Les élections municipales de 2026 et le communautarisme

Les élections municipales des 15 et 22 mars 2026 ont été marquées par une forte abstention, la résurgence du clivage gauche/droite, et quelques gains non négligeables pour La France insoumise et le Rassemblement national. Le vote des communautés n’a guère fait l’objet de développements dans les analyses consacrées aux résultats du scrutin. Pourtant, lors de ces élections, le communautarisme a été fréquemment instrumentalisé par des candidats, sans toujours l’afficher, mais souvent avec succès. Cette tendance figure dans l’ensemble du spectre politique, surtout dans la stratégie de la France insoumise. Mais ce parti n’a pas le monopole de la tentation communautariste.

Le communautarisme, une stratégie centrale

LFI fait du communautarisme un axe stratégique de sa pratique politique qu’elle a théorisée.

LFI, Hou Akbar !

LFI a mené une campagne de terrain popularisant ses objectifs sociaux (cantine gratuite, baisse des loyers…) pour « faire mieux » que les maires sortants. Mais les candidats LFI sont allés au-delà du discours politique traditionnel. Ils ont privilégié deux thèmes à connotation communautariste. Le parti de Jean-Luc Mélenchon – natif de Tanger qui se définit lui-même comme un « Maghrébin européen » - s’est abondamment exprimé sur la « couleur » des candidats. Il est vrai que les élus sont rarement issus de ce que l’on appelle pudiquement la « diversité », surtout au plus haut niveau. La composition de l’Assemblée nationale et du Sénat est encore largement dominée par des hommes d’âge mûr, bourgeois et blancs. Une boutade le dit : « Blancs jusqu’aux cheveux ». Au niveau local, cette caractéristique est un peu moins marquée, mais l’élection de candidats issus de l’immigration reste encore très en deçà de l’importance de leurs communautés dans la population de nombreuses communes. Cette anomalie démocratique mérite d’être corrigée. Mais La France insoumise, fidèle à sa méthode agressive, a fait de cette question un thème à caractère anti Blancs. François Piquemal chef de file LFI à Toulouse déclarait dès son entrée en campagne ne pas vouloir de Babtous (des Blancs) en haut de sa liste, sans doute pour faire oublier sa couleur de peau. Ali Diaroua, tête de liste à La Courneuve, appelait à prendre le pouvoir contre « tous ces Blancs qui décident où et comment doivent vivre tous ces gueux (Noirs, Arabes, Indo-Pakistanais et Cie) ». Nul doute que ces outrances sont volontaires car elles bousculent les habitudes afin de mobiliser les électeurs concernés - qui s’abstiennent plus que la moyenne des Français - en les appelant à voter pour des candidats qui leur ressemblent. Un deuxième thème sera largement utilisé par les candidats de LFI dans leurs discours : la dénonciation d’Israël. Dans les meetings, l’un des slogans les plus repris était « Nous sommes tous des enfants de Gaza ». On sait que depuis le 7 octobre, la critique de l’État juif est devenue un des thèmes fétiches de LFI, et on sait pourquoi. L’électorat de LFI est composite, avec deux piliers essentiels : le prolétariat intellectuel, ces jeunes diplômés qui ne sont ni employés ni rémunérés à leur niveau et en conçoivent une frustration qu’ils expriment dans les urnes en souscrivant au discours le plus démagogique ; la population issue de l’immigration, principalement celle originaire des pays arabo-musulmans, qui se reconnaît dans le discours social de LFI, mais aussi dans ses messages « antiracistes », et bien entendu dans sa dénonciation de l’État d’Israël. Cette critique ne se limite pas à la politique menée par le gouvernement Netanyahou. C’est souvent l’existence même de l’État juif qui est en cause. Plus encore, la critique traduit fréquemment un antisémitisme de moins en moins masqué, à l’instar de Jean-Luc Mélenchon faisant du CRIF sa bête noire ou ironisant sur la prononciation des noms Epstein et Glucksmann.

Le communautarisme n’est pas une garantie de succès électoral. Samy Debbah, ancien dirigeant du Comité contre l’islamophobie en France (CCIF dissous), n’arrivera pas à faire tomber le maire sortant à Garges-lès-Gonesse. Á Toulouse, LFI est arrivé en tête de la gauche au premier tour, grâce à mobilisation en sa faveur des habitants des quartiers à forte population d’origine immigrée. Mais au second tour, en dépit d’un accord avec le PS, François Piquemal ne parviendra pas à ravir la mairie à Jean-Luc Moudenc. Mais le communautarisme est souvent récompensé. Dans certaines villes où LFI n’a pas emporté la mairie, ses candidats réalisent des scores enviables grâce à la mobilisation des « quartiers » comme à Lille : 33,7 % % au second tour. Cette stratégie explique largement les succès retentissants de LFI dans deux grandes villes très métissées : Roubaix et Saint-Denis. En banlieue parisienne, à La Courneuve, Ali Diaroua emportera l’élection au second tour contre le candidat socialiste, pourtant lui aussi issu de la « diversité » mais qui n’en avait pas fait un argument de campagne. Aubervilliers tombera également dans l’escarcelle de La France insoumise, Sofienne Karroumi devenant maire de cette ville populaire qui était un fief de l’union de la gauche PC/PS d’antan. Dans la banlieue lyonnaise, où les groupes islamistes sont fortement implantés, LFI réussira à déboulonner les maires sortants dans deux villes ancrées à gauche depuis toujours : Vaulx-en-Velin et Vénissieux. En dépit de quelques déceptions, Jean-Luc Mélenchon peut être satisfait : loin de lui nuire, comme certains le pensaient, le communautarisme et les outrances qui l’accompagnent, est souvent payant.

La Nouvelle France

Pour LFI, le communautarisme n’est pas seulement un thème de campagne électorale. Le parti de Jean-Luc Mélenchon a théorisé cette approche dans un concept audacieux : la « Nouvelle France ». Cette formule traduit une réalité : la France connaît une évolution démographique, sociale et culturelle, en particulier dans les grandes villes et les quartiers populaires. Le problème est que, là aussi, loin de se contenter de tirer les leçons de la « créolisation » de la société française, le parti de Jean-Luc Mélenchon en fait un thème conflictuel en retournant à son avantage la rhétorique du « grand remplacement ». On sait que cette idée a été popularisée par l’extrême droite pour mettre « les Français » en garde contre une vague migratoire qui submergerait les populations locales. Sous couvert du souci – louable – de se faire le porte-voix d’habitants que l’on n’entend guère, LFI instrumentalise ce concept contre ses adversaires politiques en opposant la « Nouvelle France » à la « France blanche ». Clémence Guetté, l’une des dirigeantes en vue de LFI, interprètera les succès de son parti aux élections municipales comme produits de la Nouvelle France. En d’autres termes, les victoires de LFI tiennent à une sociologie électorale favorable grâce à la présence de jeunes et de populations issues de l’immigration. Ce qui n’est pas faux, d’autant que dans ces territoires, les partis traditionnels, PS et LR, sont affaiblis. Cette insistance sur la « créolisation » de la population permet aussi de renforcer le combat de LFI contre la droite et l’extrême droite qui se présentent comme les représentants d’une France traditionnelle.

Le communautarisme, une stratégie complémentaire

Contrairement à une opinion répandue, LFI n’a pas le monopole du communautarisme. La droite et surtout l’extrême droite utilisent aussi ce thème, mais de façon moins voyante et comme complément de leur promotion d’une identité française dont ils seraient les seuls défenseurs.

Le communautarisme a contrario

Á droite, le communautarisme est rarement évoqué. La dénonciation des minorités est plutôt suggérée pour accompagner les thèmes majeurs d’une politique centrée sur la défense des traditions et la lutte contre l’insécurité.

Il n’y avait qu’un Philippe de Villiers pour déclarer crument : « Je préfère les cafés aux kebabs ». Cette idée a depuis longtemps été reprise par des élus de droite. Ces établissements de restauration rapide commercialisant le fameux sandwich sont très présents dans les quartiers habités par des Turcs ou des Maghrébins. D’autant que les produits qu’ils vendent peuvent être certifiés Hallal. Une cible facile pour des politiques voulant dénoncer la place occupée par les populations immigrées. Des maires de droite dans le passé, à Béziers, Marseille, Nice, et dans les Hauts de France, ont manifesté leur volonté de voir réduite la place prise par ces commerces symboles du « Grand remplacement ». Un « plan anti-kebab » à Marseille avait même été imaginé du temps où Jean-Claude Gaudin était maire de la cité phocéenne. Des candidats de droite et d’extrême droite ne sont pas allés aussi loin pendant la campagne des élections municipales de 2026. Mais ils ont souvent dénoncé les « commerces ethniques » et les « commerces de nuit » en laissant entendre que ces établissements serviraient aussi à blanchir l’argent du narcotrafic. La lutte contre la « kebabisation » (le terme a été utilisé !) utilise une technique de dissimulation qui est également employée dans la présentation du thème favori de la droite et de l’extrême droite : la sécurité. Les propositions pour renforcer les polices municipales et installer des caméras de vidéo-surveillance sont accompagnées de la dénonciation du harcèlement de rue, des incivilités, du danger présenté par les mineurs isolés… Pendant la campagne, le mot « racaille » a rarement été prononcé, mais pensé souvent si fort qu’on finissait par l’entendre.

L’identité française

Dans la campagne municipale, ce type de discours abordait la question de l’identité culturelle de façon indirecte en développant quelques grands thèmes qui y font référence. D’abord celui de l’identité locale comme élément de l’identité française qui implique la défense de l’histoire et du patrimoine de la commune, ses fêtes, ses traditions. Ensuite, celui de la défense du « mode de vie français » qui ne saurait s’accommoder d’une pratique visible de l’islam (commerces hallal, port du voile dans la rue…). On l’aura compris : la défense de l’identité française est aussi un moyen de lutter contre la présence d’importantes communautés ethniques et religieuses.

Dans les partis de droite traditionnels, l’identité française a été pendant longtemps définie comme une identité civique et républicaine, la Nation étant présentée comme une communauté fondée sur la citoyenneté et l’égalité devant la loi. Cette conception a été mise à mal depuis une vingtaine d’années. Dans sa campagne pour l’élection présidentielle de 2007, le candidat Nicolas Sarkozy promit de créer un ministère de l’Immigration et de l’identité nationale, ce qu’il fit une fois élu. Il s’agissait de mêler identité de la France et lutte contre ceux qui « égorgent des moutons dans la baignoire » [1]. Ce discours sera récompensé par le siphonnage d’un tiers de l’électorat de Jean-Marie Le Pen au premier tour. C’était acter un rapprochement avec l’extrême droite sur certains de ses thèmes favoris : l’inquiétude devant une immigration massive, la critique du multiculturalisme, la défense d’une France traditionnelle. Sous couvert de préservation de l’identité française, c’est bien une politique hostile à l’immigration qui se profile en procédant à une fusion des idées défendues par LR et par le RN. Progressivement, la droite adopte les thèses de l’extrême droite en défendant une identité basée sur l’appartenance ethnique et religieuse : une France blanche, chrétienne, au cœur de l’Occident. Cette perception autorise tous les excès comme cette idée qui est partagée par un nombre croissant de citoyens : l’identité de la France serait menacée par un islam incompatible avec la culture nationale. Ce danger étant présenté comme existentiel, des propositions fortes, y compris au niveau municipal, sont mises en avant : exclusion des non nationaux du logement social, des aides sociales, etc. Ce discours anti-immigrés devait s’avérer payant dans une ville comme Carcassonne qui a élu un maire RN. De façon moins nette, Éric Ciotti, ancien président des LR et désormais allié du RN, devait aussi bénéficier à plein de ce rapprochement idéologique entre la droite traditionnelle et l’extrême droite. La défense de l’identité niçoise et française était prônée par lui et son adversaire, Christian Estrosi, mais le premier bénéficiait d’un a priori plus favorable compte tenu de son alliance avec l’extrême droite, tandis que le second, lui aussi ancien de LR mais rallié au macronisme, pouvait passer comme plus laxiste. La dénonciation par la droite et l’extrême droite du communautarisme, son utilisation a contrario, n’exclut pas la recherche discrète de voix dans les communautés.

Les Chinois, les juifs, les catholiques et les autres

Comme à l’accoutumée, le vote des Juifs de Sarcelles ou celui des Arméniens de Marseille figurait à l’agenda des principaux candidats. Cette recherche du vote communautaire a toujours existé [2], et la campagne pour les élections municipales en 2026 n’a pas fait exception. On se contentera d’en donner ici quelques exemples observés pendant la campagne de Sarah Knafo. Révélation de ces élections à Paris, cette jeune femme de 34 ans n’a rien à apprendre de LFI en matière de communautarisme. Mais, à la différence de ses ennemis jurés, elle utilise cet argument sans le dire. Sachant compter, la conseillère à la Cour des comptes n’a pas manqué de constater la place grandissante des communautés chinoises et indochinoises dans la capitale. D’autant que la présence dans ces communautés d’un nombre impressionnant de travailleurs indépendants – commerçants et artisans – prédisposait à un bon accueil des propos de la candidate fustigeant le trop d’impôts, le trop de réglementations… Son discours musclé en matière de sécurité rencontrait aussi un écho dans cette population qui a souffert d’agressions crapuleuses venues souvent d’individus que l’extrême droite qualifie de « Français de papiers ». De façon très démonstrative, la candidate ne manqua pas de marquer sa sympathie pour ces communautés en participant au traditionnel défilé du nouvel an chinois à Belleville. Elle en fut récompensée, obtenant 10,40 % des voix dans le 13e arrondissement (celui du China Town parisien) contre 7,78% dans le 14e arrondissement voisin.

Pour les Juifs, Sarah Knafo n’a pas eu besoin de se fatiguer, l’adhésion de nombre d’entre eux lui étant acquise. Cette fille d’une famille séfarade traditionnaliste, passée par l’école juive, est très représentative de sa génération communautaire qui entend conjuguer réussite professionnelle, pratique religieuse et soutien à Israël. Le journal le plus lu dans la communauté n’hésitera pas à parler de « Knafomania » avec des électeurs juifs voulant la plébisciter, ceux n’habitant pas Paris étant même frustrés de ne pouvoir le faire [3]. Nul doute que les Juifs furent largement à l’origine de scores que l’on n’attendait pas pour une candidate d’extrême droite dans un arrondissement où l’extrême droite a toujours été faible comme le 19e : 8,13 %, un résultat pas si éloigné de sa moyenne parisienne (10,40%). Mais c’est dans les beaux quartiers que Sarah Knafo devait enregistrer ses meilleurs scores : 12,98 % dans le 8e arrondissement et surtout 22,53 % dans le 16e où elle était candidate. Dans cet Ouest parisien, la bourgeoisie juive n’était pas la seule à avoir les yeux de Chimène pour Sarah Knafo. Les électeurs catholiques traditionnalistes, qui avaient déjà fait le bonheur d’Éric Zemmour en 2022, furent très sollicités par la candidate qui promettait de consacrer pendant la mandature 300 millions d’euros à la restauration des églises en soulignant : « Parce que cette ville est un joyau du catholicisme et que le catholicisme a fait la beauté de Paris » [4]. Henri IV l’avait déjà dit : « Paris vaut bien une messe ».Sarah Kafo ne le démentira pas.

*

Le communautarisme n’est pas le seul facteur explicatif de l’évolution de la carte électorale, mais nul doute qu’il contribue à la façonner. Il ne s’agit plus seulement d’obtenir le vote des minorités. LFI se présente comme leur porte-parole tandis que la droite et surtout l’extrême droite dénoncent leur présence trop visible afin d’obtenir les suffrages de « vrais » Français. En tout état de cause, en mars 2026, le communautarisme aidant, LFI et le RN ont emporté des succès sans triompher. Mais ils ont imposé leur narratif.

// Article publié le 9 avril 2026 Pour citer cet article : Philippe Velilla , « Les élections municipales de 2026 et le communautarisme  », Revue du MAUSS permanente, 9 avril 2026 [en ligne].
https://www.journaldumauss.net/./?Les-elections-municipales-de-2026-et-le-communautarisme
Notes

[1Azouz Begag, Un mouton dans la baignoire, Fayard, 2007.

[2Philippe Velilla, La République et les tribus, Buchet-Chastel, 2014. Voir aussi dans cette revue les différents articles consacrés à cette question par l’auteur de ces lignes.

[3Laetitia Henriquez, « Comment les élections municipales électrisent la communauté juive », Actualité juive, 5 mars 2026.

[4Extrait de son discours lors du meeting le 15 mars 2026 au dôme de Paris.

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