Revue du Mauss permanente (http://www.journaldumauss.net)

Philippe Velilla

Les élections israéliennes du 2 mars 2020

Texte publié le 26 mars 2020

Les élections israéliennes du 2 mars 2020
Les trois Israël dans les urnes

Au début 2020, les Israéliens ont été appelés aux urnes pour la troisième fois en moins de onze mois. Les élections du 9 avril 2019 n’avaient pas abouti à la formation d’un gouvernement en dépit du succès enregistré par la droite. La défection d’un allié historique du Premier ministre sortant, Binyamin Netanyahou, conduisit ce dernier à faire adopter une nouvelle dissolution de la Knesset. Mais les élections du 17 septembre 2019 ne permettant pas non plus de dégager une majorité, la Knesset fut à nouveau dissoute et le corps électoral convoqué le 2 mars 2020.

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Le scrutin clos, avant même la publication des résultats définitifs, il apparaissait que la droite enregistrait un succès relatif, car son score final ne lui permettait pas de former facilement une coalition majoritaire (61 sièges sur 120). Binyamin Netanyahou ne pouvait compter que sur 58 mandats en additionnant ceux de son parti (Likoud, 36 sièges), de ses alliés traditionnels de droite (Yemina, 6), et des deux partis ultraorthodoxes (16). Benny Gantz, tête de liste du parti du centre Bleu-Blanc (Kahol-Lavan, 33 sièges) enregistrait le seul soutien de l’union des partis de gauche (7). Les partis arabes regroupés au sein de la Liste unifiée obtenaient une victoire historique (15 sièges). Avigdor Liberman, leader du parti Israel Beitenou (Israël, notre maison, 7 sièges), celui-là même qui était à l’origine de cette crise qui durait depuis quinze mois, se trouvait à nouveau en position de « faiseur de roi », mais était affaibli par la perte d’un mandat. Les péripéties post-électorales habituelles dans la vie politique israélienne ne peuvent faire oublier l’évènement majeur de ces élections : le blocage né de l’affrontement de trois Israël.

Les trois Israël

En Israël, comme dans nombre de pays, la fracture sociale recouvre la fracture territoriale et la fracture ethnique. Mais dans l’Etat juif, les conflits n’opposent pas des autochtones à des populations allogènes. Le conflit oppose d’abord les Juifs selon leur date d’arrivée dans le pays et leur origine ethnique.

Les Juifs issus des Amériques et d’Europe, les Ashkénazes (ashkenazim en hébreu), sont très représentatifs de l’Israël d’avant, celui des vingt premières années de l’Etat. Formé de nouveaux immigrants arrivés avant la création de l’Etat (1948) ou juste après sur la base d’un sionisme très idéologique et politique où le socialisme dominait, le premier Israël rêve d’un pays se distinguant seulement des démocraties occidentales par quelques éléments de la culture juive : la langue, le calendrier … en maintenant une distance à l’égard de la religion qui doit rester confinée dans les synagogues et surtout ne pas imposer de contraintes (kfia ha datit) aux Juifs.

Le second Israël [1] est composé des Juifs immigrés des pays d’Afrique et d’Asie dans les années 1950, 1960 et 1970. Ces orientaux (mizrahim) ou Séfarades ont une vision du sionisme bien différente de celle de leurs prédécesseurs, moins idéologique et politique, plus religieuse et messianique. Le second Israël ne refuse pas la démocratie mais elle doit respecter l’identité juive qui prime sur tout : la pratique religieuse doit être soutenue par l’Etat, la tradition enseignée à l’école … Souvent mal accueillis par les autorités ashkénazes alors totalement dominées par le Parti travailliste, les Sépharades développeront à leur égard un fort ressentiment qui trouvera sa traduction politique en 1977 lors du Maapakh (renversement) qui porta la droite au pouvoir … qu’elle a rarement quitté depuis [2] .

Le Premier Israël développe un sentiment de forteresse assiégée, car les partis ultra-orthodoxes arrivent à remettre en cause le statu quo en faisant adopter des lois qui interdisent les transports publics ou l’ouverture des supérettes le shabbat. Le courant sioniste-religieux quant à lui exerce une influence de plus en plus grande sur la culture israélienne, en particulier à l’école où l’enseignement de la tradition juive véhicule souvent les préceptes de l’orthodoxie. Le sentiment du premier Israël d’être submergé par le second tient aussi à la démographie. Les Sépharades ont rejoint ou se sont rapprochés d’autres communautés elles aussi très opposées à l’« l’élite ashkénaze » et classées à droite. En premier lieu, les Juifs ultraorthodoxes (11 % de la population) ou sionistes-religieux (au moins autant) qui, avec 7 enfants par famille en moyenne pour les premiers, quatre pour les seconds, assurent à la droite israélienne une assise démographique en expansion continue.

Le troisième Israël n’a rien à voir avec les deux autres. Les Arabes (21 % de la population, soit près de 2 millions de personnes) ne partagent avec les Juifs que la nationalité et les droits et les devoirs qu’elle emporte. Mais le schéma est longtemps resté et reste encore parfois très théorique. Toutes les statistiques montrent que les Arabes israéliens se situent en bas de l’échelle en matière de réussite scolaire, de niveau d’emploi, de pouvoir d’achat, de logement … Les progrès enregistrés en la matière ne sont pas sans lien avec la révolution que connaît la société arabe où les femmes étudient et travaillent beaucoup plus qu’avant. C’est la conséquence la plus sensible de la transition démographique qui a fait passer le nombre d’enfants par femme arabe de 9 lors de la création de l’Etat à 3 aujourd’hui. Cette transformation profonde de la société arabe coïncide - ce n’est pas un hasard- avec la montée en puissance des partis politiques arabes qui, au-delà de leurs divisions entre communistes, nationalistes et islamistes, mettent en avant deux types de revendications : l’égalité complète entre citoyens juifs et arabes et le soutien au mouvement national palestinien. C’est sur ce dernier aspect que la droite et la gauche israélienne vont prendre position.

Stratégies et tactiques

Signe manifeste de son savoir-faire, Binyamin Netanyahou a réussi à imposer son surnom sur la scène internationale. Des « Une » et des documentaires qui lui sont consacrés sont diffusés sous cette mention [3]. Mais King Bibi n’est pas seulement un grand professionnel de la communication politique. Il sait mettre en œuvre les stratégies et les tactiques électorales propres à séduire un public dont il connait parfaitement les attentes.

Les deux stratégies de Binyamin Netanyahou

Ayant échoué à former un gouvernement à deux reprises et devant répondre de ses actes devant la justice [4] - le début de son procès est fixé au 17 mars - Binyamin Netanyahou aborde cette troisième campagne électorale en mauvaise posture. Il va s’employer à rétablir son image d’homme d’Etat insubmersible en adoptant une stratégie « père de la Nation ». A l’occasion de la commémoration du 75ème anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz, il réunit à Jérusalem le 23 janvier 2020 une soixantaine de dirigeants du monde entier, dont les présidents Macron et Poutine. La conférence internationale à peine close, il se rend à Washington à l’occasion de la publication le 28 janvier du « plan Trump », cette « affaire du siècle » censée apporter la paix au Moyen-Orient. Il entend ainsi montrer aux Israéliens qu’il a su veiller à leurs intérêts lors de l’élaboration de ce document. Plus encore, il souligne l’ « occasion historique » permettant à Israël d’annexer 30% du territoire de la Cisjordanie. Il aurait bien voulu mettre en application immédiatement cette disposition, mais les négociateurs de la Maison Blanche le lui interdirent. Il quitte Washington pour Moscou où il est reçu par le président Poutine qui gracie Neama Issachar, jeune Israélienne qui croupissait dans les geôles russes pour une peccadille. Il la ramène à Tel-Aviv dans son avion officiel. Il s’envole immédiatement après pour l’Ouganda où il rencontre le président du Soudan le 4 février. Il insiste sur le fait que cet entretien confirme les succès de son action diplomatique en direction des pays arabes et musulmans. Las ! Les sondages réalisés immédiatement après ces deux semaines donnant le tournis n’enregistrent aucun progrès pour le Likoud. Binyamin Netanyahou décide alors de changer de stratégie en reprenant celle de « champion de la droite » qui lui a toujours réussie.

L’opposition confuse et divisée

Binyamin Netanyahou va répéter inlassablement le grand classique de la droite israélienne désignant à la vindicte du public les Arabes, la gauche, les médias et la justice comme autant d’ennemis de la judéité de l’Etat. Le Likoud, consolidant ainsi sa force électorale dans le second Israël, réussira aussi à semer le doute dans le camp adverse en reprenant l’accusation selon laquelle le parti Bleu-Blanc et la gauche gouverneront grâce à l’appui des partis arabes qui « soutiennent le terrorisme ». Les vidéos postées sur les réseaux sociaux par le Likoud soulignent qu’avec un gouvernement Gantz, le leader de la Liste arabe Ahmed Tibi disposerait d’un véritable droit de véto pour s’opposer à toute annexion de territoires palestiniens et plus largement pour contrer les intérêts de l’Etat juif. Cette rhétorique visait en particulier à disputer à Bleu-Blanc les électeurs de la droite modérée qui appartiennent au premier Israël mais partagent avec le second une méfiance instinctive à l’égard des responsables politiques arabes. Le message passa d’autant mieux que l’opposition était divisée sur ces questions. Les deux partis de gauche, unis au sein d’une même liste dirigée par le travailliste Amir Peretz, sont favorables à une reprise des négociations avec l’Autorité palestinienne, toute rectification des frontières ne pouvant intervenir que dans le cadre d’un accord de paix. Bleu-Blanc est sur une autre ligne, favorable à l’annexion des territoires mentionnés dans le plan Trump, tout en soulignant timidement que cela devrait se faire « en coordination » avec les pays de la région et la communauté internationale, ceci pour éviter d’employer les mots « négociation » et « accord ». Le 2 mars, l’électeur de la droite modérée que Benny Gantz ne voulait pas effrayer, préférera l’original à la copie et offrira au Likoud un siège supplémentaire. Le discours anti-arabe permet aussi à Binyamin Netanyahou de chasser très à droite sur les terres des Kahanistes (du nom du rabbin Meïr Kahana, assassiné en 1990, qui prônait le transfert des Arabes en dehors des frontières du Grand Israël). Le 2 mars, le Likoud aurait ainsi récupéré 60 000 électeurs (soit l’équivalent d’un mandat et demi) qui, soucieux ne pas perdre leurs voix, ont préféré le Likoud au Parti kahaniste qui ne pouvait dépasser le seuil d’éligibilité (3,25%). Ne négligeant aucun secteur de la population, le Premier ministre réussit à débaucher un député du parti Bleu-Blanc d’origine éthiopienne afin de récupérer les voix de cette communauté qui le 17 septembre avait sanctionné le parti au pouvoir responsable à ses yeux des violences policières dont sont victimes « ses » jeunes. 20 000 voix, soit un demi-mandat, auraient ainsi été récupérées par le Likoud [5].

Le discours anti-arabe et les manœuvres pour capter le vote communautaire n’auraient pas fonctionné sans une tactique électorale efficace. En la matière, Binyamin Netanyahou a retenu les leçons de son premier mentor en la matière, le communiquant américain Arthur Finkelstein qui dirigea les opérations pour sa première élection en 1996 avec deux convictions simples : seules les campagnes négatives et la technique Coca-Cola (le martèlement d’un même slogan) sont efficaces. Pour l’élection du 2 mars, Binyamin Netanyahou ne lésina pas sur les moyens. Avec ses proches, il multiplia les attaques personnelles contre Benny Gantz, laissant entendre que le piratage de son téléphone portable par les services iraniens faisait de lui un homme soumis à tous les chantages de l’ennemi. Cette affaire déstabilisera le leader de l’opposition sur le plan psychologique. Il ira jusqu’à refuser la proposition de Binyamin Netanyahou d’un débat télévisé. Sur la défensive, le challenger du Premier ministre ne pouvait plus compter que sur la volonté de la moitié de l’électorat, celui du premier Israël, désirant « Tout sauf Bibi ! ». Mais cela ne suffira pas à contrer l’autre moitié de l’électorat qui, dans le second Israël, criait haut et fort : « Seulement Bibi ! ». En fait, l’équilibre entre les deux camps n’était qu’apparent. Binyamin Netanyahou va emporter des succès en s’appuyant massivement sur le second Israël pour battre le premier et marginaliser le troisième. Mais ce dernier allait créer la surprise.

Cohérence idéologique et abstention différenciée

Le taux de participation du 2 mars est intéressant à analyser à plus d’un titre. Avec 71,51 % il est supérieur d’un point et demi à celui du 17 septembre 2019, en dépit de la lassitude éprouvée par les électeurs pour ce troisième scrutin. Mais ce taux global ne rend pas compte des participations différenciées des trois Israël qui ont fait l’élection. Le 2 mars, les trois Israël se sont rendus aux urnes, mais avec des degrés de motivation bien différents. Le Premier Israël, divisé entre un centre confus et une gauche traditionnelle,
et vaguement uni par la revendication de « Tout sauf Bibi » a beaucoup moins participé au scrutin. A Tel-Aviv et dans les villes de la côte, bastions de l’Israël ashkénaze, laïque et de gauche, Bleu-Blanc obtint près de la moitié des suffrages exprimés (48 % dans la grande ville côtière), mais avec des taux de participation décevants. Les dirigeants de Bleu-Blanc, Benny Gantz en tête, se rendirent dans la région le jour du vote pour inciter les électeurs à voter (la législation israélienne permet de faire campagne jusqu’à la dernière minute), mais sans résultats probants. Le Likoud eut plus de succès dans la mobilisation de ses électeurs. Persuadé que le 17 septembre 2019 300 000 électeurs de droite ne s’étaient pas déplacés, le Premier ministre donna à son parti l’ordre d’établir des listes nominatives d’abstentionnistes dans ses bastions. Le jour du vote, ces indécis furent systématiquement démarchés par leurs proches, militants ou sympathisants du parti. Ce travail de terrain paya. Dans toutes les villes de développement (localités défavorisées principalement dans le sud du pays), le Likoud enregistra des scores flatteurs : cinq fois plus de voix que Bleu-Blanc à Sdérot, ville emblématique du Néguev en proie aux tirs du Hamas et du Jihad islamique de la bande de Gaza toute proche. A Netanya, ville prospère de la côte mais habitée par des originaires du second Israël, des Sépharades français et des Ethiopiens, le Likoud a obtenu deux fois plus de voix que Bleu-Blanc. Au soir du 2 mars, le Premier ministre pouvait être satisfait : avec 36 sièges, son parti dépassait d’un mandat son score du 9 avril, de trois celui du 17 septembre, et enregistrait son meilleur résultat depuis 2003. Ce qu’il ignorait alors, c’est qu’une autre liste allait voir son travail de terrain couronné de succès et gagner deux sièges décisifs.

Le troisième Israël s’est fortement mobilisé le 2 mars. Traditionnellement, les Arabes votent beaucoup moins que les Juifs (10 points en moyenne). Ainsi, le 17 septembre 2019, 59% d’électeurs arabes s’étaient déplacés, alors que la moyenne nationale s’établissait à 69,89%. Mais le 2 mars, ce sont 67 % d’électeurs arabes qui sont allés voter, apportant à leurs partis leur meilleur score depuis la création de l’Etat : quinze députés. Les électeurs arabes ont voulu avant tout sanctionner un Premier ministre perçu par eux comme raciste, et donner une leçon à une opposition les dédaignant. Ils ont aussi affirmé avec éclat que leur communauté avait une expression politique propre avec un message clair. Signe des temps, dans de nombreuses localités ne comptant aucun habitant arabe, la Liste unifiée emporta plus d’une centaine de voix apportées par de jeunes Juifs sensibles à l’argument selon lequel l’avenir de la gauche et celui du pays passe par une alliance judéo-arabe luttant pour l’égalité complète des droits et la satisfaction des revendications nationales du peuple palestinien.

Le 2 mars 2020, les électeurs, en accordant à nouveau un score flatteur à Binyamin Netanyahou n’ont peut-être pas assuré sa survie politique. A l’heure où ces lignes sont écrites, on ne sait toujours pas s’il pourra former un gouvernement, ni même s’il sera autorisé à le faire. Il pourrait même se retrouver devant les juges sans mandat exécutif, Benny Gantz et Avigdor Liberman ayant décidé de s’allier pour le mettre hors-jeu. Dans ce cas de figure, le soutien sous une forme ou sous une autre (vote, abstention, absence au moment du vote d’investiture à la Knesset) de la Liste unifiée serait indispensable. En d’autres termes, le 2 mars dernier, alors que Binyamin Netanyahou, fort de l’appui du second Israël, entendait ancrer son pays dans l’Internationale populiste, le troisième Israël l’en a empêché en entrant par la grande porte dans la vie politique du pays. On ne se méfie jamais assez de ceux que l’on méprise.

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NOTES

[1L’expression second Israël a été inventée par le sociologue Georges Friedmann dans un ouvrage célèbre : Fin du Peuple Juif ?, Gallimard, Paris, 1965. Un numéro spécial consacré à question séfarade par Les Temps Modernes (vol. 34, no 394, mai 1979) a popularisé l’expression.

[2Voir l’importante interview du professeur Nissim Mizrahi réalisée par Carolina Landsman dans le supplément hebdomadaire de Haaretz du 11 janvier 2020 : The Real reason Mizrahim vote for Netanyahu, and why the left can’t win them over.

[3King Bibi. Binyamin Netanyahu : a parable of modern populism, The Economist, 30 mars 2019 ; King Bibi, documentaire de Dan Shadur (2018).

[4Il est mis en examen dans trois affaires. La première, dite dossier 1000, est relative à des cadeaux reçus par la famille Netanyahou d’une valeur de près de 200 000 euros de la part de milliardaires ; la seconde, dite dossier 2000, concerne les discussions entre le Premier ministre et le propriétaire du principal quotidien payant, le premier sollicitant une meilleure couverture médiatique ; la troisième, dite dossier 4000, est de même type, mais de plus grande ampleur puisqu’elle met en jeu l’opérateur historique des télécommunications et son influent site d’information.

[5Bar Peleg : « Ils nous prennent en compte lorsqu’ils ont besoin de nous », Haaretz, 6 mars 2020 (en hébreu).