Revue du MAUSS n° 66

Y mettre les formes - 2e semestre 2025

Fabien Robertson : « Présentation »

François Gauthier : « Hommage à Roberte Hamayon »
@ Anne Dalles Maréchal et Clément Jacquemoud : « Des épopées à une théorie du chamanisme. Roberte Hamayon et l’anthropologie sibérienne en France à la fin du XXe siècle »
@ Robert R. Crépeau, Frédéric Laugrand et Martin Pierre : « Roberte Hamayon »
@ Michael Puett : « Préface à Jouer de Roberte Hamayon »

Introduction : le pari de la forme

Carole Gayet-Viaud et Laurence Kaufmann : « Introduction : le pari de la forme »
@ Sylvain Pasquier : « Simmel : formes et phénoménologie de la relation humaine »

Les formes, le tiers et la communauté

@ Romain Huët : « Mettre en déroute les formes, une nouvelle passion politique ? »
@ Laurence Kaufmann : « « Vice de forme ». Déni des médiations et crises de l’espace public »
@ Deborah Puccio-Den : « L’amour à mort. Formes féminines du silence et intimités mafieuses »
Luca Pattaroni : « Investir les lieux, investir les formes. Pour une topologie politique des squats »
Frédéric Vandenberghe : « De la commensalité au commensalisme »

Formes et civilité : ce que « mettre les formes » veut dire

@ Carole Gayet-Viaud : « La civilité en procès. De la défiance démocratique envers les formes à leur rejet »
Hélène Merlin-Kajman : « « Avec » et « sans » : les « façons » en France au XVIIe siècle et les leçons de la civilité »
Charlotte Vorms : « Former des requêtes quand on est dépourvu de droits »
Isabelle Thireau : « Des formes en mouvement : se plaindre aux autorités en République populaire de Chine »
@ Victor Louzon : « Les politiques de la civilité dans la Chine post-maoïste : un programme thermidorien ? »

Formes, gestes, corps : éthique et esthétique

Victor Stoichiță : « Répétition, prémonition et vers d’oreille. La double vie des formes sonores »
@ Marine Kneubühler, Émilie Bovet et Angelika Güsewell : « La forme minimale du lien. Care game musical et monde commun chez des adolescents en souffrance psychique »
Fabrice Clément : « Être en forme, avoir la forme. Essai sur la course à pied comme une technique du corps »
Nina Gayet  : « De quoi le drag est-il la forme ? L’artifice comme puissance créatrice »

Varia

Philippe Chanial  : « La maison commune et la toiture de paille. Démocratie, socialisme et émancipation, vus du don »
@ Dominique Jacques-Jouvenot : « Fabriquer la parenté ? »
Richard Bucaille : « « Don forcé » ou « vol consenti » ? Note sur une curieuse façon d’échanger »
Stéphane Breton : « Pourquoi réfléchir au sens de sa vie ? »
Fabien Robertson : « Qu’est-ce que donner sens ? »
Serge Latouche : « Transmission, triomphe ou trahison. De la décroissance à la « degrowth » »
Association internationale de sociologie : « Un temps pour la sociologie. Manifeste pour la sociologie en une époque polarisée »
@ Entretien avec Daniel Cefaï : « Pragmata, association et revue. Dix années de réception du pragmatisme »
@ Jacques T. Godbout et Jean-Marc Liautaud : « Don, grâce et gratuité : entre paradigme du don et théologie (II) »

Ricochets

Goulven Le Brech : « Jim on the Beach »
Anne Mulpas : « Chronique de ciel-qui-lit : Marelle »
Benoît Vincent : « Fragments d’un herbier musical (suite) »
Cellou Mandela Diallo : « La récolte au village »
Alain Caillé et Bruno Théret : « À propos de L’économie institutionnelle de John Rogers Common »

Bibliothèque

***

Présentation [1]

par Fabien Robertson

Que de formalités entre nous ! Que d’efforts pour s’entendre et se faire entendre, pour se connaître et se reconnaître. Hélas ! Toutes ces manières qu’il faut faire siennes, adopter et assimiler, permettent bien aux hommes de s’accommoder les uns aux autres, mais pas forcément de se comprendre ni de s’apprécier. Derrière chaque forme sociale qui s’impose, il y a des règles, des structures, des systèmes de normes. Autrement dit, derrière l’habit, il y a l’habitude, derrière le costume, il y a la coutume. Mais pourquoi les normes sociales ont-elles besoin d’être si insistantes, de se rappeler en chaque détail du quotidien ? Pourquoi faut-il toujours y mettre les formes  ?

Il y a quelques années, dans la présentation du numéro 50 de la Revue du MAUSS [Caillé, Chanial, Corbin, Robertson, 2017, p. 6], nous soulignions, avec Philippe Chanial, la manière dont les formules de politesse révèlent, au sein de la langue la plus courante, une obligation de donner, de recevoir ou de rendre. Nous entendions montrer comment chacune de ces petites formalités engageait une sorte de structure morale qui se dit sans se dire, qui se montre sans qu’on y fasse toujours attention. Mettre les formes, c’est cela : rendre audibles, visibles, tactiles aussi, des intentions et des normes qui ont besoin pour exister d’être présentes au sein des relations humaines, entre les hommes qui interagissent. Ces formes, toujours particulières, parce qu’inscrites dans un milieu et une époque, sont à la fois familières, évidentes, ordinaires donc. Mais elles sont aussi, pour peu qu’on y réfléchisse, étonnantes : pourquoi rappeler sans cesse ainsi ce qui va pourtant de soi ? Cela tient-il à une fragilité intrinsèque des formes, voire des normes qu’elles sont supposées exprimer ? Servent-elles à rappeler à l’ordre ces êtres oublieux que nous sommes ?

La forme comme tromperie ?

On considère souvent les formes, et principalement les formes sociales, comme trompeuses. C’est qu’elles manifestent les relations et leurs motifs d’une manière plus réglée et plus douce, mais aussi certainement moins franche, que les normes sociales qu’elles recouvrent. Donner forme à une intention, c’est la rendre recevable : audible, visible, sensible, et surtout conforme aux règles en vigueur, qui imposent que chacun reste bien à la place qui est supposément la sienne. Les formes rendent donc les rapports sociaux plus prévisibles, et peut-être moins pénibles. Mais elles tendent, en même temps, à cacher la réalité de ces rapports qui exigerait, pour se révéler, un regard plus acéré, plus méfiant, plus critique, qui ne prend pas les intentions affichées pour argent comptant, qui sait y déceler des vérités désagréables. Un regard formé à voir des vérités qui auraient d’autant plus besoin de se cacher qu’elles sont désagréables. Il appartiendrait donc tout autant à la personne sincère, au militant qu’au sociologue de gratter le vernis social, de montrer qu’il y a toujours autre chose derrière la façade des formes sociales.

Ainsi en va-t-il du don, qu’on peut toujours suspecter d’être une manifestation trompeuse de l’échange intéressé qui gouverne les relations humaines. N’est-ce pas d’ailleurs ce que suggérait Mauss en conférant à l’Essai sur le don le sous-titre de Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques ? Comment, en effet, comprendre une telle formule ? Le don, c’est-à-dire la triple obligation de donner, recevoir et rendre, est-il la raison d’être de l’échange ou bien en est-il une sorte de manifestation formelle ? A lire les premières pages de l’Essai, c’est la deuxième réponse qui semble s’imposer : si le don est pour Mauss « une forme nécessaire de l’échange », il implique des prestations dont il souligne « le caractère volontaire, pour ainsi dire, apparemment libre et gratuit, et cependant contraint et intéressé » [Mauss, 1993, p. 147]. Les prestations de don, poursuit Mauss, « ont revêtu presque toujours la forme du présent, du cadeau offert généreusement même quand, dans ce geste qui accompagne la transaction, il n’y a que fiction, formalisme et mensonge social, et quand il y a, au fond, obligation et intérêt économique. » [Ibid.] Le don lui-même serait alors, de ce point de vue, une forme nécessaire de duperie. L’excès de « formalisme » dans les rapports de don viserait alors avant tout à cacher la double vérité de l’intérêt et de la contrainte.

Si l’on demande pourquoi une telle vérité est si difficile à saisir, il faut d’abord comprendre qu’elle n’est guère aimable, qu’à la rappeler on gâche un peu la fête. Effectivement, celui qui sent que la générosité est contrainte et que la gratuité est feinte y met moins de cœur. Ensuite, les formes sont si bien apprises et incorporées aux mœurs qu’on les reproduit sans y penser, sans trop savoir ce qu’elles veulent dire, mais aussi et surtout ce qu’elles permettent de taire. C’est que les mœurs font partie des techniques du corps : ce qu’on prend par habitude (et qui forme l’habitus) c’est une forme spécifique, organisée et différenciée, de savoir-être. Autant de « manières », de « façons », qui s’acquièrent par « dressage » et « imitation », écrit Mauss dans les Techniques du corps [p. 375]. Leur fonction sociale véritable n’a donc pas à être connue pour pouvoir être pleinement effective. Il suffit pour cela que ces formes de savoir-être soient suivies et obéies. Mais, encore une fois, elles n’ont pas, pour cela, besoin de révéler les principes et les motifs réels qui les animent.

De ce point de vue, le sociologue ne doit pas s’y laisser prendre, et son travail consiste pour l’essentiel à s’armer d’un regard critique poussé à l’extrême, d’un regard « critique critique » [2], qui lui évite d’être berné par ce que les agents sociaux font voir et savoir. Il pourra certes considérer que les formes restent un excellent moyen de connaître la société à laquelle il s’intéresse ; mais, pour lui, le fond de l’affaire est ailleurs, et c’est ce fond qu’il lui appartient de dégager, c’est-à-dire de dévoiler, pour mieux mettre à nu la réalité sociale.

Le fond de la forme

Une telle conception des formes sociales les situe comme des mécaniques sociales, utiles, indispensables mêmes… mais qui ne seraient que des auxiliaires, somme toute secondaires, que la « société » utilise pour s’imposer et se reproduire. Autrement dit, les formes ne vaudraient que par rapport à un contenu ou une matière qu’il faudrait pouvoir dégager pour se saisir de la vérité du social. Elles n’auraient, par elles-mêmes, aucune valeur propre : elles seraient le miroir déformant dont on se sert pour regarder une réalité qui ne se donne jamais directement. Pourtant, à penser ainsi, on fait certainement fausse route, en comprenant bien mal les différentes manières dont les hommes associés pensent, agissent et se révèlent les uns aux autres. Tel est le pari de ce numéro. Tel est le renversement de perspective auquel il invite.

En effet, l’attachement aux formes est plus profond que ce qu’on peut croire. Et c’est d’ailleurs à un tel renouvellement de nos conceptions que L’Essai sur le don lui-même invite in fine à penser. Mauss montre en effet, dans la « Conclusion de morale », comment les sociétés contemporaines peuvent retrouver les « motifs fondamentaux de l’activité humaine », à savoir « l’honneur, le désintéressement, la solidarité corporative » [p. 263], qui sont le fond archaïque, c’est-à-dire fondamental et encore vivant, de l’échange entre les êtres humains. La politesse elle-même révèle, pour Mauss, un « vieux fond traditionnel » qui n’est pas celui de l’échange intéressé au comptant : « Dans cette vie à part qu’est notre vie sociale, nous-mêmes, nous ne pouvons “rester en reste”, comme on dit encore chez nous. Il faut rendre plus qu’on a reçu. » [p. 259] De ce point de vue, les formules de politesse, aussi banales soient-elles, impliquent une normativité, une sorte de « gymnastique de l’expression » [Alain, 1990, P. 354], qui oriente les conduites, qui dispose les hommes à demander plutôt qu’à prendre, à donner plutôt qu’à recevoir, toutes sortes de pratiques qui incitent à exercer ces « généreuses réciprocités » [Chanial, 2022] dont les relations sociales sont porteuses.

Si on élargit la focale, au-delà des formules courantes de la vie quotidienne, il faut comprendre que les formes sont elles-mêmes fondamentales, qu’elles constituent la matière et le fond de la vie sociale. Elles constituent un matériau divers, changeant mais aussi ambigu, dans la mesure où ce qu’elles donnent à voir et à vivre peut relever à la fois de l’intérêt et du désintéressement, de la liberté et de la contrainte [cf. Caillé, 2007, p. 65]. Et si la vie sociale a besoin de se manifester ainsi, c’est pour garder sa dynamique propre. Ce constat ne regarde pas seulement la sociologie : « fond social d’une part, fond animal et psychologique de l’autre, voilà ce qui apparaît », écrit encore Mauss dans l’Essai [p. 259].

Allons donc au fond des formes. Il y a bien sûr des structures sous-jacentes, implicites, tout à fait cachées, mais on n’y a accès que par certaines manifestations qui les organisent et les transforment. C’est grâce à la cohérence et à la diversité de ces manifestations que nous pouvons, de la manière la plus évidente, préréflexive même, différencier une chose d’une autre. C’est aussi grâce à elles que les individus se distinguent et se montrent les uns aux autres. Ainsi, ce qu’écrit Arendt à propos des formes de vie vaut tout particulièrement pour la vie sociale : « tout ce qui voit veut être vu, tout ce qui entend crie pour se faire entendre, tout ce qui peut toucher s’avance pour être touché ». Et, poursuit-elle, « c’est justement le fait de se montrer, déjà très marqué chez les formes les plus perfectionnées de la vie animale, qui atteint un point culminant dans l’espèce humaine. » [Arendt, 2007, p. 50]. Là où une longue tradition de pensée nous pousse à valoriser l’unité stable de l’être contre la diversité mouvante de l’apparaître, une telle conception nous invite à renverser la hiérarchie, à comprendre que rien n’a plus d’importance que la manifestation de la vie – ou plutôt des formes de vie. Ceci vaut tout particulièrement pour ce que Mauss appelle la « vie sociale ».

Variété et créativité des formes

L’une des forces de l’impressionnant dossier constitué et dirigé par Carole Gayet-Viaud et Laurence Kaufmann [3] est, sans conteste, de montrer à l’envi comment toute pratique sociale, qu’elle soit routinière ou nouvelle, fermement encodée ou plus libre, s’inscrit dans des formes particulières. Y mettre les formes, c’est d’abord et avant tout, de ce point de vue, s’y reconnaitre, se reconnaître en elles. Mais si toutes les pratiques sociales s’inscrivent dans des formes données, si tout est forme, si rien n’échappe au procès de mise en forme, faut-il se méfier de la notion au titre qu’elle serait trop lâche, trop passe-partout ? En fait, cette difficulté ne tient pas tant à la faiblesse du concept qu’à la difficulté dans laquelle sont les êtres humains de voir, de percevoir et de concevoir des choses sans forme et des pratiques informelles. Ainsi, lorsque nous assistons à une pratique sociale et que nous peinons à en saisir la signification, cela n’implique nullement qu’elle en soit démunie : c’est juste qu’on ne comprend pas, peut-être pas encore, sous quelle guise elle se dessine, sous quelle configuration les agents qui la mettent en œuvre la comprennent eux-mêmes. Même dans les moments et les espaces où les mœurs paraissent plus relâchées, il n’en reste pas moins qu’on continue d’y agir et d’interagir d’une manière, d’une façon ou l’autre ; or chacune de ces formes est reconnaissable pour qui y a accès, pour qui sait les lire, les maîtriser voire les modifier.

On voit ainsi que le pari de ce numéro est que toutes ces formes, qui rendent les relations sociales visibles et signifiantes, sont bien plus que de simples formalités. Elles ne sont pas la manifestation d’un fond social qui leur préexisterait, pas plus que la parole ne se réduit à l’exposition d’idées préalablement formées. La « mise en forme » du social n’est pas l’agencement d’un contenu qui, déjà là, n’aurait plus qu’à se montrer – ou à se déguiser. En effet, ce sont dans ces formes que les relations se font et se défont. Et si la manière dont les choses se manifestent est agencée socialement, il faut concevoir que, à l’inverse, la société ne peut exister sans donner forme à tout ce qui intéresse les hommes : corps, lieux, images, écrits, sons, etc. Qu’est-ce qui rend le monde environnant familier sinon qu’il est déjà mis en forme(s) ? Et qu’est-ce qui le rend intéressant, fascinant même, s’il nous est impossible de jouer avec ces formes, de les essayer et de les modifier ? Il y a là une telle dynamique formatrice et transformatrice qu’il serait dommage de passer à côté : c’est la capacité d’initiative des hommes rassemblés qui ne cesse de s’y affirmer et de s’y renouveler. C’est là, au plus proche, que la société se trouve. Et la principale difficulté sera toujours de comprendre ce qu’on a toujours sous les yeux. Par rapport aux formes, il faut d’abord faire attention. Peut-être est-ce là la première des vertus sociologiques.

La haine des formes

Un mot, en passant, sur le rejet des formes politiques ordinaires qui affecte aujourd’hui les démocraties libérales. On songe surtout à un ensemble de mouvements politiques, principalement réactionnaires et dont le « trumpisme » est le porte-étendard. On comprend que les formalités d’usage dans le monde politique puissent être décrédibilisées, dans la mesure où elles ne répondent plus aux aspirations des citoyens. On comprend aussi qu’on puisse s’en méfier, puisqu’elles peuvent servir à tromper les masses sur les intérêts réels que poursuivent de dirigeants qui vivent dans un autre monde que ceux qu’ils sont supposés servir. Ainsi, pour ceux que les formes juridiques ou éthiques insupportent, il s’agit non seulement de lever le voile sur des pratiques mensongères et corrompues, mais de se débarrasser de tous ce qui ne paraît être que faux-semblants et formalités hypocrites. Mais que voit-on se dessiner en lieu et place des rapports formalisés et réglés ? Un respect authentique des citoyens ? Un pouvoir qui se met vraiment au service du peuple ? Le moins qu’on puisse dire, au vu du spectacle qui se joue chaque jour sous nos yeux, c’est qu’il y a lieu d’en douter ! Le rejet de certaines formes légales, protocolaires et même morales sert surtout à instaurer des rapports qu’on peut estimer plus francs, mais aussi nettement plus violents, des rapports où le mensonge est autorisé tant qu’il garantit le succès.

En fait, même si certains principes de droit, de réserve et de politesse s’affaiblissent, c’est pour laisser place à de nouvelles mises en scène, et donc d’autres formes sociales, qui servent surtout à distraire l’attention des citoyens. Derrière Trump et le spectacle permanent qu’il impose au monde, il y a des idées mais aussi et surtout des puissances, dont on se doute bien qu’elles ne serviront pas l’intérêt de tous. Ainsi, la « haine de la forme » [Foessel, 2025] revendiquée par l’extrême-droite mondialisée n’est jamais qu’un changement de posture, qui peut ravir, horrifier ou sidérer, mais auquel, hélas, on risque de s’habituer trop vite. Surtout, ce rejet des formalités et des civilités reste très sélectif : il ne concerne que ceux qu’on déteste, auxquels on attribue la cause de ses malheurs, et avec lesquels on peut parler et agir de manière brutale. Pour les autres, les amis, les alliés, le respect est de l’ordre de l’alliance momentané d’intérêts ou de la crainte ; au fond, il tient toujours de rapports de force. Mais, ceux-ci ont tout de même besoin de se dire, de se montrer, de se manifester de manière compréhensible. Au fond, on ne se débarrasse jamais des formes. Pour autant, il nous faut impérativement comprendre que certaines, dans une perspective d’égal respect entre les êtres humains, sont bien meilleures, plus vivables, plus émancipatrices que d’autres. Et c’est pourquoi il nous faut les protéger.

Hommage à Roberte Hamayon

Roberte Hamayon (1939-2025) nous a quittés en mars dernier. Son regard comme son œuvre n’en cessent pas moins d’inspirer tous ceux qui ont eu la chance de travailler avec elle, comme en témoignent les différents hommages réunis ici par François Gauthier. R. Hamayon a été d’abord une spécialiste de la Sibérie et du chamanisme, avant de prolonger ses études ethnographiques par une réflexion plus générale, qui a notamment donné l’excellent Jouer, une autre façon d’agir [2021]. L’article de François Gauthier permet de mieux cerner les liens entre ses propres travaux, ceux du MAUSS, et les orientations théoriques de R. Hamayon. L’article de @ Anne Dalles Maréchal et Clément Jacquemoud insiste, quant à lui, sur son riche parcours et sur les principaux apports théoriques qui furent les siens. On retrouvera réunis, de surcroît, un ensemble d’hommages, grâce à @ Robert R. Crépeau, Frédéric Laugrand et Martin Pierre, suivis de la traduction inédite de l’excellente préface de @ Michael Puett à l’édition anglaise de la première édition de Jouer.

Varia

Nous laissons le soin à Carole Gayet-Viaud et à Laurence Kaufmann de présenter, dans leur introduction, particulièrement alerte et tout à fait précieuse, le dossier thématique de ce numéro de la revue du MAUSS, dossier qu’elles avaient conçu initialement avec Philippe Chanial. C’est justement avec un article de ce dernier que s’ouvrent les varia. Issu d’une conférence donnée à Rome en mai 2024, on y retrouve un formidable condensé des idées qui travaillaient l’ensemble de son œuvre. Un article de la maturité, en somme, où toutes ses idées principales se retrouvent liées : de l’anthropologie au socialisme en passant par le paradigme du don, il nous offre ici un bel exemplaire d’une pensée claire, précise, profonde et délicate. On y retrouve surtout un ton et une chaleur qui continuent à résonner dans cette revue qu’il a longtemps aimée, et dont il a assuré la direction avec toute la générosité et l’exigence qu’on lui connait.

La pensée en clef de don se retrouve dans des articles variés. Ainsi, @ Dominique Jacques-Jouvenot nous propose de penser la question de l’héritage à partir d’une situation spécifique : celle des agriculteurs qui s’efforcent de trouver un héritier hors de leur famille. L’autrice tire profit de plusieurs enquêtes et entretiens pour montrer que les formes légales et les discours servent à légitimer un transfert de bien qui, pour la famille notamment, ne va nullement de soi. L’article de Richard Bucaille porte quant à lui sur un autre cas singulier, celui du vol consenti, c’est-à-dire sur la manière dont on peut accepter d’être volé. Il y montre qu’il arrive, étonnamment, que le geste de donner se cache sous celui de prendre. Deux courts articles portent, de manière plus générale et philosophique, sur le « don de sens ». Celui de Stéphane Breton porte sur la manière dont notre existence implique une réflexion sur son propre sens. Fabien Robertson prolonge cet article en l’articulant à la pensée maussienne, en défendant la thèse suivant laquelle la vie ne fait sens que si elle est animée par la triple obligation de donner, recevoir et rendre. Toujours sur le thème du don, nos lecteurs trouveront la suite du dialogue initié dans le précédent numéro sur la religion : @ Jacques T. Godbout et Jean-Marc Liautaud montrent notamment, dans leurs passionnants échanges, pourquoi il est difficile de comprendre la religion chrétienne sans passer par le don.

Dans un autre registre, Serge Latouche nous fait le plaisir de publier un article sur le mouvement de la décroissance, dont il est l’un des porte-paroles les plus reconnus, mais qui, comme tout mouvement politique et intellectuel, peut facilement devenir victime de son succès. Il y montre notamment que l’interprétation de Timothée Parrique ne va pas jusqu’au bout, puisqu’il n’opère pas la nécessaire critique de l’économie et de l’idée même de développement. D’ailleurs, il n’est guère de meilleure discipline que la sociologie pour montrer la place très relative qu’il faut accorder à l’économie. C’est une des raisons pour lesquelles on doit préserver sa liberté académique et lui accorder une place de premier ordre dans le débat public. Et c’est pourquoi nous publions ici l’appel « Un temps pour la sociologie », défendue par l’Association internationale de sociologie et qui est cosigné par nombre de maussiens et de convivialistes. Enfin, nous proposons au lecteur un retour sur l’histoire récente de la sociologie et, tout particulièrement de la sociologie d’inspiration pragmatique, grâce à @ Daniel Cefai, qui nous offre ici un entretien passionnant sur l’histoire et les perspectives de la revue Pragmata.

Comme d’habitude, le lecteur aura plaisir à lire les différents Ricochets. La rubrique animée par François Bordes propose encore une fois des textes courts, originaux, incisifs, avec, pour ce numéro, Goulven Le Brech, Anne Mulpas et Benoit Vincent. S’y ajoute un compte-rendu par Alain Caillé de la première édition en français de L’économie institutionnelle de John Rogers Commons, avec une réponse de Bruno Théret, qui a participé à cet impressionnant travail. En ce qui concerne les comptes-rendus, la Bibliothèque du MAUSS, dirigée par Sylvain Pasquier, est particulièrement fournie pour ce numéro. Elle donnera à ceux qui ont encore faim de lectures de quoi se nourrir plus encore.

Références bibliographiques

Alain, 1990 (1916), Eléments de philosophie, Gallimard, « Folio Essais », Paris.

Arendt Hannah, 2007 (1971), La vie de l’esprit, PUF, Quadrige, Paris.

Caillé Alain, 2007 (2000), Anthropologie du don, La Découverte / Poche, Paris.

Caillé Alain, Chanial Philippe et Gauthier François, 2018, « Présentation », in La Revue du MAUSS, n° 51, La Découverte, Paris.

Caillé Alain, Chanial Philippe, Corbin Stéphane et Robertson Fabien, 2017, « Présentation », in La Revue du MAUSS, n° 50, La Découverte, Paris.

Chanial Philippe, 2022, Nos généreuses réciprocités. Tisser le monde commun, Actes Sud, Arles.

Foessel Michael, 2025, « La haine de la forme », Esprit, <https://esprit.presse.fr/actualites...>

Hamayon Roberte, 2021, Jouer, une autre façon d’agir. Etude anthropologique à partir d’exemples sibériens, Le Bord de l’eau, « La Bibliothèque du MAUSS », Bordeaux.

Mauss Marcel, 1993, Sociologie et anthropologie, PUF, « Quadrige », Paris.

// Article publié le 27 novembre 2025 Pour citer cet article : , « Revue du MAUSS n° 66 , Y mettre les formes - 2e semestre 2025 », Revue du MAUSS permanente, 27 novembre 2025 [en ligne].
https://www.journaldumauss.net/./?Revue-du-MAUSS-no-66
Notes

[1Il me faut ici saluer toute l’équipe du MAUSS, qui a réussi à se relever du décès de Philippe Chanial, événement soudain, brutal, qui nous a laissés désemparés, mais pas désespérés : la revue à laquelle il a tant œuvré continuera à vivre comme il aurait aimé qu’elle vive. Tout particulièrement, je tiens à remercier Alain Caillé, pour sa confiance et ses conseils, toujours aussi précieux et avisés.

[2Voir sur ce point la présentation du n° 51 de la Revue du MAUSS [Caillé, Chanial, Gauthier, 2018] et l’introduction (« En finir avec la “critique critique”) du dernier ouvrage de Philippe Chanial [2022], écrits en référence au sous-titre de La sainte famille de K. Marx et F. Engels, « Critique de la critique critique ».

[3La sélection des textes, leur originalité et leur diversité, ainsi que leurs propres articles, montrent de la part des deux coordinatrices de ce dossier de la Revue du MAUSS une réelle attention à la diversité des formes sociales comme des formes d’analyse. Tous les articles de ce dossier ainsi que cette présentation ont pu bénéficier d’une lecture à la fois attentive, et donc exigeante, et bienveillante, c’est-à-dire attentionnée. Qu’elles en soient chaudement remerciées.

Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette