Revue du Mauss permanente (http://www.journaldumauss.net)

André Sauge

En guise d’hommage, un témoignage

Texte publié le 28 août 2018

De tous les témoignages que les frères et amis de Marcel ont reçus à la suite de son décès, une constante ressort, que je formulerai ici d’un mot, son affabilité (synonymes du Grand Robert : Amabilité, aménité, bienveillance, bonté, civilité, courtoisie, douceur, grâce (bonne), obligeance, politesse, urbanité !). Certes, il était d’une intelligence remarquable, mais, à ce propos, c’est sur une particularité de cette intelligence que je voudrais attirer l’attention : il n’en a jamais fait un signe de distinction, un moyen de se singulariser aux yeux des autres ; jamais il n’en a fait un usage dédaigneux ou hautain ; jamais il n’a eu le comportement de ces gens qui se prennent pour des esprits supérieurs. A cette singularité, il faut en ajouter une autre, un comportement intellectuel en parfaite adéquation avec la fonction de l’intelligence : faculté de la perception et de la mise en évidence des « rapports » invisibles, elle est donc l’instrument qui nous permet d’introduire les distinctions justes entre différents domaines, à l’intérieur des domaines, entre les « individus ». Dans la lecture de ses travaux, j’ai toujours admiré la clarté et la pertinence des concepts utilisés. Autant que lui-même son intelligence était de bonne compagnie avec ses interlocuteurs et avec les choses.

Entre l’affabilité et la justesse de ton dans le déploiement des concepts, à mes yeux, il y a un lien, qui tient à l’éducation de Marcel au cours de son enfance, dans son milieu familial et dans la suite de ses études. Je crois pouvoir en parler, d’abord parce que j’ai connu Marcel au moment où moi-même j’entrais à l’école secondaire, en 6e, pour faire des études classiques alors que, l’un et l’autre, rien du parcours scolaire antérieur ne nous destinait à de telles études, ensuite, donc, nous venions tous deux d’un monde fort proche (ma mère est originaire des Contamines-Montjoie, le village que l’on rejoint à pied, depuis Beaufort, en franchissant le col du Bonhomme), enfin parce que notre propre milieu familial offre plusieurs analogies : il avait six frères, tous nés d’un même couple, je suis le 13e enfant d’un couple ayant eu quinze enfants (surtout, vous auriez tort de vous écrier : « La pauvre mère » !) ; nous étions neuf garçons. Ses parents appartiennent de plain-pied au monde rural ; son père était un immigré breton en Savoie, parlant breton ; mon père était immigré d’une partie rurale du canton de Fribourg (Suisse), parlant le patois du lieu. Tous deux nous avons été éduqués dans une famille « rurale » catholique. Personnellement, je n’ai totalement abandonné les travaux agricoles, l’été, qu’au moment d’entrer dans l’enseignement, en 1966, moment où nos deux parcours se sont séparés : en 1967, Marcel, si je ne me trompe, faisait son service militaire dans la coopération à Abidjan, et c’est là que s’est décidée son orientation vers l’anthropologie. Nous nous sommes revus de moment en moment en 1969, année pendant laquelle j’étais revenu à Lyon pour rédiger et achever mon mémoire de philosophie. Entre temps, moi aussi, j’avais quitté la France pour enseigner le français langue étrangère, en Autriche.

A ses frères, évidemment, je n’apprendrai rien ; j’espère juste ne pas commettre d’erreur à leurs yeux. C’est aux amis de Marcel et à ceux qui ont eu l’occasion de le rencontrer que j’aimerais expliquer en quoi les qualités qu’ils ont reconnues en lui s’expliquent aussi, dans une grande mesure je ne sais, par son éducation dans une famille rurale, de plus de trois enfants, catholique.

Comme lui, j’ai vécu toute mon enfance entre frères, dans une ferme, c’est-à-dire dans un habitat où l’on passait directement dans un espace ouvert, celui de la cour, de la route empierrée, des prés, des champs. Nous n’étions à l’intérieur que pour les devoirs de l’école ou, cela m’arrivait mais très rarement à mes frères, qui n’ont pas fait d’étude, absorbé dans la lecture d’un récit. Nous nous sommes éduqués entre frères, avec les tensions, les jalousies, les violences que cela signifie, voire les « batailles », mais aussi la liberté des jeux et la seule soumission aux nécessités vitales, elles aussi nos éducatrices. Il y avait nécessairement des travaux à exécuter ; on pouvait y rechigner, on n’y échappait pas. Grâce à cette contrainte, nous faisions l’apprentissage du partage des tâches et de l’équité : à chacun à tour de rôle l’exécution d’un travail ingrat. Nous n’étions pas solidaires pour accroître notre force et lutter contre d’autres groupes de solidaires, nous l’étions par nécessité vitale. J’ai le sentiment que l’expérience des petits et moins petits Hénaff du côté de Beaufort a dû présenter quelque ressemblance avec la mienne, si ce n’est que leur père n’était pas paysan, mais travaillait au sein de la nature (il était garde-forestier) ; ils ont eu peut-être plus de loisir pour la lecture, par exemple. Mais dans le monde rural, pour un enfant, il y a toujours de bonnes raisons d’être dehors.

Où est donc le catholicisme en tout cela ? J’ai dit « famille rurale, de plus de trois garçons, catholique ». J’en viens donc au catholicisme. Mais avant cela, il me faut introduire une distinction entre deux systèmes organisant les valeurs, une morale, que l’on dira de la honte ou de l’honneur selon qu’on la considère du point de vue du sentiment ou du comportement, opposée à une morale du devoir, cette dernière impliquant l’obligation pour l’individu de distinguer entre le bien et le mal, la première, dirait Nietzsche, opposant le bon au mauvais, mais on pourrait tout aussi bien dire, et c’est le choix que je fais, le beau à ce qui est répugnant. Je préfère donner le titre d’éthique à la morale de l’honneur, réservant la notion de morale à la distinction du bien et du mal. Dans une éthique de l’honneur, il peut être beau de mentir, ou, plutôt, de ne pas dire la vérité, et il est toujours beau de ne pas dénoncer. Dans le monde rural traditionnel d’imprégnation catholique – car dans le monde protestant, il en allait autrement – c’est une éthique fondée sur le sentiment de la honte qui imprégnait les conduites des individus et cela dès l’enfance. Se guider sur l’honneur de soi, sur l’obligation de défendre, aux yeux des autres, l’image de soi, plonge dans le corps propre des racines plus profondes que les distinctions du bien et du mal, qui doivent attendre l’âge de raison pour apparaître. Je pense que c’est en ces racines que puisait Marcel lorsqu’il concluait son dernier article paru dans la revue du MAUSS : « Il faut aller plus loin et comprendre qu’il existe un honneur intrinsèque à la conscience de soi. Plus encore : au-delà des rangs et des statuts reconnus dans l’espace public, (c’est moi qui souligne) il existe un honneur d’être soi. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Quel peut être le contenu d’une telle formule ? Ce n’est pas le fait de se savoir ou se sentir un représentant unique de l’espèce, c’est d’abord la certitude que nul ne peut répondre à ma place (l’on voudra bien me permettre d’ajouter : et donc aucune norme extérieure à soi). Une telle certitude est ce qui me lie et m’oblige. C’est cela qui me porte hors de moi ; qui exige cette attestation de soi qui me fait garant de ce que je dis. »

J’essaie de réfléchir à partir de ma propre expérience depuis l’enfance. L’enjeu principal était la maîtrise de la violence, qui n’était pas domestiquée, et donc simplement refoulée, comme elle l’est dans une éducation bourgeoise par l’apprentissage d’abord des manières de table, des règles de politesse, d’un langage policé (châtié), du contrôle des affects et, idéalement, par l’initiation à un instrument de musique ou par le sport et la danse. L’apprentissage des notions du bien et du mal se greffent sur cette domestication-là. Or le seul dressage que nous subissions est celui de l’école dite de la République, à laquelle la plupart des garçons étaient récalcitrants (en ce qui me concerne, je ne suis entré à l’école qu’à six ans, et en traînant des pieds … sur un chemin caillouteux, dont la pente était rude). Jusqu’à cet âge, pas de domestication. Des colères capables de dissoudre. L’apaisement viendrait de l’épuisement des forces intérieures. Les rapports entre les adultes étaient sous-tendus par une violence sourde, qui, chez les enfants, s’exprimait assez librement dans les jeux. Qu’est-ce donc qui empêchait qu’elle ne dégénère, comme l’on dit ? La crainte de la punition ? Quelque chose de plus essentiel. La violence était le fondement d’une forme d’expérience du « numineux », ou d’expérience religieuse. Elle était le lieu d’un paradoxe. Elle nous mettait en contact avec une puissance, en nous, plus forte que nous, et pourtant il y avait aussi, en nous, une confiance qui nous assurait qu’elle ne saurait prévaloir sur nous. Et cela nous l’éprouvions grâce à l’ambiance chrétienne, au filtre du catholicisme, dans laquelle nous vivions. Leçons de catéchisme, auxquelles nous ne comprenions rien, pas plus que nous comprenions rien au sermon du curé, assistance à la messe, participation aux différents rites ponctuant notre vie (baptêmes, communion, confirmation, mariages, etc.), tout cela n’était qu’une sorte de vernis qui n’affectait pas en profondeur notre « soi » ; cela, simplement, nous socialisait. L’essentiel était ailleurs, dans la découverte intuitive de la règle de l’amour du prochain (une formule qui m’est aujourd’hui insupportable) selon l’interprétation qu’en donne Saint Augustin : « Ama et fac quod vis » (« Aime et fais ce que veux »). Nous déduisions, intuitivement, la formule du modèle que nous offrait celui que l’on appelait Jésus-Christ (aujourd’hui, je dis Jésus de Nazareth). Fils de Dieu ? Oui, peut-être aussi longtemps que l’on ne gratte pas sous le vernis. « Qui a tant aimé les hommes qu’il a offert sa vie pour eux ? » Il faut être théologien protestant pour comprendre une telle formule, adulte, en tous les cas, amateur de belles formules. Une éthique de l’honneur se forge par l’imitation de modèles. Des récits que nous entendions le dimanche, que nous avons lus au cours de notre jeunesse, de la « foi » de nos parents, ce que nous pouvions déduire c’est qu’il y avait eu en lui, en Jésus de Nazareth, et donc qu’il y avait en nous, une invitation à prendre appui librement sur ce que nous étions, à aller jusqu’au bout de nous-mêmes sans risquer jamais de commettre un mal irréparable si nous « aimions », c’est-à-dire si nous nous laissions porter par une vie qui est, en son fonds, générosité. Tel est le sens de la parabole de l’enfant prodigue : tu ne peux pas aller au bout de ton humanité si tu ne vas pas au bout de toi-même. Et que découvres-tu à cette extrémité ? Qu’un animal arrache sa nourriture ; un être est humain par cela qu’il la reçoit ; il ne peut la recevoir qu’en acceptant qu’elle soit, en lui, une demande. Si est riche celui qui n’a rien à demander, il est donc, proprement, inhumain. Dans le catholicisme que nous avons vécu, on se moquait du péché (on se confessait de peccadilles). Selon la formule de Bernanos, nous apprenions, encore une fois, intuitivement, que « tout est grâce ».

J’ai appris à conceptualiser ce qu’est une grâce à l’aide d’une formule de Sophocle (« La grâce enfante la grâce » / « la générosité enfante la générosité ») et d’une formule redoublée de Jésus de Nazareth : « Si, dans un échange, vous réclamez le respect strict de l’égalité, où est la grâce ? », c’est-à-dire, où est, dans cet échange, la part inaliénable de chacun, le maintien de la liberté de celui qui donne et de celui qui reçoit ? Pour comprendre la notion, il faut partir, comme Marcel l’a montré du don cérémoniel, qui est un échange où il y va non de quantité matérielle des biens échangés et de l’équité, mais de la reconnaissance de soi, il faut donc partir d’une relation triadique : dans l’échange où il entre de la grâce, je laisse à l’autre la libre disposition de lui-même (je ne l’oblige pas) ; il est vrai que je lui laisse la libre disposition de lui-même si, réciproquement, il me laisse la libre disposition de moi-même (si son accueil du don, par exemple, n’est pas obséquieux, etc.). La relation entre les deux partenaires est strictement réciproque en dépit de l’inégalité que risque de créer le geste de « donner », strictement réciproque, elle est donc pleinement humaine (réciprocité et humanité, c’est une équivalence que Marcel mettait en évidence). Et chacun des deux partenaires fait l’expérience de sa liberté, dans la circonstance concrète de l’échange, dans et par sa relation à l’autre. Dans un don gracieux, ce qui est donné (troisième terme), ce n’est pas un objet, c’est une qualité, la liberté en tant que libre disposition de soi. (Existe-t-elle en dehors de cette relation ?)

Le ferment de tout cela tenait à la relation entre nos père et mère. Si le catholicisme a exercé un rôle civilisateur absolument bénéfique en milieu rural, c’est dans la « fabrique » du couple. Par je ne sais quelle sorte d’imprégnation à travers les âges, bien au-delà du Moyen-Âge et de la Réforme, par je ne sais quel inlassable rappel, par les prêtres, de quelque chose de plus important que la fidélité – chacun se débrouille comme il peut avec la sexualité – celui de l’obligation, de la part des hommes, de ne pas maltraiter les femmes, de les respecter, l’amour qui nous était offert en modèle, c’était celui-là : pour un mari, ce serait une source de honte irréparable que d’user de violence envers sa femme. Ce serait déchoir de sa paternité, de sa capacité de jouer le rôle d’un modèle. Dans le monde dans lequel j’ai vécu, jamais je n’ai entendu qu’un mari ait battu sa femme (son épouse). Mon père avait un profond respect pour ma mère, qui l’admirait jusque dans sa façon de provoquer le sort (deux fois, pendant la guerre, sa vie a été menacée, alors qu’il était Suisse et qu’il avait une dizaine d’enfants, par les Allemands et par les Partisans, parce qu’il faisait passer la frontière genevoise, qui traversait ses bois, à quiconque le lui demandait, juifs, gitans, résistants et, à la fin de la guerre, miliciens). Nous étions les enfants de cette relation réciproque dont la force tenait à la reconnaissance, par chacun, que l’autre sera le soutien de sa faiblesse. Et pour un homme de la campagne, dont le pouvoir être réside tout entier dans la dépense et la maîtrise de sa force, se reconnaître faible aux yeux d’une femme, cela tient de la grâce, justement. Les manifestations de piété étaient strictement réservées au monde féminin, spécifiquement aux mères. Comprenons-le dans le sens d’un modèle offert aux enfants : par la piété, la mère rendait sensible, aux yeux des enfants, l’existence d’une puissance invisible soudant les liens du père et de la mère et donc capable de soumettre la force du mâle et de la domestiquer.

Que ceux qui l’ont connu se souviennent de ce qu’a été leur relation à Marcel, et qu’ils se demandent ce qu’il y avait en elle de singulier. Je pense que la réponse la plus adéquate, c’est : « la grâce ». Il était l’occasion d’une expérience de la grâce, qui se manifeste comme « aise d’exister ». Sans religiosité, pleinement humaine. Lui-même comme moi-même, nous nous sommes dépouillés, sans gestes mélodramatique, sans colère, sans haine, du vernis de notre éducation catholique au fur et à mesure que son idéologie nous est apparue intellectuellement insoutenable. Dans nos modes de penser et de nous comporter, nous manifestions une grande complicité ; nous nous sommes dit un jour que nous le devions à une forme d’expérience commune remontant à notre enfance, dans laquelle le christianisme – pour nous sous la modalité du catholicisme – avait joué un rôle important. Et nous avions conscience que cette forme d’éducation était devenue une coquille vide, mais que nous avions eu de la chance.

Nous avions sans doute tort sur un point : elle est chose si essentielle à l’être humain (cette forme d’éducation, je veux dire), qu’il n’est pas possible qu’il n’y ait pas quelque institution pour prendre le relais de la transmission de la grâce ou du moins de son entretien (au sens où je l’ai dit plus haut, et qui n’a rien à voir avec la grâce d’un Dieu, despote tout-puissant, agissant selon son bon plaisir).

Marcel Hénaff est revenu à plusieurs reprises sur les distinctions que l’on peut faire entre différentes façons de donner. Il ne niait pas la possibilité du don « gracieux », don « sans retour », sans réciprocité, mais il a montré que l’on a quelque raison d’être prudent à son propos. Il y a, par exemple, chez les philosophes, une façon d’affirmer le caractère absolu du don, qui leur permet, à la manière de Derrida, d’en nier la possibilité ou d’en nier la bonté, à la manière d’une tendance de la phénoménologie, de glisser subrepticement, sous la chose donnée, un Donateur que l’on se garde bien de nommer. Il leur manque la piété d’une mère pour faire sentir la concrétude d’une transcendance possible. Quant à moi, je lui ai exprimé ma réserve sur l’idée qu’il y ait pure gratuité. Ou plutôt, je ne nie pas qu’elle puisse exister, je nie que cela soit bon. Une ‘générosité’ qui ne réponde pas à une demande – toujours essentiellement une demande de reconnaissance de l’autre et de soi – et qui, par cela, ne soit pas engagée dans une relation réciproque, c’est une générosité dans le style de celle de Don Juan, qui force l’autre à recevoir « pour l’amour de l’humanité », que ce geste ridiculise, avilit et abolit. Il y avait chez Marcel Hénaff quelque chose du style de Dom Juan [1], car la grâce est non moins une forme d’hypocrisie que toutes les autres façons de se rapporter à l’autre ; elle est aussi une apparence. Il savait le risque que comportent tous les échanges, celui de la tartuferie, mais, au lieu de se moquer, comme le fait un Don Juan, des crédules qui adhèrent naïvement à la sincérité des apparences, par sa bienveillance foncière, incorporée à toutes ses manières, imprégnant toute sa gestualité, il ridiculisait le risque de tartuferie en lui et désarmait tous les Tartufes dès le moment où ils franchissaient le pas de sa porte.

André Sauge, depuis le Bugey

NOTES

[1J’aimerais que l’on ne se trompe pas de référence : je pense évidemment au Don Juan de la pièce de Molière, dont Michel Serres est le premier, je suppose, à avoir montré qu’il y est question de communication. Le premier échange dans la pièce sert de paradigme à tous ceux qui suivent : il suffit de promettre d’épouser – de s’engager par un contrat – pour inspirer confiance et faire croire à la vérité d’un sentiment. Molière met en scène un personnage qui prend appui cyniquement sur la crédulité de partenaires flattés de l’attention qu’il leur porte. Cela lui permet de démasquer tous les lieux, socialement codifiés, d’une hypocrise potentielle, conversations de salon, mariage, honneur, aumône, au XVIIe siècle encore, manifestations de la piété, achat de son salut à l’heure de la mort (« le solde de la vérité »). Quand je dis qu’il y avait quelque chose de Don Juan en Marcel, je pensais à ce dont le personnage de Molière est l’opérateur. Seulement, au lieu de le faire négativement, comme Don Juan, il revient inlassablement à ce qu’il y a de nodal dans les échanges, pour les saisir là où les partenaires ne peuvent pas se dérober, leur relation réciproque qu’instaure leur inscription dans une institution symbolique, en dernière instance, la langue qui fait d’eux des êtres de parole. Certes le lien de la parole est chose si immatérielle que nul n’en est tenu. Mais qui ne se tient pas à sa parole – qui se moque de l’honneur de soi – s’engage sur la voie d’une mécanique verbale dès l’origine détraquée.