Revue du Mauss permanente (http://www.journaldumauss.net)

Patrick Massa

L’égalité des chances : mythe politique et pensée sociologique durant les Trente Glorieuses

Texte publié le 6 octobre 2018

L’article vise à montrer, en s’attachant à la question de la mobilité sociale, que l’antagonisme entre droite et gauche prend des formes originales dans un univers savant. La prospérité des Trente Glorieuses incitait à croire que les sociétés occidentales devenaient des « sociétés ouvertes ». Cette vision optimiste venue d’outre-Atlantique a été mise à mal par des recherches multiples. Cette critique a suscité une réplique des sociologues libéraux stigmatisant sa politisation. Sur la défensive concernant la question de la mesure des flux, ils ont mobilisé les trois topoï de la rhétorique réactionnaire afin de relativiser l’idéal d’égalité des chances. Au nom de l’individualisme méthodologique, ils ont aussi accusé leurs adversaires de tomber dans une vision conspirative du monde social.

Focusing on the matter of social mobility, the article aims to demonstrate that antagonism between right vote and left vote takes shape in original ways among scholars. During the thirty year post-war boom, prosperity led to think that western societies were becoming ’open societies’. Coming from the other side of the Atlantic, this optimistic point of view was damaged by numerous studies. These works triggered a quick retort from liberal sociologists, who stigmatized the politicization of criticism. On the defensive concerning the issue of the measurement of flows, liberal sociologists mobilized the three topoï of reactionary rhetoric in order to downplay the ideal of equal opportunities. On behalf of methodological individualism, they also accused their opponents of falling into a conspiratorial view of the social world.

L’égalité des chances : mythe politique et pensée sociologique durant les Trente Glorieuses

La mobilité sociale a toujours été une question politique. Durant la Guerre froide, cette dimension a suscité moult recherches sur la comparaison des taux de mobilité de part de d’autre du Rideau de fer. Ce souci sous-jacent a été si intense qu’il aurait été source de conceptualisations hasardeuses [Sinthon, 2018, p. 48-50]. Les affinités électives entre libéralisme et idéal méritocratique sont profondes. La « science » économique néo-classique, qui ne fait sur ce point que reprendre le discours d’Adam Smith et des fondateurs de l’économie politique, a tendance à nier l’existence d’une inégalité des chances en postulant que le marché assure le triomphe des critères rationnels de recrutement, en détruisant les « barrières à l’entrée » et en rendant les monopoles éphémères [Lepage, 1980]. Du côté de la sociologie, aussi bien Durkheim et son « égalité dans les conditions extérieures de la lutte » [Cuin, 1987], Pareto et sa « circulation des élites », Sorokin l’inventeur de la notion en 1927, que Schumpeter qui présentait les classes comme des « autobus », ont fait de la mobilité sociale une arme contre Marx [Golthorpe, 1972]. Tous s’inscrivent dans le sillage de Tocqueville qui présentait la « société démocratique » comme une société ouverte [Boy, 1980, p. 928].

Il est vrai que le mythe méritocratique fournit une palette d’arguments au service de la défense de l’ordre existant. Prétendre que les individus ne seraient plus victimes d’une assignation à un statut mais qu’ils auraient la possibilité de tirer profit de leurs « talents », c’est faire coup double puisque la société serait à la fois moralement juste et économiquement efficace. La justification conjugue ainsi perspectives déontologique et utilitariste. La société « ouverte » a aussi pu être assimilée à une société « sans classes » ou à une société sans « classe dominante ». Aron a introduit en France de telles assimilations très prégnantes aux Etats-Unis. L’idéologie méritocratique a aussi des effets non négligeables. Le sociologue britannique Michael Young avait montré dès 1958 dans The Rise of Meritocraty [Young, 1969], qu’elle constitue une violence symbolique qui accroît la certitudo sui des dominants, facteur essentiel à leur pérennité à en croire Pareto, et qui provoque symétriquement l’effondrement de l’estime de soi des dominés [Massa, 2010].

Mais inculquer aux membres des classes populaires la croyance qu’ils méritent leur sort du fait de leurs déficiences n’est pas si aisé. L’attribution des positions sociales reste un problème explosif dans les sociétés occidentales car si le principe de l’égalité des chances concilie valorisation de l’égalité et existence d’une hiérarchie et si l’acceptation de ce principe va presque de soi [Girardot, 2011], l’opinion a en revanche peine à croire qu’il soit vraiment mis en œuvre. D’où une contestation lancinante de la légitimité du classement social. La nature même de la modernité, synonyme de fin de la croyance en un ordre divin ou naturel, d’individualisme utilitariste et d’autonomie du jugement personnel rend problématique la perspective d’arriver à un apaisement des passions. L’inégalité des chances apparaît comme un scandale qui provoque une indignation unanime [Boltanski, Claverie, Offenstadt, Van Damme, 2007]. Cette réaction morale met en branle la critique chez les gens ordinaires bien plus que, par exemple, la contradiction abstraite entre forces productives et rapports de production chère aux marxistes [Walzer, 1996].

L’optimisme des Trente Glorieuses mis à mal

La prospérité des Trente Glorieuses était propice à la diffusion de la croyance en la fluidification des structures sociales, au point que cette période est présentée aujourd’hui comme un véritable âge d’or de l’égalité des chances. Les deux principaux ouvrages publiés alors aux Etats-Unis, Social Mobility in Industrial Society de Lipset et Bendix en 1959 et The American Occupationnal Structure de Blau et Duncan en 1967 ont nourri cet optimisme [Herpin et Jonas, 2011, p. 114-119]. Ces ouvrages de référence dans le monde anglo-saxon n’ont pas été traduits, cependant les revues de sociologie, qui se créent à partir de 1959 et qui accompagnent le processus de professionnalisation qui va redonner du lustre à cette discipline, vont en diffuser la connaissance.

Les deux livres de Bourdieu et Passeron sur l’institution scolaire, Les Héritiers en 1964 et La Reproduction en 1970, ont pris le contre-pied de cette vision euphorique. Leurs titres mêmes l’indiquent suffisamment. Leur inventivité méthodologique, en particulier le fait de remplacer l’étude du pourcentage de chaque catégorie sociale dans la population étudiante par un calcul des écarts des probabilités d’accès à l’enseignement supérieur, a permis de faire apparaître l’ampleur des inégalités de réussite scolaire. Il ressort aussi du travail de Bourdieu que l’arrivée massive dans une position sociale de nouveaux venus issus de positions inférieures provoque ipso facto sa dévaluation. C’est suggérer que toute promotion sociale risque d’être illusoire et que la mobilité ascendante « est à peu près nulle, ou bien factice et non pertinente » se réduisant à un « minuscule ruisseau » [Caillé, 1992, p. 173 et 155]. Les recherches s’inspirant de son structuralisme génétique aboutissent aussi à saper la légitimité des critères de sélection non seulement dans l’institution scolaire mais aussi sur le marché du travail où les qualifications sociales exigées excèdent toujours les compétences techniques. On a pu remarquer que le vocabulaire utilisé par Bourdieu à propos des sociétés contemporaines est celui des sociétés d’ordres [Fabiani, 2016, p. 120]. C’est dire à quel point il récuse la vision classique de la modernité comma âge des sociétés ouvertes.

La collaboration étroite de Bourdieu avec des statisticiens de l’Insee a donné du crédit à son propos. L’usage de l’outil statistique dote son travail de signes extérieurs de scientificité. La comparaison entre l’impact des Héritiers et celui de la Théorie de l’orientation professionnelle de Pierre Naville publié en 1945 qui fut très faible est révélatrice [Derouet, 1992]. Le recours aux données chiffrées montre que les chercheurs se soumettent à des exigences contraignantes en matière d’administration de la preuve [Boltanski, 2009, p. 25] dont se dispensent souvent les intellectuels prophétiques cédant à la tentation de prendre leurs désirs pour des réalités. C’est une façon de se distinguer d’un certain marxisme qui avait une propension à négliger le recours à l’enquête [Mauger, 2018, p. 183]. Mais même si la posture scientiste du Bourdieu première manière l’amenait à se tenir à l’écart de tout militantisme et si la conclusion des Héritiers préconisant une « pédagogie rationnelle » était plutôt réformiste, ses livres ont produit des effets politiques radicaux en sapant la croyance dans l’idéologie charismatique du don.

La sociologie américaine soutenait qu’une mobilité intense réduit les distances entre les classes en estompant les discontinuités les séparant [Germani, 1965, p. 399 et 404]. En 1972, Passeron loue Schumpeter d’avoir fondé sa théorie des classes sur « le principe qui est peut-être le mieux fait pour déranger les sociodicées d’aujourd’hui. » Ce principe serait « un instrument conceptuel qui, en permettant de distinguer explicitement le problème de la mobilité sociale (des individus ou des lignées familiales) et celui des rapports de classe, se trouve mettre directement en question l’illusion que la ’démocratisation’ d’une société pourrait être identifiée purement et simplement à l’égalisation des chances de départ propres aux individus ou aux familles. » Schumpeter est donc crédité de la vertu de prévenir « la confusion des problèmes de l’origine et de l’appartenance de classe ». Passeron évoque un « modèle-limite d’une société où la mobilité sociale serait maximisée et où les rapports de classe resteraient inchangés », « utopie sociologique » qu’il juge utile afin de démontrer l’absurdité de l’assimilation entre fluidité croissante et réduction des écarts [Passeron, 1984, p. 17 et 20-21].

Destins personnels et structure de classe de Daniel Bertaux paru en 1977 a eu moins d’influence que les deux livres de Bourdieu et Passeron. Mais cet ouvrage synthétise les résultats d’une décennie de réflexion sur la mobilité sociale jalonnée de publications dans des revues scientifiques [Cuin, 1993, p. 228-238]. Bertaux s’oppose à Bourdieu sur le poids du capital culturel dans la reproduction sociale mais son livre est tout aussi dévastateur pour la croyance en l’existence d’une société ouverte. Si sa formation de polytechnicien garantit le sérieux de sa démarche, il adopte une posture ouvertement militante dans une optique très marxisante. Il avait été précédé dans cette voie du refus de la neutralité axiologique couplé à une réelle prise en compte du matériau empirique par C. Baudelot et R. Establet dans L’école capitaliste en France en 1972 et La petite bourgeoisie en France en 1974 qui insistaient aussi sur l’implacable prédestination régissant les destins sociaux. Bertaux s’en prend vivement à l’expression même de « mobilité » car le fait massif dans tous les pays industriels, c’est l’auto-reproduction des catégories sociales. Et d’ironiser : « Les flux que nous venons d’étudier ont fait les beaux jours des sociologues de la mobilité sociale : ils se réjouissaient de détailler tous ces courants de ’mobilité sociale ascendante’ qui menaient tant d’enfants des couches populaires vers les lendemains dorés de la ’classe moyenne’. » Quant au manque de succès de la notion de « mobilité sociale collective », il serait dû « au fait que les phénomènes de mobilité sociale collective sont en règle générale des phénomènes inavouables : des phénomènes de mobilité collective descendante, par dégradation générale du ’statut’ de toute une couche sociale, paysannerie ou artisanat, enseignants ou employés de banque » [Bertaux, 1977, p. 71, 254 et 300].

Le choix des groupes sociaux étudiés n’est pas innocent, il vise à nourrir la critique en dévoilant l’écart entre le réel et l’idéal. Chez Bertaux, c’est la catégorie des employés qui est dans la ligne de mire car elle « revient souvent dans les mythes de l’ascension sociale : c’est l’image de l’employé de banque qui réussit à ’gravir les échelons’ ; celle de la dactylo qui épouse son patron ». Loin de rompre avec les prénotions du sens commun, les spécialistes ne feraient que leur conférer une apparence pseudo-scientifique : « L’idée de la catégorie des employés comme redistributrice des lignées en mobilité ascendante ou descendante est une tarte à la crème de la sociologie de la mobilité sociale. » [Ibid., p. 20-22] Un découpage en catégories plus fines lui permet de ramener à des dimensions modestes la longueur des trajets parcourus. Braquer le projecteur sur des catégories qui sont associées dans l’esprit public à l’idée de fluidité sociale n’est pas le monopole du fondateur de la « critique de l’anthroponomie politique ». Quand une disciple de Bourdieu scrute attentivement les origines sociales des instituteurs d’avant 1914, elle ne cache nullement qu’elle veut, en travaillant « sur des groupes sociaux destinés à devenir des arguments du débat sur la ’mobilité sociale’ des ’classes populaires’ », se donner « le moyen de confronter cette imagerie sociale à une analyse sociologique et, par là, d’en éclairer les fonctions idéologiques » [Muel-Dreyfus, 1983, p. 21]. Autre catégorie qui dans l’imaginaire collectif est associée à l’idée de promotion sociale et qui fait l’objet d’une démystification : les « cadres » [Boltanski, 1982]. Quant aux techniciens, les trois fameux sociologues maoïstes veulent prouver que leurs chances de promotions sont réduites [Baudelot-Establet-Malemort, 1974, p. 136-149]. Au-delà de ces livres qui ont fait date, il suffit d’ouvrir les revues de sociologie de l’époque, dans les années 70 davantage que dans la décennie précédente, pour y trouver une analyse détaillée des facteurs engendrant des inégalités des chances systémiques dans l’accès aux positions supérieures. Du côté de la mobilité professionnelle, les dés sont pipés [Furstenberg, 1961]. La deuxième chance que la formation permanente est censée offrir est tout aussi illusoire [Montlibert, 1977]. Tout cadre sorti d’une grande école n’a pas de bâton de maréchal dans son sac car il y aurait un « fossé infranchissable » entre la technostructure et l’oligarchie dirigeant les groupes industriels [Bauer et Cohen, 1981, p. 199-208]. Les flux de « contre-mobilité » renforcent la tendance à la viscosité sociale [Girod, 1971] etc. Quant à la comparaison routinisée entre la mobilité observée et une situation de « mobilité parfaite », c’est-à-dire d’indépendance totale entre la position des parents et des enfants, elle est bien faite pour nourrir l’indignation.

La rhétorique réactionnaire devant l’inégalité des chances

Les sociologues de droite se sont trouvés dans l’obligation de réagir à ce déferlement de critiques. Les Héritiers ont parfois été considérés comme une cause de Mai 68. Cette révolte a provoqué un réarmement doctrinal d’une droite regroupée autour d’Aron et des revues Contrepoint puis Commentaire. La controverse scientifique sur l’égalité des chances a viré à la polémique politique. Ph. Bénéton, auteur de trois articles importants dans des revues scientifiques, a ainsi attaqué Bourdieu et Passeron dès le premier numéro de Contrepoint [Audier, 2008, p. 71] puis publié Le Fléau du Bien qui visait à toucher un large public et à attaquer les présupposés partisans de ses adversaires dans un esprit très « révolution conservatrice » à la Reagan. Quant à Aron, il a toujours été autant un intellectuel public qu’un chercheur.

Les sociologues de droite ne peuvent se contenter de reprendre les arguments forgés par les théoriciens libéraux de l’économie politique sur le libre marché qui serait source d’une disparition des barrières sociales. Les économistes adoptent une démarche hypothético-déductive. Or, l’accumulation des données concrètes produites par les sociologues met à mal leurs conclusions. Boudon s’est penché sur la question de la mobilité sociale avec pour objectif de proposer une lecture alternative à celle de Bourdieu et Passeron en 1973 dans L’Inégalité des chances, sous-titré La mobilité sociale dans les sociétés industrielles. Il se présentait lui aussi, avant de bifurquer à partir des années 1980 vers la philosophie, comme un champion d’une sociologie rigoureuse et scientifique s’appuyant sur l’outil mathématique. Il a été perçu comme le champion d’une sociologie de droite. Si, contrairement à Bourdieu, il ne récuse pas le concept même de « mobilité sociale », sur l’ampleur des flux ascendants, son ouvrage rejoint paradoxalement les constats de ses collègues de gauche. Et c’est lui qui a publié le livre d’un sociologue américain qui soutient que les réformes scolaires n’ont eu aucun effet sur la structure sociale aux Etats-Unis [Jencks, 1979]. Le pessimisme de la sociologie critique a certes été contesté. Bourdieu a ainsi été pris à partie car il privilégierait l’analyse de la seule « strate supérieure de la classe dominante » [Bénéton, 1975, p. 538]. Mais les sociologues de droite se sont engagés dans des stratégies plus subtiles. Incapables de nier la persistance de l’inégalité des chances, ils ont choisi de relativiser l’idéal. Une façon de s’y engager, c’est de reprendre les trois topoï typiques de la « rhétorique réactionnaire » qui permettent de combattre une politique tout en feignant d’en approuver les intentions généreuses [Hirschman, 1991], stratagème fort utile dans une période de sinistrisme hégémonique.

La thèse de « l’inanité » consiste à soutenir qu’aucune réforme ne peut modifier le réel. L’égalité des chances est ainsi dénoncée comme une utopie et l’on sait à quel point la droite aime à se réclamer du réalisme [Terray, 2012]. Aron soutient que « cette mobilité parfaite ne se réalise jamais parce qu’elle supposerait une homogénéité parfaite : le fils d’ouvrier n’aurait autant de chances de réussir dans ses études que si les modes d’existence étaient les mêmes en haut et en bas de la pyramide. » [Aron, 1960, p. 18]. Donc « l’égalité au point de départ (...) est impossible » [Aron, 1965, p. 206] et « Nul régime n’a découvert une recette infaillible pour confier les quelques milliers de postes d’importance à quelques milliers d’hommes d’intelligence supérieure, de caractère ferme et de bonne volonté. Non que ces milliers d’hommes n’existent en n’importe quelle société : ce qui manque, c’est le système de sélection qui garantirait la promotion de cette minorité vertueuse. » [Ibid., p. 207]. C’est une thèse qu’il soutenait déjà dès ses écrits de guerre. Il ne cesse de comparer avec la mobilité en URSS afin de prouver que toute société engendre un certain degré inéliminable de viscosité sociale, dédouanant ainsi l’ordre existant de ses imperfections.

La thèse de « l’effet pervers » a aussi été mobilisée par les sociologues libéraux. Elle consiste à prétendre qu’une politique va aboutir à des résultats inverses de ceux qu’elle poursuit. L’égalité des chances est censée légitimer l’existence d’une hiérarchie mais elle serait grosse d’une dérive vers l’égalité des conditions, non au sens de Tocqueville mais au sens de Babeuf. Une telle hantise parcourt Le Fléau du Bien. Elle peut sembler curieuse dans notre présent néo-libéral alors que l’idéal méritocratique a rendu impensable l’idée même d’égalité mais le contexte de luttes sociales intenses des années 60 produisait des configurations idéologiques bien différentes. C’est pourquoi Bénéton défend ce que Rawls a appelé le « système de la liberté naturelle » et ferraille contre toute dérive vers une « égalité équitable des chances », dérive qu’il attribue à une passion égalitariste et à des erreurs de raisonnement conduisant à confondre égalité des chances et égalité des résultats. On peut d’ailleurs soutenir qu’un approfondissement conceptuel de la notion d’égalité des chances amène à conclure qu’elle n’est, pour parler comme Rousseau, qu’un « galimatias inexplicable » [Massa, 2013] et qu’une réflexion sérieuse sur les moyens de la mettre en oeuvre conduit à une égalisation des conditions [Andréani-Féray, 1993, p. 80-89]. La crainte de l’auteur du Fléau du Bien n’est donc pas dénuée de tout fondement.

La troisième thèse réactionnaire, celle de la « mise en péril », consiste à affirmer qu’un changement souhaitable risque d’entraîner des conséquences inacceptables. A en croire Hirschman, ce serait la stratégie rhétorique la plus crédible. Les sociologues libéraux se sont attardés sur les conditions de neutralisation des effets de l’héritage social parce que c’est un moyen de la faire jouer en se faisant les défenseurs de deux valeurs hautement appréciées, la famille et la liberté. Lipset rappelle ainsi que Platon soustrait les enfants à leurs parents car l’affection parentale favorise inévitablement une transmission imméritée. Owen et le premier parti ouvrier américain auraient défendu des idées identiques [Lipset, 1972, p. 222-223]. Selon Hayek, la volonté d’instaurer à tout prix une complète égalité des chances conduirait au totalitarisme [Hayek, 1981, t. 2, p. 102]. Que le débat tourne autour des libertés de la famille n’a rien de surprenant quand on connait le diagnostic des chercheurs anglo-saxons sur les facteurs qui produisent l’inégalité des chances. « The family is the culprit », telle serait la « quintessence de la réflexion sur la mobilité sociale » des auteurs nord-américains [Bertaux, 1977, p. 48-50]. C’est encore sous la plume d’Aron que le problème se trouve exposé avec le plus de clarté. S’interrogeant sur l’attitude du sociologue devant « les aspirations vagues vers l’égalité ou la mobilité sociale », il répond qu’il faut « chercher dans quelle mesure on peut les satisfaire et quels autres biens (liberté individuelle, pluralisme des partis, institutions représentatives) risquent d’être sacrifiés par la considération exclusive de l’objectif égalitaire ». Sa prise de distance avec l’opinion qui aurait tendance à oublier « le prix qu’il faudrait payer pour atteindre un but, en apparence appelé par notre idéal » [Aron, 1960, p. 29] est nette. Ne craignant pas de la prendre à rebrousse-poil, il ose parler en 1964 de « l’idéal ou du cauchemar d’une mobilité parfaite » [Aron, 1983, p. 273]. Dans Les Désillusions du progrès, il est toujours sur cette ligne dans un passage que Ph. Bénéton se fera un plaisir de citer : « Saint-Simon se contentait de supprimer l’héritage de l’argent, le sociologue d’aujourd’hui, s’il le pouvait et s’il interprétait à la lettre son propre pamphlet, supprimerait l’héritage intellectuel et moral que seules les familles peuvent transmettre. Il mériterait d’être tenu pour un barbare s’il se prenait lui-même au sérieux » [Bénéton, 1983, p. 75]. Le co-directeur avec Boudon du Dictionnaire critique de sociologie fait lui aussi frémir son lecteur en évoquant le spectre de Platon [Bourricaud, 1980, p. 218].

{}Ici, comme aux Etats-Unis, ce sont les implications des théories qui soulignent l’importance de la transmission familiale de la culture dans l’explication des inégalités devant l’école qui servent à susciter l’indignation. Selon Bénéton, « les sociologues critiques évitent toujours d’aller au bout de la logique de leurs démonstrations ». Mais des recherches d’orientation opposée peuvent servir d’appui à la dénonciation des mêmes dangers. Boudon dans L’Inégalité des chances [Boudon, 1973, p. 105, 117 et 133] soutient que le choix d’orientation des familles serait la cause essentielle des différences de réussite scolaire qui résulteraient de l’agrégation de comportements individuels. Selon leur position dans la hiérarchie sociale, poursuivre ou arrêter les études de leurs enfants offrirait des coûts ou des bénéfices différents. L’égalisation des chances scolaires impose donc une restriction de la liberté. Quel que soit le diagnostic adopté, la thérapeutique qui en découle ne peut qu’engendrer des coûts inacceptables.

Mobilité sociale et « malédiction de Popper »

Pouvoir identifier des responsables est une condition cognitive indispensable à une mobilisation collective. L’idéologie socialiste a pu être définie comme un « algorithme à portée générale capable d’identifier les causes du mal » [Pharo, 1996, p. 21]. Les sociologues de gauche peuvent être lus comme mettant la bourgeoisie en accusation. Elle est clouée au pilori, qu’elle viole les principes méritocratiques par souci de favoriser sa progéniture, ce qui offre l’occasion de stigmatiser son égoïsme, ou parce qu’elle est contaminée par la mentalité aristocratique [Hoffmann, 1963]. Rendant compte du livre de Lipset et Bendix, il est symptomatique que Touraine leur reproche de dépolitiser la question en occultant « la rigidité sociale qui s’oppose au recul social » [Touraine, 1960]. Plus original, Bertaux explique que le patronat a cherché à « fixer » ses prolétaires afin de s’approprier gratuitement les qualifications produites spontanément dans le milieu familial. Il interprète aussi la large ouverture de l’éventail des salaires comme une stratégie consciente de réserver les places de cadres aux fils de cadres afin d’attacher cette fraction du salariat à l’ordre établi. La volonté de s’auto-reproduire peut être aussi renvoyée à la conscience qu’une continuité de la classe dans le temps serait une condition de la mise en oeuvre de stratégies efficaces de domination [Mills, 1969]. Le regard sociologique a donc bien des affinités électives avec la « topique de dénonciation » [Boltanski, 1993] qui vise à susciter l’indignation en s’engageant dans une traque aux coupables des maux sociaux. Décrire le monde social comme traversé par des volontés qui s’affrontent est indispensable afin de lutter contre le fatalisme qui écrase les dominés. La dénonciation aime aussi renverser les rôles. Alors que l’idéologie méritocratique prompte à « blâmer la victime » prétend que la société occidentale accorde à chacun son dû, la sociologie permet de rétorquer que la compétition sociale est faussée.

Les sociologues libéraux des Trente Glorieuses ont répliqué en voyant dans cette propension à l’accusation une capitulation devant la logique irrationnelle de la « causalité diabolique ». C’est au nom de « l’individualisme méthodologique » que le « holisme » supposé des accusateurs est récusé. Attribuer des intentions à des entités collectives serait pécher contre la science. L’argument a été formalisé dans le monde anglo-saxon par Popper après la Seconde Guerre mondiale et son influence a été considérable [Boltanski, 2012, p. 325-343]. Hayek s’en inspire. Il a été repris en France par Aron dans une série d’articles prétendant que l’existence d’une classe dirigeante est un fantasme. Et surtout par Boudon qui l’a théorisé dans Effets pervers et ordre social en 1977 et La Logique du social en 1979 en généralisant son analyse des mécanismes d’allocation des statuts sociaux développée dans L’Inégalité des chances. Les phénomènes sociaux seraient le fruit d’ « effets émergents » dus à l’agrégation de décisions individuelles. Une causalité aussi diffuse n’offre pas le point d’arrêt nécessaire à l’assignation d’une responsabilité. Bourdieu a beau avoir pensé une « orchestration sans chef d’orchestre » et condamné le « fonctionnalisme du pire » pratiqué par l’Althusser des « Appareils idéologiques d’Etat », sa pensée n’en est pas moins assimilée à une vision conspirative. Bénéton consent à peine à distingue son « animisme subtil » de « l’animisme grossier » des auteurs de L’Ecole capitaliste en France. Avec son « tout se passe comme si », il ne romprait pas avec le schème complotiste postulant l’existence d’une classe dominante omnisciente et omnipotente. C’est encore la volonté de mettre les dominants en accusation qui amènerait Bourdieu à simplifier le mécanisme de distribution des individus dans la structure sociale. Selon Boudon, il succomberait au scolacentrisme en ne distinguant pas « chances scolaires » et « chances sociales ». Pour Bénéton, ce sont les chaînons entre les quatre étapes de son raisonnement « héritage culturel- résultats scolaires- réussite scolaire- réussite sociale » qui ne tiennent pas. Les penseurs libéraux vont jusqu’à souligner l’incapacité du savoir sociologique à dissiper l’opacité du social. La prise en compte de la « complexité » et du « hasard » devrait inciter à la modestie. Une telle invitation à relativiser la scientificité de cette discipline émane paradoxalement de sociologues.

Ces débats gardent un intérêt certain. La démystification des Trente Glorieuses reste salutaire à un moment où cette époque est présentée comme une ère de mobilité ascendante pour tous. On constate aussi que la censure propre à ce champ scientifique spécifique oblige les sociologues conservateurs à élaborer une argumentation bien plus subtile que celle des partis politiques de droite qui se contentaient de proclamer que les barrières sociales avaient disparu. Le lien affinitaire entre les formes épistémiques des disciplines et des orientations politiques qui a été diagnostiqué récemment, la sociologie classique penchant du côté du socialisme par son refus de l’individualisme méthodologique typique de l’économie néo-classique [Karsenti-Lemieux, 2017, p. 62-74], était déjà très visible. Enfin, l’accusation de complotisme est brandie aujourd’hui encore contre une sociologie critique qui succomberait à des biais d’intentionnalité [Bronner-Géhin, 2017]. Rien de nouveau sous le soleil, le sociologue a d’ailleurs été perçu comme paranoïaque dès son apparition. On pourrait faire le même constat à propos de l’activation des trois thèses de la rhétorique réactionnaire, elles ont été constamment utilisés par les adversaires du socialisme dès sa naissance [Angenot, 2004].

En revanche, le contexte s’est radicalement modifié. Dans les années 60 et 70, la sociologie semblait fournir des schèmes généraux d’intelligibilité du social ce qui n’avait pu que renforcer son audience au-delà du cercle des pairs [Caillé, 1993]. Son impact politique était aussi décuplé car, jusqu’au début des années 1980, les CSP, loin de rester une classification bureaucratique, étaient intégrés aux équipements cognitifs des gens ordinaires ce qui entretenait le sentiment d’appartenance de classe [Boltanski in Dubet, 2014, p. 33-34]. Cette identification s’étant défaite, la critique perd de son tranchant et l’idéologie méritocratique peut se déployer en écrasant les dominés de toute la violence symbolique dont elle est porteuse [Massa, 2007].

Bibliographie

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NOTES