À lire une partie des commentaires intellectuels sur la période, notre problème principal serait désormais clair : la montée de l’irrationalité. Rejet des sciences, complotisme, crédulité numérique, emprise des gourous, des populistes, des algorithmes. Une part massive et croissante de la population serait en train de perdre le sens du réel.
Le diagnostic a sa part de vérité. Mais il reste, le plus souvent, descriptif. Il nomme des effets sans remonter aux conditions sociales de possibilité. Dire que les technologies amplifient la diffusion de l’irrationnel revient à constater qu’un incendie se propage mieux dans une forêt sèche – sans jamais interroger ce qui a rendu la forêt inflammable. Affirmer que les individus sont manipulés n’explique rien davantage, tant qu’on ne comprend pas pourquoi ils sont si réceptifs à ces manipulations.
Au bout du compte, l’explication tourne court : l’irrationalité progresserait parce que les individus deviennent irrationnels, ou parce qu’ils croient les mauvaises personnes. Autrement dit, parce qu’ils se trompent. Le problème relèverait ainsi de l’erreur, de l’ignorance dans les esprits de ceux qui le subissent, et de la faute morale du côté des pyromanes – tandis que les sachants éclairés, gardiens autoproclamés des Lumières, se découvrent incapables de jouer les pompiers.
La bataille du réel
Cette manière de voir reconduit une opposition familière entre des élites cultivées, qui s’arrogent un rapport juste au réel, et des classes populaires ou moyennes réputées plus vulnérables aux croyances fausses. Il ne s’agit pas toujours de mépris explicite, mais d’une conviction plus diffuse : celle selon laquelle les bonnes études, les bonnes institutions et les bonnes médiations immuniseraient contre les illusions. Lorsque cette immunité supposée ne fonctionne plus, malgré la scolarisation de masse, on incrimine la faillite de l’école, l’effondrement de l’instruction publique, le retour de l’obscurantisme. Mais là encore, on évite le cœur du problème.
Car les accusations sont en réalité symétriques. Les classes populaires et une partie des classes moyennes ne reprochent pas moins aux élites d’être coupées du réel. Simplement, elles ne parlent pas du même réel. Pour les unes, le réel est celui du travail ordinaire, des fins de mois, des corps fatigués, des efforts sans effet ou mal reconnus. C’est le réel vécu, éprouvé en bien ou en mal. Pour les autres, c’est celui des faits « prouvés » par la science, méthodiquement établis, indépendants des affects humains, qu’ils plaisent ou non. Ainsi chaque camp accuse l’autre de déréalisation parce qu’ils ne partagent plus la même expérience du réel, ni les mêmes critères pour le reconnaître.
Double aliénation
Pour comprendre ce face-à-face stérile et tenter d’en sortir, le cadre conceptuel de l’ethnologue François Sigaut se montre particulièrement opératoire. Sigaut proposait de penser les dynamiques humaines à partir d’un triangle égo-réel-autrui, et distinguait trois formes d’aliénation : mentale, sociale et culturelle. Il définissait l’aliénation sociale comme le sort de ceux « dont le réel est incompréhensible ou inacceptable pour les autres » [1]. Chez lui, elle concerne d’abord des individus marginalisés, à l’instar du génie incompris, ou du personnage excentrique. Mais osons élargir la formule. Considérons que l’aliénation sociale peut également frapper un groupe, lorsque le réel qu’il porte ou décrit n’est plus reconnu par un autre. Alors force est de constater que les producteurs du discours légitime sur le monde n’y échappent pas. De fait, le réel des scientifiques, des experts, des responsables « raisonnables » devient, pour une partie croissante de la population, incompréhensible et surtout inacceptable. Non parce qu’il serait faux, mais parce qu’il n’est plus vécu comme un réel sur lequel il soit possible de prendre appui pour améliorer concrètement son existence.
Sigaut ne permet pas simplement de constater l’aliénation sociale, mais aussi de l’expliquer. Reprenant Mauss et Haudricourt, il rappelle qu’il n’y a technique que comme acte traditionnel efficace. Mais il ajoute que ces actes sont soumis à une double sanction sociale : ils doivent être intelligibles pour autrui, c’est-à-dire s’inscrire dans une tradition partageable, et produire des effets suffisamment nets pour être reconnus comme efficaces. [2]
Ce point clé oblige à reformuler la question du vrai : l’acceptation d’une proposition ne tient pas seulement à sa vérité objective, mais aussi à sa capacité à s’inscrire dans des pratiques où ses effets sont perceptibles et reconnus. Autrement dit, pour « prendre » au-delà du cercle de ceux qui le produisent, un discours sur le réel doit pouvoir paraître intelligible – ou, à tout le moins, efficace.
Vérité et efficacité ordinaire : la grande dissociation
C’est précisément cette articulation qui se défait. Si les énoncés scientifiques et experts ont perdu une partie de leur autorité, ce n’est pas parce qu’ils seraient moins compréhensibles qu’hier, mais parce qu’ils offrent de moins en moins de ressources d’émancipation ordinaire. Le réel qu’ils décrivent prend la forme d’une nécessité sans promesse : limites planétaires, lois physiques, austérité énergétique, complexité économique, impasses budgétaires.
Le paradoxe est que la science est ici en partie victime de sa propre trajectoire historique. Elle a longtemps été associée à une promesse d’amélioration tangible des conditions de vie, à une capacité d’intervention sur le monde. On ne croyait pas seulement les savants parce qu’ils disaient vrai, mais parce que leurs applications produisaient des effets bénéfiques partagés. Lorsque la science revient aujourd’hui comme discours des limites, elle voit se retourner contre elle l’imaginaire de toute-puissance qu’elle avait contribué à nourrir.
La crise actuelle n’oppose donc pas simplement la vérité à l’illusion. Elle tient à une dissociation plus profonde entre deux dimensions longtemps liées : une connaissance du réel et une capacité reconnue à agir sur lui. Lorsque cette seconde dimension s’affaisse, la première perd avec elle une partie de sa force sociale.
De cette dissociation résulte la double aliénation sociale : le réel des clercs – celui des sciences, des faits établis, des médiations légitimes – devient incompréhensible ou inacceptable pour une partie croissante de la population. Mais, réciproquement, le réel vécu par les classes populaires et petites-moyennes devient lui aussi largement inintelligible pour les élites intellectuelles instituées. Chaque camp accuse l’autre d’être coupé du réel, parce que chacun se ferme sur un réel que l’autre ne (re)connaît plus.
L’aliénation sociale se double alors d’une aliénation culturelle. Sigaut entendait par là la situation d’un groupe dont la cohérence interne finit par primer sur la prise en considération du réel, jusqu’à ce que sa culture fasse écran à ce qu’elle prétend décrire. [3]Il donne notamment comme exemples le corporatisme des grands corps d’État, ou encore le déni de réalité du système soviétique face à la catastrophe de Tchernobyl.
C’est ce qui se joue aujourd’hui de part et d’autre de la fracture contemporaine. D’un côté, des fractions populaires ou petites-moyennes, confrontées à un délitement souvent inintelligible de leur expérience, se soudent et se rassurent dans des discours simplificateurs, saturés de suspicion, où l’intentionnalité maléfique remplace la causalité. De l’autre, les élites intellectuelles et culturelles trouvent elles aussi dans l’adversaire une fonction unificatrice : en se resserrant contre ce qu’elles perçoivent comme des dérives irrationnelles, elles reconduisent une forme d’aliénation culturelle, absolutisent leur propre rapport au monde et traitent comme pur déficit cognitif ce qui relève d’abord d’une perte de prise sur le réel.
Une crise de l’agentivité, plus que des représentations
Remontons alors à la matrice de cette double aliénation : l’érosion des conditions sociales qui permettaient de partager un monde commun, c’est-à-dire un monde à la fois compréhensible et transformable dans des cadres d’action reconnus.
La déréalisation contemporaine n’est donc pas, d’abord, une crise des représentations. Elle est une crise de l’agentivité, du pouvoir de faire ensemble, de la possibilité de rencontrer le réel, non comme simple objet de connaissance, mais comme champ d’activités communes, capables de recréer des interdépendances par-delà les appartenances de classes.
Le véritable problème n’est pas que « les gens croient de plus en plus n’importe quoi », mais que des groupes sociaux entiers ne partagent plus les mêmes prises sur le monde, ni les mêmes moyens d’y agir, ni les mêmes critères pour juger de ce qui compte. Dans ces conditions, le désaccord ne porte plus seulement sur les interprétations, mais sur la réalité elle-même.
Tant que cette situation sera abordée comme une simple affaire d’irrationalité populaire, les clercs continueront d’en commenter et déplorer les symptômes. Et un seul restera partagé : le sentiment d’impuissance – incapacité à rétablir le vrai pour les uns, à transformer le réel pour les autres.
