Comme l’indiquent les infinitifs du titre, l’ouvrage collectif dirigé par Véronique Dutraive, Penser et agir avec David Graeber. Construire des ponts entre les sciences sociales, se propose deux objectifs qui entrent en tension à partir de l’anthropologie de David Graeber. Poursuivre, d’une part, des recherches sur le plan académique et construire un dialogue inévitable entre les différentes disciplines des sciences sociales, dont l’anthropologie, la sociologie et l’économie. Approfondir, d’autre part, l’épineuse articulation entre ces sciences sociales et l’agir militant, et prendre à bras-le-corps l’impact de l’anarchisme anthropologique sur la recherche universitaire.
« Passeur entre les disciplines » et « passeur entre action et réflexion » (p. 8), Graeber et son œuvre sont au centre de cet ouvrage, sans que ce dernier et les contributions qui le composent relèvent d’un registre hagiographique. Il s’inscrit plutôt dans un contexte plus vaste d’institutionnalisation de ce que l’on appelle de plus en plus souvent les « études graeberiennes ». On rappellera notamment les récents travaux suivants (en français et en anglais) : des dossiers sur les recherches du New-Yorkais dans divers numéros de revues (Anthropological Notebooks, n°27, 3, 2021 ; ASDIWAL, n°18, 2023 ; Revue du MAUSS n°62, 2, 2023), ainsi que l’ouvrage collectif, As if Already Free : Anthropology and Activism After David Graeber (2023), qui portait également, tout en ne s’y cantonnant pas, sur le lien entre recherche et engagement militant.
Le présent volume, qui est le premier ouvrage d’ampleur portant sur l’œuvre de Graeber dans le monde francophone, fait suite à un colloque international avec un titre proche, « Construire des passerelles autour de l’œuvre de David Graeber », et organisé à Lyon du 7 au 9 juillet 2022. Il ne constitue cependant pas les actes du colloque, et en plus des contributions éditées, sont référencées – dans les notes de bas de page de la conclusion – certaines communications orales restées inédites (dont celles de l’économiste américain Michael Hudson et de l’anthropologue anglais Keith Hart).
Les seize contributions du volume sont organisées en deux parties, qui résonnent entre elles : la première est disciplinaire, la seconde thématique. Elles offrent un large panorama de la démarche de Graeber, de ses ouvrages, mais aussi de sa posture dans la gauche libertaire et dans le monde académique, ainsi que de ses références implicites et des échanges polémiques avec d’autres figures intellectuelles présentes ou passées.
La première partie (« David Graeber et les sciences sociales ») réunit trois contributions, respectivement inscrites en anthropologie, en économie et en sociologie. Couvrant une quarantaine de pages, ces premiers textes offrent le point de vue général de ces sciences sur la signification d’une posture d’anthropologue anarchiste de Graeber ; sur la manière dont ses travaux peuvent être transposés et utilisés pour la disputatio entre économistes orthodoxes et hétérodoxes ; enfin sur le style même de l’écriture de Graeber.
La seconde partie, intitulée « Regards pluridisciplinaires sur les thématiques graeberiennes », constitue la plus importante des deux sections du volume (près de 220 pages) et est divisée en quatre thématiques, qui puisent chacune dans des disciplines multiples et variées. La première thématique regroupe trois contributions sur le « Travail et les mouvements sociaux » à partir de la philosophie, de la sociologie et de la science politique. Ces trois textes permettent d’approfondir la méthode avec laquelle Graeber s’est emparé de la problématique du travail mais aussi de l’importance des mouvements sociaux dans le trajet biographique de Graeber pour réfléchir à ce qu’on pourrait appeler une éthique de la méthodologie, « loin d’une prétendue neutralité axiologique » (p. 99). Ensuite, la deuxième thématique, « Dette et monnaie », insiste sur la manière dont les thèses de Graeber entrent en dialogue avec l’analyse du discours économique, de la numismatique, de l’histoire médiévale et de la philosophie critique. Les recherches de Graeber sur les pratiques monétaires et les coutumes financières sont en effet une ressource pour les travaux en histoire. Les textes de l’anthropologue sont aussi une inspiration pour des analyses discursives de la communication publique de la Banque d’Angleterre. Ces textes sont d’ailleurs eux-mêmes traversés de références, pas toujours explicitées par l’anthropologue lui-même, au corpus deleuzo-guattarien, notamment. La troisième thématique, « Capitalisme et pouvoir », regroupe trois contributions provenant essentiellement de la philosophie et analysant les recherches critiques de Graeber sur le capitalisme mais aussi sur ses dépassements démocratiques et radicaux. La thématique contribue explicitement à inscrire les idées de Graeber en dialogue critique avec la philosophie occidentale (avec la notion d’abstraction chez Hegel ou la notion de destitution chez Agamben) et l’histoire (avec le système-monde de Wallerstein). Enfin, la dernière thématique du volume comprend trois textes issus de l’anthropologie, de la sociologie et de l’économie. Intitulée « Anarchisme, liberté et économie », elle revient sur la controverse entre Graeber et les tenants du « tournant ontologique » en anthropologie [1], sur l’influence du réalisme critique de Roy Bhaskar et de la théorie « graeberienne » de la liberté et enfin sur l’inscription de l’anthropologue dans l’histoire de l’économie morale.
Sans entrer dans le détail des nombreuses personnes qui ont contribué au volume, il faut souligner, en plus de la diversité des disciplines et des spécialités de chacune et chacun, la variété des profils réunis. Sont notamment représentés d’anciens élèves de Graeber, des collègues et des amis et connaissances activistes, ainsi que des scientifiques partageant les mêmes préoccupations transdisciplinaires sur l’anarchisme, le travail, la démocratie, la dette, la monnaie, le capitalisme, le pouvoir ou encore l’économie (humaine ou non). De plus, l’ancrage international du colloque est reflété par les rattachements institutionnels des chercheuses et des chercheurs, allant des États-Unis à l’Autriche, en passant par l’Angleterre, la France, la Belgique, la Suisse et l’Allemagne.
Nous pouvons en outre saluer le travail nécessaire de la bibliographie générale des œuvres de Graeber. Cette élaboration qu’on trouvera à la fin du volume constitue un repère bienvenu et un atout pour le lectorat francophone, les stratégies et les pratiques éditoriales des travaux de Graeber nous plongeant dans un véritable maelström. Si cette bibliographie ne comprend que les ouvrages cités dans le volume, elle n’en est pas moins presque exhaustive en ce qui concerne les travaux publiés et traduits en français. On y ajoutera la nouvelle parution de la traduction de l’article « Valeur, politique et démocratie aux États-Unis » présenté par Véronique Dutraive, postfacé par Nika Dubrovsky et traduit par Vassily Pigounidès (Lyon, PUL, 2025), qui paraît en même temps que l’ouvrage ici présenté. L’article introduit la notion de valeur qui demeure seulement effleurée dans les contributions.
Les injonctions formulées par les infinitifs du titre du volume ne vont cependant pas sans soulever quelques difficultés particulièrement fécondes. À la lecture, l’on observe que le dialogue entre les contributions s’avère tantôt complémentaire, tantôt contradictoire. Le volume reproduit ainsi la dimension dialogique qui caractérisait les échanges de ce colloque. Cette tension, qui rend la lecture particulièrement stimulante et contribue effectivement à « construire des ponts » – et non de simples passerelles, comme y invitait encore le colloque de 2022 –, procède vraisemblablement de deux aspects fondamentaux de l’œuvre de Graeber. Ces deux dimensions ne s’excluent nullement et tendent à s’entrecroiser. Il convient de noter qu’il s’agit là d’une véritable gageure éditoriale que de classifier la pensée de Graeber, tant celle-ci franchit de nombreuses barrières disciplinaires et multiplie les ponts entre les concepts.
D’une part, nous observons certaines difficultés inhérentes à la cohérence même d’un anthropologue dont l’œuvre embrasse des champs multiples, s’inscrivant à l’intersection de la théorisation et du militantisme, et qui – rappelons-le – s’est éteint au milieu de sa carrière. Il en résulte que certains aspects de ses travaux appellent amendements et nuances, comme l’illustre remarquablement la première thématique du volume, consacrée au travail, qui aborde successivement les limites puis les forces d’une « critique anarchiste du travail ». D’autre part, les recherches de Graeber revêtent une dimension fondamentalement politique. Cette évidence s’impose concernant son engagement dans les mouvements politiques importants du XXe siècle, rappelés en conclusion de l’ouvrage. Ce qui est moins évident, en revanche, c’est la manière dont cette dimension politique s’insère dans le travail scientifique proprement dit, de sorte que la recherche académique devient un lieu de disruption sans que les directions explorées soient jamais définitivement fixées.
La lecture des contributions du présent volume reflète fidèlement cette double difficulté donnant lieu à des compréhensions et des appréciations contradictoires : l’œuvre de Graeber comporte-t-elle des aspects essentialistes ou tend-elle vers un post-essentialisme ? Cette interrogation traverse l’ensemble du volume, les explications, se distillant au fil des contributions, nous faisant glaner des pistes d’interprétation au fil de la lecture. S’agit-il d’une difficulté intrinsèque à l’œuvre de Graeber ou d’interprétations divergentes de celle-ci ? Sans doute et vraisemblablement un peu des deux.
Les interventions critiques de Graeber sur la « dette de vie » et sur le « tournant ontologique » sont, elles aussi, le fruit de lectures contradictoires, et posent d’autant plus précisément la question du décentrement vis-à-vis de ces deux théories. Concernant la neutralité axiologique enfin, le volume révèle combien la séparation entre le politique et le scientifique sème le trouble dans les rapports que nous avons à l’une et à l’autre, alors que chez Graeber, la différence entre les deux s’amenuise progressivement dans son œuvre. Cette tension se traduit, dans le volume, soit par un rejet du style « graeberien », soit par son adoption (transposée dans le langage économique, sociologique ou philosophique). Mais dans un cas comme dans l’autre, un choix doit s’opérer. Graeber opte résolument pour une « épistémologie créative ».
Ce volume offre à quiconque s’intéresse de près ou de loin aux travaux de Graeber un vaste panorama sur les lectures et les usages que l’on peut en faire. Le dialogue entre les différentes contributions permet une lecture vivante de « l’œuvre graeberien » et démontre la richesse d’un travail brutalement interrompu par la mort de l’auteur.
