opinion réalisés en Roumanie, en 2019 par exemple, 52 % des personnes interrogées déclaraient que l’ancien régime communiste était meilleur pour la Roumanie, et que la vie était plus confortable à l’époque [3]. Cette nostalgie a augmenté notamment au cours de la décennie écoulée. Une situation similaire est observée en Russie et dans presque tous les pays de l’ancien bloc de l’Est, en particulier parmi les pauvres, les habitants des petites villes et des provinces reculées, et chez les retraités.

Certes, les résultats de ces sondages doivent être interprétés avec prudence. Ils ne révèlent pas le passé, mais la perception du présent à l’aune d’un passé mythifié. On peut aussi avoir un écart de perception entre la situation réelle matérielle d’aujourd’hui et celle d’antan. Dans la plupart des anciens pays membres du Pacte de Varsovie, les données économiques montrent que tout le monde a plus ou moins profité de la croissance dans les trente dernières années. En revanche, les inégalités économiques se sont creusées en parallèle, les écarts entre les groupes sociaux se sont amplifiés notamment en termes de capacité à bénéficier de nouvelles opportunités, les espoirs pour l’avenir s’assombrissent pour les franges vulnérables de la population, les liens sociaux se délitent, la corruption quasi institutionnalisée dans les pourtours du pouvoir conduit à l’émergence de nouvelles classes oligarchiques. En conséquence, se renforce une nostalgie alimentée par le fait que le paradis terrestre promis lors du renversement des régimes communistes soit resté une chimère. Comme les conditions de réalisation de ce qui avait été promis, notamment les structure d’un Etat-providence ont également été démantelées et détruites au cours de la transition, la nostalgie est condamnée à se transformer en illusion. Pendant que le passé est détruit, l’avenir promis disparaît de l’agenda social, et donc l’avenir possible et souhaitable disparaît de l’horizon.

Dans ce contexte, même si la croissance économique se poursuit, une partie importante de la société, parfois même sa majorité, a de plus en plus tendance à « confier son destin » à un pouvoir autoritaire qui est censé protéger la population des attaques destructrices des forces du marché non réglementé. Il s’agit d’une sorte de nostalgie de l’État paternaliste, « qui châtie bien parce qu’il aime bien ». Cependant, ces figures protectrices, tout en pointant inlassablement les « dangers imminents et réels » tels que l’invasion par les immigrants, la perte ou la dilution de l’identité nationale, les conspirations des forces du mal contre la nation, les ennemis internes qui perturbent l’union nationale et bien d’autres périls similaires, ne sont pas moins les principaux organisateurs et acteurs du capitalisme autoritaire d’aujourd’hui saupoudré de nationalisme et du culte de l’authenticité culturelle.

Cette hantise n’est pas propre au monde du post-régime communiste. Dans son livre sur la politique des « rackets », Kai Lindemann analyse dans les pays venant du capitalisme libéral les attaques menées par les politiques néolibérales sous le prétexte de l’impérieuse nécessité de la « destruction créatrice », et sa perception par une large partie de la population comme simplement une destruction de leur environnement social. [4] Il montre les modalités de ces politiques de confiscation organisée, qu’il définit comme « la pratique des classes dirigeantes », et les contextualisent dans un ordre étatique qui perd peu à peu sa dimension de solidarité. Cette politique de confiscation a été réalisée au vu et au su de tous, et d’une manière particulièrement massive dans les « pays en transition » après la chute des régimes communistes. Il a fallu vingt ans pour que s’effondre le mythe de l’effet de ruissellement selon lequel l’enrichissement des plus riches profite in fine aux pauvres. Cela signifie également que les promesses de l’idéologie de transition néolibérale ou de marché intégral, tellement à la mode au début des années 1990, se sont avérée n’être guère plus qu’une chimère.

C’est cet effondrement qui alimente, trente ans après la chute de Ceausescu en Roumanie, la nostalgie de cette ère dans environ la moitié de la population. En Pologne, les conservateurs-autoritaires du parti Droit et Justice (PiS) ont pu arriver au pouvoir et y rester huit ans en canalisant cette nostalgie de l’Etat providence (en le restaurant en partie) et le rejet du techno-libéralisme. Le régime d’autocratie élective en Hongrie constitue aujourd’hui dans une certaine mesure le modèle le plus abouti d’un national-capitalisme autoritaire [5], bien résilient, avec un système électoral libre mais sans Etat de droit et sans la séparation des pouvoirs.

Un spectre similaire hante aussi les sociétés issues du capitalisme libéral. La nostalgie, alimentée par la prise de conscience que la situation réelle n’a rien à voir avec ce qui avait été promis par « la fin de l’histoire » ou par la société de marché, que l’avenir est sombre et que ce qui avait été promis est impossible à réaliser ou qu’elle se réalise bien autrement dans le techno-capitalisme financiarisé aux profits d’une petite minorité, ne suffit pas pour rendre les mouvements de gauche au sens large de devenir attractif aux yeux du grand nombre. Le nouveau spectre qui hante l’Europe et les Amériques, souvent par défaut, est celui de l’extrême-droite xénophobe, celui des partis prônant l’ordre national. Le contexte de crise sociale, au grand dam de la gauche, devient un terrain fertile pour l’émergence des démagogues qui promettent de rétablir l’âge d’or perdu. Et quand ils arrivent au pouvoir, l’incapacité de réaliser l’âge d’or promis aboutit finalement à l’augmentation de la dose de violence et d’oppression du régime, à la domination des politiques d’exclusion et de création d’ennemis intérieurs et extérieurs.

La grande désillusion engendrée par la promesse du paradis terrestre de la société de marché n’a pas permis aux mouvements de gauche, qui sont censés agir conformément aux objectifs d’égalité, de liberté et de solidarité, de gagner en crédibilité dans la plupart des sociétés. Au cours des quinze dernières années, par la surpolitisation passionnelle des uns, alimentée notamment par la profusion des théories complotistes et de dépolitisation des autres, les électeurs qui continuent à aller aux urnes se sont retournés de plus en plus vers des strongmen et les mouvements d’extrême droite ou populiste-autoritaires. D’où la tentation dans certains courants de la gauche radicale de canaliser ce tropisme pour l’extrême-droite par des coups de menton « de gauche » au risque de légitimer sa version authentique. C’est le summum de l’emprise par ce qui hante.

Plus fondamentalement, une raison importante de la relative inaudibilité des propositions de la gauche en général dans ce contexte d’implosion sociale découle des fondements épistémologiques de la pensée de gauche. Son univers de réflexion, en tant que pensée issue de la modernité, est marqué par la croissance économique. Les idéaux de la gauche, notamment l’égalité, sont compatibles avec la liberté dans une dynamique d’amélioration générale des conditions de vie de tous. Les quelques expériences d’égalisation des conditions par la seule redistribution forcée ont montré les résultats régressifs pour tous, sauf pour ceux qui sont aux commandes. Mais d’autre part, c’est aussi la gauche, et pas seulement sa composante écologiste, qui rappelle que la croissance économique est la source majeure des problèmes d’aujourd’hui et encore plus ceux d’avenir. Dans un large spectre allant des écologistes aux socialistes et aux mouvements de la gauche radicale, la dénonciation des catastrophes imminentes a pris le pas sur l’imagination d’un avenir souhaitable possible. Ce qui alimente encore plus la hantise. Or donner la priorité à l’annonce des catastrophes imminentes rend encore plus difficile de faire face au spectre qui hante l’imagination, ce spectre d’un avenir politico-social qui a été promis dans le passé mais n’a jamais été réalisé. Quand la gauche, qui est censé guider l’imaginaire social-historique pour instituer un avenir humain possible et souhaitable, adopte la « fin du monde imminente » comme le thème politique principal de sa mobilisation, n’encourage-t-elle pas in fine les masses, dont l’imaginaire social est hanté par le spectre des disparus, à se tourner vers les bras tendus des strong leaders  ?

NOTES

[1Jacques Derrida, Spectres de Marx, Galilée, 1993.

[2Sadeq Rahimi, The Hauntology of Everyday Life, Palgrave, 2021.

[3Alexandra Iancu, “Filling the Ideological Void : ‘Restorative” Nostalgia and the Radical Right Parties in Romania”, Sociologia - Slovak Sociological Review, 55 (2), 2023.

[4Kai Lindemann, Die Politiks der Rackets. Zur Praxis der herrschenden Klassen, Verlag Westfalisches Dampfboot, 2021 [Politique de rackets. La pratique des classes dominantes].

[5Pierre-Yves Hénin et Ahmet Insel, Le national-capitalisme autoritaire, une menace pour la démocratie, Editions Bleu autour, 2021.