Revue du Mauss permanente (http://www.journaldumauss.net)

Didier Peyrat

Réflexions sur le mal, en pandémie

Texte publié le 5 avril 2020

L’infection parcourt le monde. On parle de tragédie, ce qui sous-entend une fatalité. Mais la question qui nous occupe est : comment faire face au mal ? Un boulevard semble avoir été offert au négatif. Pourquoi une telle impréparation de sociétés dites « développées » ? Il est temps de se repasser au ralenti le film des bifurcations manquées, des mauvaises directions prises, des choix douteux. En s’astreignant à cet examen de conscience, on sauve les possibles.
Didier Peyrat est notamment l’auteur de En manque de civilité, Textuel, 2005, et de Face à l’insécurité, refaire la Cité, Buchet Chastel, 2007. Dernier article publié sur le site du Mauss : “Cause morale. Cause perdue ? 28 février 2015
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Pourquoi ce virus éprouve–t-il si gravement notre société ? Il engendre des morts et des malades, en masse, c’est certain (dont une bonne part, non recensée, reste dans l’innombrable). Une crise sanitaire, bientôt suivie d’une crise économique, déjà doublée d’une crise politique majeure. Trois crises en une seule, toutes les trois de portée mondiale, aucun territoire n’y pouvant échapper.

Crise de la pensée, aussi. La pandémie, monstrueuse excavatrice, nous retourne en tous sens.

Il y a de l’imprévisible dans l’histoire. Des développements inédits, des surprises, des bonnes et des malfaisantes. Mais justement : puisqu’on le sait, pourquoi ne pas s’organiser aussi en fonction de l’imprévisible ? Une société est-elle vraiment civilisée si elle ne sait pas, ou plus, se préparer au pire ? Et pour s’y préparer, à ce mal, n’avons-nous pas à le penser ?

Jean-Marie Domenach, dans l’introduction à son brillant « retour du tragique », [1] avait souligné quelque chose de juste : « Non, ce n’est pas le parti pris des ténèbres ni la fatalité du malheur qu’apporte le tragique, mais une voyance plus ample et plus pénétrante. L’homme tragique n’est certes pas l’adversaire de la science (…) Ce qu’il refuse précisément, c’est de laisser réduire la condition humaine à des statistiques et l’espérance à une idéologie mathématique : cette pauvre aventure où la probabilité a remplacé le risque, où plus rien n’arrive à l’homme ; ce pâle tracé électronique qui est la courbe illusoire de notre destin. Il demande que le savoir soit étendu jusqu’à ce domaine qui n’entre pas dans les catégories des « sciences de l’homme », et que leur optimisme récuse : celui du mal. »

Je ne me range pas parmi les collapsologues - pour quelques raisons dont l’exposé n’est pas l’objet de ce texte - mais je les trouve plus qu’intéressants à lire. Or je suis aussi frappé de la violence intellectuelle avec laquelle on les a souvent traités. Ce déchaînement presque excommunicateur, d’où vient-il ? Du fait qu’annonciateurs, ils seraient porteurs du mal qu’on voudrait tenir à l’écart de nos pensées ?

Non sans mal

Pourtant, il y aura toujours du Mal. Des enfants tués, des violences atroces, des séparations sans remède, des cataclysmes volcaniques ou météorologiques, la mort comme horizon, pour tous et pour toujours. Traversant les millénaires, et toutes sortes de sociétés dissemblables, le Mal est têtu. On se défendra de le déclarer éternel, affirmation relevant d’une métaphysique ou d’une foi. Mais sa longévité est un constat.

« Il y a ceux qui considèrent l’existence humaine comme une tragédie inarrangeable dans son fond, et il y a les autres. Je me range, incontestablement, dans la première catégorie », écrivait Michel Leiris dans son Journal [2], au soir d’une vie pourtant marquée par de nombreux engagements au profit des causes émancipatrices. Pour fonder un agir valable, un pessimisme actif est un socle aussi solide, voire plus, qu’un optimisme indéfectible. Peut-être prémunit-il mieux contre les méthodes expéditives, penchant de ceux qui, prétendant connaître la fin, nous pressent d’aller dans le sens de l’histoire.

Tragédie ? Mais la tragédie s’abat sur des victimes impuissantes. Les acteurs découvrent qu’ils n’en sont pas : ils sont agis, prisonniers d’un fatum qui les emmène irrésistiblement vers une fin terrifiante. Est-ce le cas de cette infection vorace qui parcourt le monde en tous sens ? Rien n’est-il à notre portée, là dedans ?

La question du mal en soi n’est pas celle qui nous occupe aujourd’hui. Ce mal-là ne dépend pas de nous. Face à ce mal inéliminable, on peut tenir bon et veiller à ne pas alourdir de malheurs supplémentaires une poche à chagrins déjà bien remplie. C’est déjà pas mal.

La question qui nous taraude est d’une autre nature.

De la riposte au négatif

Oui, il y aura toujours du mal. Mais exister est une chose, prospérer en est une autre. Ne pourrait-on établir une distinction entre le Mal et le négatif ? Le négatif serait cette partie du mal qu’une société raisonnable peut contenir, diminuer, voire, dans certains domaines, éliminer. Le Mal a des causes, des causes auxquelles nous ne pouvons rien, ou très peu. Il est par delà le juste et l’injuste, hors de notre portée. Le négatif est injustifiable. Il n’a pas d’excuse.

Alors, face à ce mal-là, quelques interrogations retrouvent une vigueur qu’elles perdent nécessairement si l’on se cantonne à une méditation sur le Mal. Ce mal sans majuscule, qu’est-ce qui l’alimente ? Pourquoi le négatif tourne-t-il, ici et maintenant, à plein régime ?

Ainsi, les masques, les gels, les respirateurs, les lits, les médecins et les infirmiers manquaient. Ceci, pourtant, dépendait d’une intervention, d’une organisation, d’une prévision complètement humaines, complètement sociales. Le principe de précaution était dans la constitution, mais pas dans les cerveaux des technocrates, adorateurs des LOLF, RGP et autres serrages de vis budgétaires infligés aux services publics… décrétés non rentables ? [3]

C’est pourquoi à la question : pourquoi ce virus éprouve–t-il si gravement notre société ? Il est permis de répondre : parce qu’on lui a offert, avec nos imprévoyances, quelques conditions éminemment favorables, alors que d’autres attitudes étaient possibles.

Briseurs de possibles

Ce n’est pas l’avis de tous. Veuillez observer en ce moment le travail de quelques idéologues. On les nommera : idéologues de l’impossible. Que disent-ils ?

Ils tiennent un double discours. D’abord celui d’un fatalisme rétroactif : « on ne pouvait pas prévoir, depuis le début on fait tout ce qu’on peut, et il n’y a pas d’alternative ». Ensuite celui d’un super-déterminisme : « ce qui est, est ; si c’est arrivé, c’est que cela ne pouvait être autrement ». L’être (ce qui est arrivé) et le néant (le non advenu).

On trace ainsi les contours d’un monde bien particulier. Un « réel » qui fait bloc. Un réel sans fissure saisissant dans son ciment toute l’étendue du temps : passé, présent et avenir. « Si ce n’est pas arrivé, c’est que c’était impossible avant. » Plus de fêlures, de bifurcations, de dégagements, de dérobades possibles. Rien que la « nuit sombre au-dedans d’une pierre  » (Henri Michaux) [4].

En somme, dans cette situation où le négatif égalisateur est à l’œuvre, on fait comme s’il était urgent et indispensable d’écraser le seul point positif du désastre, si timide encore : la conscience qu’une remise en cause d’à peu près tout dans le fonctionnement de nos sociétés est nécessaire.

Avec leur « ne pouvait pas, ne peut pas mieux faire  », ces briseurs de possibles ne font rien d’autre que taper à coups de marteaux sur l’espoir. Espoir d’une différence qui serait féconde, contre la répétition, le retour au même. Vite, vite, il leur faut se dépêcher de fermer l’éventail des possibilités. Ceux-là n’ouvrent par conséquent aucune issue au négatif : ils en font partie.

Et ce n’est évidemment pas un hasard si certains d’entre eux concluent leurs démonstrations par un sec « taisez-vous ! ». Opposition ? Indécente. Polémique ? Brise l’unité nationale. Recours au droit ? Indigne. Par temps de circonstances exceptionnelles, pas le temps de faire du droit. [5]

Cherchons ailleurs. Place aux libres penseurs.

5 avril 2020.

NOTES

[1Le retour du tragique, 1967, Seuil.

[2Journal 1922-1989, Gallimard, 1992.

[3Je renvoie ici à l’excellent numéro de la revue du MAUSS : Marchandiser les soins/nuit gravement à la santé, (n°41, premier semestre 2013) dans lequel était explorée, face à la pénétration de la logique de marché dans le champ médical et les dégâts d’une approche principalement marchande et comptable, la possibilité d’une « politique de santé alternative, résolument anti-utilitariste, qui fasse (…) toute sa part au don et à la gratuité dans l’acte de soin ».

[4Poteaux d’angle, Gallimard, 1981.

[5Il n’aura pas fallu 15 jours pour que tout l’édifice juridique des libertés publiques s’effondre, avec perte et fracas silencieux. Il est donc permis, à cause d’un virus, de prolonger sans débat contradictoire les détentions provisoires de personnes non encore condamnées, donc présumées innocentes. Et il fallait que ce soit le conseil constitutionnel lui-même qui affirme, dans une décision sans précédent - dans son contenu comme dans sa concision quasiment militaire - que, vu l’époque, la constitution n’avait plus… à s’appliquer. Cf. décision du jeudi 26 mars 2020 : « Compte tenu des circonstances particulières de l’espèce, il n’y a pas lieu de juger que cette loi organique a été adoptée en violation des règles de procédure prévues à l’article 46 de la Constitution. » On vit une époque extraordinaire.