Revue du Mauss permanente (http://www.journaldumauss.net)

Jean-Michel Servet

Quelques raisons de (re)lire "Commerce et marché"

Texte publié le 28 mai 2018

Une lecture de la reparution de la traduction française de "Trade and Market in Early Empires. Economies in History and Theory", ouvrage dirigé en 1957 par Karl Polanyi, Conrad M. Arensberg et Harry W. Pearson.

La traduction en français [1] de Trade and Market in Early Empires initialement publiée par les éditions Larousse en 1975 avec une présentation de Maurice Godelier (p. 9-32) était épuisée depuis plus de vingt ans. Le livre devait être consulté en bibliothèque ou être recherché chez un bouquiniste. Sa reparution est une excellente nouvelle. Cet ouvrage, avec pour sous-titre Economies in History and Theory, était paru en 1957 aux Etats-Unis. L’avaient écrit onze chercheurs : cinq affiliés à l’économie, quatre à l’anthropologie, un à la sociologie et un à l’histoire ; parmi eux comme co-directeurs Karl Polanyi né en 1886, Conrad Maynadier Arensberg né en 1910 et Harry W. Pearson né en 1921 [2]. L’Interdisciplinary project, programme ayant abouti à sa publication avait été initié en 1947-1948 à la Columbia University de New York. Polanyi y était visiting professor of economics.

Le contexte de son écriture doit être remarqué car on peut penser que les réunions de recherches se déroulant dans la première moitié des années 1950 n’étaient pas totalement isolées de la situation politique du moment : la « guerre froide » et l’hystérie maccarthyste subie par les intellectuels aux États-Unis de 1950 à 1954, un anti marxisme primaire [3] et la guerre de Corée (entre juin 1950 et juillet 1953) (Dale 2016 Reconstructing p. 139-160 ; Dale 2016 A life p. 210-211, 242, 257-258). Relevons ici que même le tableau des échanges interindustriels de Leontief fut suspecté de bolchévisme… ce qui fit perdre à son auteur ses financements publics. Peut-être ce contexte, qui a alors créé de fortes fractures au sein des milieux académiques, éclaire la deuxième phrase de la préface de Trade and Market : « un climat de totale liberté [souligné par JMS] a permis au présent ouvrage de prendre forme et de s’élaborer progressivement » [4]. Un contexte trop oublié aujourd’hui où une forte liberté d’expression des auteurs et des chercheurs est bien trop souvent présumée. Au-delà même de la répression anti-communiste et anti contestataire, l’époque de l’écriture de cet ouvrage était celle d’une opposition frontale entre État et marché, liée à la « guerre froide » commencée en 1947. Certains pays ouest-européens développaient simultanément des interventions économiques de type keynésien avec un esprit de coexistence [5] des systèmes et dans une sorte de compromis historique grâce à ce que furent notamment la planification indicative du partage du surplus et de grands investissements, le développement d’une protection sociale publique et l’essor d’entreprises dont le capital appartenait en totalité ou en majorité aux États.

La republication de l’ouvrage ne peut qu’attirer l’attention sur un pan de l’œuvre de Polanyi que son association politique par trop univoque à l’altermondialisation et une lecture partielle de la seule Grande Transformation [6] ont pu biaiser. Pour autant qu’il ait été lu. Ce que relevait judicieusement le titre d’une publication consacrée à ce penseur par Jérôme Maucourant, un des actuels co-directeurs de la présente publication [7]. Cette parution est l’occasion de mieux (re)connaître Polanyi.

Éditer un ouvrage paru il y a plus de soixante ans avec comme ici un avant-propos, une introduction et une postface pourrait s’apparenter à un travail d’historien de la pensée. Cette approche suppose d’indiquer les éventuelles sources, les conditions et les raisons de la parution du livre lui-même et de sa première traduction française ainsi que leur réception immédiate et leur diffusion plus lointaine, scientifique voire politique [8]. Si besoin de revoir la traduction en indiquant, si et quand nécessaire, les choix conceptuels opérés [9]. Les ajouts de l’actuelle édition de Commerce et marché au texte de 1957 ont un autre objet. Dans ces 88 pages, les co-directeurs, Caillé, Cangiani, Maucourant et Guery, ont privilégié la présentation de leurs visions de la portée de l’ouvrage. Pour intéressante qu’elle soit [10], cette perspective laisse de côté une analyse circonstanciée de son écriture.

Les co-auteurs de l’ouvrage

L‘édition de Trade and Market in Early Empires en 1957 comprenait une liste des co auteurs avec leurs fonctions, reprise dans la traduction française de 1975 (p. 4) sans être traduite (en raison sans doute de la difficulté de donner des équivalents institutionnels adéquats aux positions occupées). Elle n’a pas été reprise dans l’édition française de 2017. Sont ci-dessous ajoutées les dates de naissance et décès quand l’information a été trouvée

. Conrad Maynadier Arensberg [1910-1997], professor of Anthropology, co-director de l’Interdisciplinary Project à Columbia University
. Rosemary Arnold [ ?], instructor in Economics à Barnard College
. Francisco Benet [ ?- 1966], research associate in Anthropology de l’Interdisciplinary Project à Columbia University
. Anne C. Chapman [1922-2010], research associate in Anthropology de l’Interdisciplinary Project à Columbia University
. Daniel B. [R.] Fusfeld [1922-2007], assistant professor of Economics à la Michigan State University
. Terence Hopkins [1928-1997], instructor in Sociology à la Columbia University
. Walter Castle Neale [1925-2004], instructor in Economics à Yale university
. A. Leo Oppenheim [1904-1974], professor of Assyriology à l’Oriental Institute de l’University of Chicago
. Harry Waldemar Pearson [1921-1998], assistant professor of Economics à Adelphi College ; executive secretary de l’Interdisciplinary Project
. Karl Polanyi [1986-1964], visiting professor of economics 1947-1953 ; director de l’Interdisciplinary Project à Columbia University
. Robert B. Revere [ ? - ?], research assistant de l’Interdisciplinary Project à Columbia University

Avant d’aborder les raisons et les façons de lire l’ouvrage, voyons la disponibilité des écrits de Karl Polanyi, considéré à juste titre comme un des principaux auteurs de cet ouvrage collectif.

Les éditions et traductions de Karl Polanyi

Grâce à cette nouvelle édition et aux rééditions de la traduction de La Grande Transformation, ainsi qu’à la publication d’une somme d’articles sous le titre Essais de Karl Polanyi [11] en 2008, et à La subsistance de l’homme. La place de l’économie dans l’histoire et la société [12], les francophones disposent dans leur langue d’un grand nombre d’écrits de Polanyi. Moins que les italophones [13], pour lesquels ont œuvré notamment Alfredo Salsano (1939-2004), Nanni Negro et Michele Cangiani, un des codirecteurs de la présente édition. Manquent en français des éléments importants de son œuvre comme :

. ses écrits de jeunesse de la période hongroise, dont un certain nombre ont été réunis par Gareth Dale en 2016 et traduits en anglais avec pour titre The Hungarian Writings [14]  ;
. une gamme étendue de ses contributions en allemand des années 1920 aux années 1930 à la revue Österreichische Volkswirt [L’économiste autrichien] [15], dont une poignée d’articles seulement se trouvent dans les Essais, ouvrage précédemment cité ;
. l’ouvrage Dahomey and the slave trade (1966), dont le texte a été revu par Abraham Rotstein [16] et dont une traduction de l’anglais à l’italien est disponible (Il Dahomey e la tratta degli schiavi, Einaudi 1987) ;
. des publications comme Europe To-day, (Londres 1937 par le Workers’ Educational Trade Union Committee), où Polanyi analyse la politique internationale de l’entre-deux guerre (une traduction italienne est parue à l’initiative de Michele Cangiani en 1995) ;
. la récente publication de textes, principalement inédits de 1919 à 1958, dont plusieurs traitent de la Russie et de la politique et de l’économie soviétique [17].
. Sans oublier sa collaboration dans les années 1930 avec des penseurs chrétiens britanniques interrogeant notamment leurs rapports au socialisme [18].

Signalons ici l’extraordinaire travail de Kari Levitt-Polanyi, la fille de Polanyi, de Margie Mendell, directrice de l’Institut Karl Polanyi à Montréal, sans oublier l’administratrice du fonds, Ana Gomez [19], pour conserver, classifier et reproduire les abondantes archives de Polanyi. Celles-ci sont désormais digitalisées et accessibles à tous en ligne [20]. On doit aussi relever les colloques bisannuels organisés par cet Institut depuis 1986, en général en collaboration avec des institutions académiques d’autres pays (le premier s’est tenu à Budapest avec l’Hungarian Academy of Sciences). Colloques où Kari Levitt-Polanyi et Margie Mendell sont toujours des intervenantes de premier plan et Ana Gomez une très précieuse collaboratrice dans l’organisation. La plupart de ces rencontres ont donné lieu à des publications.

De façon récente, plusieurs ouvrages à caractère autobiographique sont parus, notamment à la suite des recherches approfondies de Dale 2016 [21], ainsi que d’analyses de son œuvre intégrant des éléments biographiques (Block, Somers 2017 ; Harvey, Ramlogan, Randles 2007). Beaucoup de précédentes publications biographiques sur Polanyi avaient été menées à partir de sources de seconde main et bien souvent soit éclairaient un élément particulier de son œuvre, soit étaient des commentaires de commentaires. Ceux-ci ne sont pas nécessairement dépourvus de pertinence mais ils peuvent difficilement égaler un travail bio-historique comme celui mené par Gareth Dale. Il a consulté un grand nombre d’archives publiques et privées et rencontré de nombreux proches de Polanyi.

A propos du titre et du sous-titre de l’ouvrage dans les éditions françaises

Des spécialistes de l’œuvre de Polanyi s’étonneront peut-être du sous-titre donné aujourd’hui à la nouvelle publication française de l’ouvrage : Sur la diversité des économies. Dans des publicités pour celle-ci, les nouveaux co-directeurs français ont critiqué le titre de la traduction de 1975, Les systèmes dans la théorie et dans l’histoire. Ils regrettent un « titre malencontreux […] qui reflète bien le structuralo-marxisme [22]] dominant [la période de son édition] ». En effet avait alors été évincé le titre du livre paru en 1957 : Trade and Market in the Early Empires. Cela au profit d’une interprétation de son sous-titre : Economies in History and Theory. Le principal problème posé par le titre de la première édition française est qu’il déformait la substance de l’ouvrage tenant pour les deux tiers de son contenu à critiquer la focale marché et à penser les diverses modalités de transfert et leurs rapports aux principes d’intégration économique [23]. Avec ce titre susceptible d’attirer davantage de lecteurs, l’ouvrage aurait pu prétendre comprendre toute l’organisation économique des sociétés. Ce qui aurait supposé une analyse de l’ensemble des rapports des humains entre eux et avec leur environnement, et non principalement, comme c’est le cas, la complexité des modalités marchandes et non marchandes des transferts des biens économiques. D’où la critique qui a pu lui être adressée (notamment d’un point de vue marxiste) de négliger les déterminants qualifiés dans cette perspective de productifs [24]. Or tel n’est pas la focale du livre. Une hypothèse pour comprendre sa problématique est d’intégrer ce qui y apparaît comme un refus d’une explication essentiellement matérialiste. Le surplus n’est plus alors considéré comme le déterminant de ce qui apparaîtrait comme une sorte de superstructures. Une certaine lecture de Marx n’est pas la seule à défendre une représentation économiste et à critiquer ce que ses tenants croient être une inconsistance ou une faiblesse de Commerce et Marché dans les premiers empires. Dans l’ouvrage, le surplus apparaît engendré par une organisation sociale et économique. Il n’en constitue pas une base. Mais à l’inverse il se révèle comme une de ses conséquences. Ce qu’argumente dans l’ouvrage Pearson (avec une contribution intitulée « L’économie n’a pas de surplus », p. 381 sq.). L’activation de tel ou tel principe d’intégration économique et leur articulation dans un milieu particulier engendrent à la fois le système de besoins et les conditions de le satisfaire ; et dans certaines situations une contradiction plus ou moins forte entre les deux.

Mais, pourquoi critiquer le choix du titre de la précédente édition française, si pour des raisons vraisemblablement identiques de marketing, le nouveau sous-titre choisi s’éloigne lui-aussi de l’original ? Alain Caillé affirme que le titre donné en 1975 était « doublement malencontreux » : du fait de l’inversion du titre et du sous-titre (critique judicieuse comme on vient de le relever). Mais s’y ajoute une autre explication (p. 5) : « le propos central de l’ouvrage vise à montrer que les économies archaïques ou traditionnelles n’étaient pas ‘économiques’ au sens moderne du terme ». Or le sous-titre en anglais, que je viens de rappeler, comporte bien une référence à l’économie dans son inscription historique et théorique. Pour ce qui a été de la référence à des « systèmes économiques », le terme « system » apparaît plus de 300 fois dans l’ouvrage en anglais. L’expression « système économique » peut être comprise dans le contexte des années 1960 et de la première moitié des années 1970 en France comme une référence non pas à des théories, mais d’abord à des organisations économiques concrètes et à leurs structures qui font système, pour reprendre une expression courante à l’époque. On rencontre le terme « système » dans des ouvrages inspirés par le dualisme économique, une approche alors à la mode principalement chez les spécialistes d’un domaine en expansion en ce temps : l’économie du développement et du sous-développement. Leurs auteurs sont bien souvent antimarxistes et se déclarent généralement empiristes, comme Denis-Clair Lambert auteur en 1974 de Les économies du Tiers Monde (Paris, Armand Colin). On trouve aussi ce terme chez François Perroux qui oppose ainsi dans L’économie du XX e siècle (2e éd. p. 288 sq.) les deux systèmes (il met le terme entre guillemets) que sont le capitalisme et le socialisme [25], ayant défini un « système » comme « un ensemble d’institutions qui, en leurs rapports réciproques, conditionnent l’accomplissement des fonctions économiques fondamentales » (note 1 p. 487). Rien dans les archives de Polanyi ne semble justifier le sous-titre de la nouvelle édition française. Aucun élément n’en donne d’ailleurs la raison. Il aurait été suggéré par Alain Guery, rédacteur de la postface de cette édition, et approuvé par les autres co-directeurs. La suppression de la référence à l’histoire dans le sous-titre de l’actuelle édition française (référence qui se trouve dans le sous-titre originel) masque un apport de l’ouvrage. À plusieurs reprises, les co-auteurs font référence à l’usage de l’anthropologie comme un élément de l’histoire [26]. Il serait erroné de penser qu’il s’agit d’une conversion de Polanyi et de ses proches à une approche évolutionniste ou néo évolutionniste. La dynamique des sociétés humaines est bien reconnue dans l’ouvrage. Toutefois, les multiples modes de transferts et de répartition des activités abordés sont analysés pour ce qu’ils sont. Ils ne constituent pas, comme c’est le cas pour les modes de production chez Marx, une succession de stades s’emboitant temporellement pour constituer globalement un progrès [27]. Ils apparaissent pour la manière dont ils fonctionnent et les différences et les similitudes qu’ils présentent. Rien d’étonnant que ne soit pas étudiée leur logique de mutation, qui conduirait par exemple au primat du marché concurrentiel ou à la transformation de certaines richesses en marchandises fictives. L’expression « diversité des économies » n’est donc pas erronée. Mais elle rend partiellement compte du contenu effectif de l’ouvrage et surtout d’un des objectifs de ses co-auteurs.

Fort heureusement le titre de l’actuelle édition suit l’original, si l’on tient compte de l’impossibilité de rendre en français le double sens de early  : comme « premier », au sens d’« initial », ce qui peut l’inscrire dans une perspective évolutionniste dont les termes seraient parfaitement connus [28], une vision éloignée de celle de Polanyi ; mais comme étant « ce qui vient de bonne heure » autrement dit « précoce » [29]. Les choix faits en 2017 comme en 1975 renvoient à une lecture parmi d’autres de l’œuvre. Remarquons ici la difficulté de signifier pleinement en français l’opposition qu’exprime le titre original. Car l’anglais possède deux racines : l’une latine (Market) et l’autre germanique (Trade) auxquelles on peut recourir alternativement pour désigner des formes d’échange différentes. En français, le contraste est moindre puisque commerce et marché viennent d’une même racine latine : merx (d’où marché et commerce) [30]. Cette distinction a été, à juste titre, un des éléments qui a le plus retenu l’attention des lecteurs de l’ouvrage puisqu’elle y est argumentée tout du long en faisant éclater la représentation devenue commune du Marché (Hillenkamp, Servet 2015).

L’actualité et la pertinence de la glose et de l’exégèse d’une (re)publication

Le choix des titre et sous-titre d’un ouvrage illustre à quel point sa republication et sa traduction appartiennent moins à l’espace intellectuel et politique du temps de son écriture qu’à celui de sa nouvelle parution. Toute traduction n’est-elle pas une sorte de trahison comme l’exprime un jeu de mots italien traduttore traditore (Servet, 2015, « Quelques propos, Tiran 2018) ? L’accent mis sur ce qui serait une diversité des économies renvoie à la manière dont l’universel est représenté comme se réalisant à travers une pluralité. Cela invite à (re)penser ce que sont les modernités de Polanyi [31]. Coller au présent [32], intellectuel ou politique (ne serait-ce que pour s’en éloigner grâce à ce qui serait un regard autre), et faire ressortir telle ou telle modernité, ou critique de cette modernité, à partir de certains éléments d’une œuvre risque simultanément de rendre plus ou moins rapidement obsolète la lecture proposée ; tout comme les commentaires que constituent une préface, un avant-propos, une introduction ou une postface quand ils outrepassent la présentation du contexte de parution et de réception de l’œuvre. Il en va de même d’un compte-rendu d’ouvrage… Un écrit peut contenir des parties vives ; et d’autres mortes. Ces dernières pouvant connaître des résurrections… plus ou moins éphémères (Dockès, Servet 1992). Une partie considérée à un moment comme dépassée peut (re)trouver quelques décennies plus tard une nouvelle pertinence due à un changement de contexte, qui est à l’origine d’une réinterprétation. La réception d’un texte percutant n’est jamais définitive et les raisons de sa notoriété peuvent évoluer.

Pour toute recherche telle que Commerce et marché mobilisant des données historiques (mais aussi ethnographiques) et les interprétant, le principal danger de sa republication est que les lecteurs la considèrent en tant qu’exposé de faits incontestables et que les exemples et leur interprétation soient cités aujourd’hui comme des vérités définitives, alors qu’au fil de pages Polanyi et ses co-auteurs manifestent une grande prudence dans leur présentation de ce qu’on pourrait a priori prendre pour des faits. Les co-auteurs font référence à un travail de construction d’outils et d’hypothèses. Ceux-ci leur ont permis d’intégrer et d’interpréter les contributions des spécialistes ayant été les principaux acteurs du séminaire de la Columbia et les communications de spécialistes ayant été invités ainsi que des textes simplement lus et discutés par les co-auteurs. Dans la préface signée par Karl Polanyi et Conrad Arensberb, on lit : « the main task of this book is conceptual  » (Trade and Market, ed. 1957 p. XVII).

En six décennies l’information relatives aux cas explorés a été considérablement enrichie par des débats et aussi par des découvertes archéologiques, épigraphiques, ethnographiques et historiques. Des travaux sont venus infirmer et d’autres confirmer, pour un temps seulement peut être, telle ou telle affirmation et interprétation. En donne notamment l’exemple l’identification, ou non, de certains lieux comme des « ports de commerce », au sens où ils sont analysés dans Commerce et marché sur la base d’exemples proche-orientaux, africains et méso-américains comme des lieux d’échange administrés ou plus largement ne répondant pas aux règles de la concurrence marchande dans des transactions internationales (Graslin, Maucourant 2005). Certaines polémiques ne s’éteignent pas ; en particulier autour du primitivisme ou du modernisme des activités d’échanges et de production dans l’Antiquité. Dans leur avant-propos, introduction et postface, les coéditeurs de l’actuelle réédition en français ont actualisé des informations de façon bien documentée sur une partie des éléments constitutifs de l’ouvrage : la nature des échanges,

. pour Cangiani et Maucourant surtout pour ce qui concerne les sociétés du Proche Orient antique [33],
. et pour Guery dans celles qui précèdent l’essor du capitalisme en Europe occidentale [34] ;
. des sociétés occidentales médiévales qui sont très peu présentes dans l’ouvrage. On peut d’ailleurs remarquer que dans sa postface de 25 pages, Guery ne se réfère pratiquement pas à l’opposition entre commerce et marché qu’il cite directement deux fois seulement (p. 458, 460). Il ne met pas l’accent sur les formes et modalités particulières des échanges mais sur les incitations, ou non, à produire pour vendre et sur le développement des échanges, en soulignant avec pertinence l’importance de l’autoconsommation. Tout en se référant surtout au monde européen, peut-être aurait-il été pertinent d’analyser comment, dans les différentes phases de l’expansion coloniale, les Européens se sont trouvés confrontés à des formes de commerce et de marché différentes, auxquels ils ont dû s’adapter (Rivallain 2018) ; ces relations ayant pesé dans l’expansion européenne. C’est au Polanyi de La Grande Transformation que se réfère surtout Guery [35]. Selon lui, Commerce et marché en serait un simple « développement » (p. 460) [36]. Il nuance certaines critiques formulées par Fernand Braudel à l’encontre de Polanyi (p. 458) ; ce qui est bienvenu.

Ces actualisations partielles de l’ouvrage auraient peut-être mieux trouvées leur place en annexe [37] comme notes d’éditeurs à propos de telles ou telles sources citées par les co-auteurs et leur interprétation ; en étant bien distinguées donc des notes de l’édition originale qui, elles, auraient été maintenues en bas de pages. Et, pour en quelque sorte mettre à jour, n’aurait-il pas été pertinent aujourd’hui dans l’esprit même de Polanyi et de ses co-auteurs d’étendre leurs comparaisons et ces analyses aux sociétés de l’Inde, de la Chine [38] ? Ce que suggère Alain Caillé dans son Avant-Propos (p. 7) mais sans lui donner de substance. Auraient pu par exemple être présentés les débats autour du jajamni system, c’est-à-dire les multiples interprétations auxquelles n’ont cessé de donner lieu la répartition des activités dans le « village indien » et sa structuration [39].

Cela aurait pu être fait aussi pour d’autres pays, car, depuis les années 1950, de nombreux documents sur leur histoire économique et sociale et sur leur fonctionnement économique sont parus. Ces textes posent aussi la question des formes anciennes de développement d’échanges locaux et internationaux connus par ces sociétés [40] et des rapports entre États et marchés. Ils permettent de poursuivre le projet de Commerce et marché tout en nuançant de nombreuses interprétations pour affirmer que les économies antiques (et pas seulement elles) ont prospéré avec commerce, monnaie, lieux d’échange et même spécialisation internationale ; tout en étant dépourvues des structures d’une économie modelée par la concurrence et des mentalités qu’elle produit et suppose. L’histoire occupe plus de place que l’anthropologie dans les exemples traités dans l’ouvrage. Les co-auteurs revendiquent ce primat illustré par le fait que l’unique exemple alors contemporain détaillé dans l’ouvrage est celui des « marchés explosifs dans les montagnes berbères » par Francisco Benet [41] (p. 255 sq.).

Auraient pu aussi être abordés les nombreux débats en anthropologie, qui ont une nature similaire. Ils apparaissent de façon elliptique dans une dédicace au début de l’actuelle publication de l’ouvrage : à Anne Chapman (décédée en 2010), pour ce qui est des sociétés maya [42], et à Abraham Rotstein (un autre proche de Polanyi décédé en 2015), à propos de l’ancien royaume d’Abomey. Auraient pu être discutées les critiques formulées dans un compte rendu dans les Annales ESC (Johnson 1966, Coquery-Vidrovitch 1969) de Dahomey and the slave trade, qui valent non seulement pour cet ouvrage posthume de Polanyi (1966), mais s’appliquent aux deux chapitres de Commerce et marché rédigés par Rose-Mary Arnold consacrés à cet exemple de « port de commerce » en Afrique. Et surtout une plus récente synthèse de Jane Guyer (2004) a magistralement revisité l’interprétation des circuits d’échange de biens et de la monnaie en Afrique subsaharienne.

Dans un certain nombre de cas, le retour sur le terrain quelques décennies plus tard n’a pas permis de vérifier les observations faites par les premiers ethnologues. Les communautés ont connu de grands changements et leurs membres ont perdu la mémoire de leurs anciens modes de vie. Ainsi les Banaro, une communauté néoguinéenne à l’origine de la découverte du principe de réciprocité par Richard Thurnwald au début du XX e siècle (Juillerat 1993), principe mobilisé explicitement par Polanyi depuis La Grande Transformation au moins. Par contre, dans d’autres cas, nul besoin de recourir à l’évolution de communautés géographiquement voisines pour imaginer leur état antérieur. On dispose aujourd’hui d’une riche documentation permettant de discuter les informations collectées jadis et communément citées des années 1920 aux années 1950. C’est le cas d’un des plus célèbres exemples de paléomonnaies : celles de l’île Rossel dans le Pacifique occidental. Les publications de Wallace E. Armonstrong (1924 et 1928) ont fortement influencé la vision des « monnaies primitives », dont celle de Polanyi, tant leur cas a été discuté, interprété et surtout revisité. Alors que les précédents terrains n’y avaient été réalisés que pendant deux mois et même une semaine…, un anthropologue danois, John Liep (1995, 2007), les a observées des années 1970 aux années 2000 et en a magistralement rendu compte [43]. On peut citer encore les travaux réalisés sur le potlatch depuis les observations à la fin du XIX e siècle par Franz Boas (Drucker, Heizer, 1967 ; Schulte Tchenkoff, 1986 ; Mauzé 1986) et surtout les analyses nouvelles de Annette Weiner (1977, 1988) sur les activités des populations des îles Trobriand rendues célèbres par la kula étudiée au début du XX e siècle par Bronislaw Malinowski [44] (au milieu de nombreuses publications qu’il a consacrées aux diverses activités de ces communautés). On ne peut que rendre justice au MAUSS fondé par Alain Caillé d’avoir contribué à faire connaître parmi les francophones Annett Weiner dans le Bulletin du Mauss (n°3, 4 (1982) et 10 (1984) et la Revue du Mauss (n°2 (1986) et 6 (1988)). Remarquons que cette anthropologue a porté un éclairage féministe et surtout a développé l’analyse des biens inaliénables qui n’entrent donc pas dans le paradigme du don contre don (Warnier p. 81 sq.). Ce travail de réactualisation tant des données que des débats ne peut être qu’immense et reste toujours inachevé car des informations nouvelles et des innovations conceptuelles peuvent rendre ce travail d’actualisation rapidement obsolète. Nécessairement daté, c’est un perpétuellement recommencement. Avec beaucoup plus de matière et de diversité des exemples, les essais complémentaires au texte auraient pu faire l’objet d’un autre ouvrage publié en parallèle ; comme l’ont été au cours des dernières années différents colloques consacrés à l’œuvre de Polanyi [45].

Certes, il est aussi possible d’innover théoriquement par une construction/déconstruction des concepts, comme on le voit à l’œuvre dans les commentaires de Cangiani et Maucourant notamment. Toutefois, la publication d’un texte passé non retraduit risque d’apparaître comme un prétexte. On peut y échapper en privilégiant dans l’appareil critique de la republication la présentation des conditions de réalisation de l’ouvrage, si nécessaire aussi de sa traduction et de son éventuelle retraduction, accompagnée d’une bibliographie générale (actualisée en donnant entre […] les références de nouvelles éditions ou traductions). Vu le foisonnement des idées et des exemples, on peut regretter que la présente réédition soit dépourvue d’index, à la différence de l’édition de 1957. Elle comportait un index des auteurs avec 86 entrées et des thèmes (avec de nombreuses entrées et sous-entrées), tout comme la traduction de 1975 qui, sans reprendre l’index des auteurs, donnait un index des notions et des concepts (avec une soixantaine d’entrées dont certaines décomposées en sous-entrées).

Une traduction élégante mais manquant de rigueur

La traduction de 1975 que, dans son Avant-Propos, Caillé qualifie non sans raisons de « belle » (p. 5) est attribuée par lui au seul anthropologue Claude Rivière. L’angliciste Anne Rivière en est aussi la traductrice. Leur texte est incontestablement élégant. Ce qui en facile la lecture. Toutefois, la traduction manque assez souvent de rigueur conceptuelle. Aussi aurait-il été utile de la toiletter pour ne pas obliger les spécialistes à recourir trop fréquemment au texte originel. Quand Cangiani et Maucourant avaient publié quelques extraits de Trade and Market dans Essais, ils avaient modifié la traduction (voir leur note p. 49). On le constate notamment à propos de la traduction householding principle (voir encadré, infra) ; expression parfois traduite différemment à quelques lignes de distance.
Ce n’est pas le seul concept dont la traduction pose problème. Si l’on prend l’exemple de la traduction de embedded, on trouve de façon occasionnelle l’expression « position insérée » et « position non insérée » (p. 134, p. 135) pour saisir le concept traduit généralement aujourd’hui par celle d’encastré et de désencastré. La traduction de certaines expressions semble plus relever d’un texte de Marx que de Polanyi. Ce que révèle la traduction de « monnaie » par « argent » ; comme p. 73 pour « social function of money  » traduit par « fonction sociale de l’argent ». On trouve aussi « trading economy  » traduit par « l’emploi de l’argent ». Le manifeste plus encore pour traduire « process » une expression comme « procès » au lieu de « processus » (mais pas toujours…). Par exemple dans l’article de Terence K. Hopkins (p. 271 sq. de l’édition de 1957, p. 333 sq. de la présente traduction) où le terme process et son pluriel processes abondent. On lit aussi en français « processus économique » et « processus qui économise les moyens » (p. 307) là où le terme process n’apparaît pas puisqu’il est simplement indiqué : « economical » et « economizing » (p. 243).
On trouve aussi de nombreux usages alternatifs de « procès » et « processus » dans la traduction du chapitre de Polanyi, « The Economy as Instituted Process  » / « L’économie en tant que procès institutionnalisé » (1957 p. 243 ;1975 p. 307). On relève aussi parfois des termes approximatifs. On lit p.71 « commerce national » là où Pearson a écrit « national business  » ; Si « natural economy  » mis entre guillemets est bien traduit par « économie naturelle » avec guillemets, quelques lignes plus loin la même expression apparaît sans guillemets pour traduire « economy in kind  » [= économie en nature], une expression que l’on retrouve quelques lignes après rendue par « économie naturelle ».

Quelques raisons d’une relecture aujourd’hui de Commerce et marché

Les modernités potentielles de la contribution de Polanyi, à l’écriture collective de Commerce et marché dans des rencontres à la Columbia University, qui se sont déroulées de 1948 à 1955, apparaissent multiples. Au cours des six dernières décennies, les références à cet ouvrage ont très souvent renvoyé à la distinction entre « économie formelle » et « économie substantive » [46]. C’est en lisant Maurice Godelier et en participant à ses séminaires à l’EHESS qu’un grand nombre de spécialistes des sciences sociales en France ont découvert Polanyi et sa définition substantive de l’économie opposée à une approche formaliste des logiques d’action. Selon la première, que Polanyi et ses co-auteurs développent dans Commerce et marché, les activités appréhendées comme « économiques » et visant à la satisfaction des besoins humains, matériels et immatériels, sont immergées [embedded] dans l’ensemble des pratiques sociales. Cela implique une pluralité de rapports de production et d’échange qu’expriment une interdépendance des activités des humains, leurs interactions et leurs liens avec la nature, dont ces rapports sont partie prenante. La compréhension dite « substantive » de l’économie, qualifiée aussi par Polanyi d’« humaine » [47], s’oppose ainsi à celle dite « formaliste ». Celle-ci réduit l’économique à une rationalité optimisatrice. Elle ajuste fins et moyens dans un monde en perpétuelle lutte contre la rareté [48]. Les individus, vus comme désocialisés ou plutôt comme reliés par la seule logique de la coordination de leurs intérêts par les marchés organisés selon un principe de concurrence et guidés par les mouvements de prix, y sont dépourvus d’identités sociales. Ils sont essentiellement porteurs de fonctions économiques dans un monde où les antagonismes sont fortement gommés au bénéfice d’une recherche d’harmonie sociale. On peut reconnaître qu’en certaines circonstances, les humains ajustent fins-moyens selon cette rationalité privilégiée par les économistes orthodoxes. Toutefois rien n’est plus erroné que d’y réduire ainsi toute activité humaine, y compris sur les marchés. Voilà une distinction largement reconnue comme un apport essentiel de l’ouvrage et plus généralement de l’œuvre de Polanyi. Une limite de cette approche substantive de l’essor marchand est, comme l’a argumenté Lourdes Beneria (1998 p. 89 sq.), de ne pas comprendre les particularités genrées d’intégration des normes des diverses pratiques d’échange, de ne pas tenir compte de la participation ou non des femmes à ces différents échanges et de ne pas analyser les conséquences inégales du développement de ceux-ci pour les hommes et pour les femmes ; des conséquences en partie négatives mais aussi pour certaines positives en terme d’autonomie, sous certaines conditions (Vershuur 2015). Dans Commerce et marché, les échanges paraissent indifférents à cette dimension genrée. De ce point de vue, l’ouvrage est daté.

Présentons maintenant certaines raisons de (re)lire Commerce et marché qui s’ajoutent à la distinction entre économie substantive et économie formaliste que l’on vient d’argumenter. L’inventaire qui suit ne prétend pas à l’exhaustivité tant diverses lectures passées, présentes ou à venir sont possibles. Les raisons de ce qui apparaît, à un moment ou de façon durable comme « moderne » par tels ou tels lecteurs peuvent s’additionner. Et l’ordre de présentation donné ci-dessous ne présume en rien de leur poids et de leur pertinence relative. Notons que ces motifs peuvent constituer, pour les adeptes les plus orthodoxes de la pensée économique notamment, des raisons de… ne pas le lire (Adelman 2017).

En quoi, outre la première raison développée, les écrits de Polanyi et d’un ouvrage comme Commerce et marché peuvent-ils passer comme modernes ? Ils apparaissent comme :

- Une forte critique de la société de marché et du principe d’autorégulation par la concurrence des intérêts privés, mais pas de l’échange en soi. Polanyi n’était pas un thuriféraire de l’administration centralisée de l’organisation économique. Cela prolonge son soutien à la proposition d’un socialisme de guilde dans les années 1920 (voir sa critique tant de von Mises que de l’organisation soviétique dans « La comptabilité socialiste », « La théorie fonctionnelle de la société et le problème de la comptabilité socialiste » et « Nouvelles considérations sur notre théorie et notre pratique » (traduit dans les Essais p. 283-315, 317-325, 327-335) et l’analyse menée dans The Great Transformation, ouvrage paru en 1944-1945. Au-delà, à la suite de la publication de Commerce et marché, de la confrontation qu’il est possible d’établir et de discuter au sein des échanges entre ceux qui relèveraient d’institutions de type « port de commerce » et ceux qui relèveraient d’institutions de type « marché », il est possible de la prolonger au sein même des sociétés supposées relever du seul marché comme une opposition entre deux logiques de fonctionnement des échanges et du paiement : une première relevant de liens de clientèle et une seconde relevant de la place de marché (Servet 2007, 2009). Si l’idéal type de la première prédomine, les échangistes peuvent hiérarchiser les prix selon les qualités de ceux qui échangent et privilégier la perpétuation de la relation. À l’inverse, avec la seconde, les échangistes sont présumés égaux et n’avoir d’obligations que celles limitées impliquées par le contrat de vente-achat [49].
- Une contribution à l’émergence d’une anthropologie économique, une discipline qui connaîtra ses heures de gloire dans les décennies 1960 et 1970 parmi certains anthropologues et ethnologues à travers de nombreux travaux de terrain, conférences, séminaires, cours et publications (comme l’American Anthropologist ou en France la série V des Cahiers de l’ISMEA dirigée par J. Poirier de 1959 à 1968 [50]).
- La compréhension de l’immersion ou encastrement (embeddednes) de l’économique et de son émergence ou désencastrement (disembeddedness) par rapport à d’autres dimensions de la société (politique, religieux, parenté, etc.) et du rôle de celle(s)-ci dans le fonctionnement de l’économique, avec l’apparition d’une discipline prétendue autonome des autres savoirs sur l’humain et sur la société : l’économie politique devenue science économique ; cette raison pourrait justifier aussi une actualisation de la lecture menée dans les trois derniers chapitres de l’ouvrage à la suite de l’éviction de la pensée libérale par les néolibéraux et l’émergence d’approches prétendues fondamentalement nouvelles, telles l’économie expérimentale ou comportementale (Servet 2018 L’économie). Car, contrairement à ce que peut laisser penser l’Introduction de Cangiani et Maucourant (p. 19), le néolibéralisme n’est pas un hyper développement de l’économie libérale de marché ; ce qui en ferait une application à une science sociale de ce que les architectes ont, eux, saisi dans leur champ à partir des années 1950 comme un style brutaliste. Il faut pour cela intégrer que le néolibéralisme promu par des experts économistes et politiques opère une rupture en mettant la puissance publique au service des intérêts marchands par cette logique néolibérale systématique de concurrence et où l’individu est présumé entrepreneur de lui-même ; tout particulièrement dans le monde anglo-saxon en comparaison de l’interventionnisme publique français séculaire.
- L’invention du concept de « marchandises fictives » et son application au travail (et à l’humain en général), à la terre (et à plus largement à l’environnement) et à la monnaie (que Polanyi considère comme une institution universelle [51]).
- Une reconnaissance de « principes » (désignés aussi comme « formes » ou des « modes ») d’intégration économique, économique étant ici compris dans son sens substantif tel que défini plus haut.

Le principe de householding dans Commerce et Marché

On lit couramment, et je l’ai moi-même cru, que dans Commerce et Marché a été abandonné le principe de householding [domestique] alors qu’il se trouvait dans La Grande Transformation (1944) et dans Dahomey and the slave trade (ouvrage posthume –1966– mais dont de nombreux éléments ont été rédigés vers 1949). Cangiani et Maucourant affirment (p. 30) qu’il aurait disparu de Commerce et Marché. En s’appuyant sur Schaniel et Neale (2000), Lengyel 2016 p. 19 explique que ce principe y a été absorbé par celui de redistribution, et on pourrait y ajouter par celui de réciprocité à travers les logiques de partage qui les caractérisent.
Toutefois, une lecture attentive de l’édition en anglais de Commerce et Marché montre que le principe de householding, caractérisé par une logique d’autosuffisance des unités dans lesquelles il est actif, n’y a pas disparu aussi totalement qu’il est généralement affirmé. Benet y fait référence à propos des sociétés des montagnes berbères. Il écrit : « It can be argued that householding [souligné par JMS] is the most important form of integration in this society, but as it always applies to group smaller than society, it does not encompass all the systems of relationship found there » (note 58 p. 215) phrase traduite par « On peut soutenir que dans cette société l’économie familiale [souligné par JMS] est la forme la plus importante d’intégration. Mais, cette intégration ne se réfère qu’à un groupe de petites dimensions et n’englobe pas tous les systèmes de relations de la société » (note 1 p. 278).
Le même argument est donné par Karl Polanyi lorsqu’il écrit : « Redistribution may also apply to a group smaller than society [souligné par JMS], such as the household or manor irrespective of the way in which the economy as a whole is integrated. The best known instances are the Central African kraal, the Hebrew patriarchal household, the Greek estate of Aristotle’s time, the Roman familia, the medieval manor, or the typical large peasant household before the general marketing of grain. However, only under a comparatively advanced form of agricultural society is householding [souligné par JMS] practicable, and then, fairly general. Before that, the widely spread “small family” is not economically instituted, except for some cooking of food ; the use of pasture, land or cattle is still dominated by redistributive or reciprocative methods on a wider than family scale » (p. 254, traduction fr. p. 317). Dans la traduction de 1975 reprise en 2017 householding est dans même paragraphe d’abord traduit par « unité domestique » puis par « économie domestique ».
Comme on le voit, la nécessité de se référer au texte anglais s’impose pour retrouver une rigueur conceptuelle. Car là où Fusfield écrit : « the principle of householding [souligné par JMS] is the dominant feature of economic life » (p. 352) on lit dans la traduction de l’ouvrage : « une économie dans laquelle le principe de foyer domestique [souligné par JMS] est le caractère dominant de la vie économique » (p. 414).
Le principe de householding s’efface parce qu’il apparaît à un échelon local des sociétés et non comme une logique globale. Ce qui le différencierait des trois autres principes qui apparaissent comme soumettant l’ensemble des sociétés. Une lecture attentive du texte original montre que cet argument mérite d’être nuancé car on voit ressurgir ce principe, comme dans l’extrait qui vient d’être cité. Ce principe a retenu l’attention notamment de Halperin (1991) et Gregory (2009). Isabelle Hillenkamp (2013, 2018 p. 286) l’a discuté et repris en retenant surtout sa dimension d’autosuffisance et de partage pour éclairer notamment le fonctionnement des unités familiales dans l’économie populaire d’El Alto en Bolivie. Mais si l’on traduit le householding comme un principe d’autosuffisance (traduction mettant l’accent sur une logique et non sur les institutions qui le manifestent) alors il devient possible de lui voir jouer un rôle, y compris de façon globale. Les corporations d’Ancien Régime peuvent en fournir de nombreux exemples, d’où les arguments de Smith ou de Turgot pour les dissoudre (Servet 2015).
On voit avec ce principe de householding des éléments de débat et de dépassements possibles de l’œuvre de Polanyi.

- Un renouvellement de la compréhension du fonctionnement de la dimension économique de sociétés « non occidentales », notamment antiques proches orientales et égyptienne, mais aussi médiévales, orientalistes, américanistes, africanistes, etc. par des historiens, archéologues ou lexicographes ; et en reposant la question des déterminants des évolutions et transformations, voire du rôle des « instances ».
- Les prémices d’une socioéconomie qui a prolongé brillamment les travaux de sociologie économique parus simultanément à l’écriture et à la publication de Commerce et marché (et auxquels Terence K. Hopkins fait en partie référence dans un chapitre intitulé « la sociologie et la conception substantive de l’économie » (p. 333 sq.) et surtout Harry Pearson dans un chapitre intitulé « L’économie selon Parsons et Smelser » (p. 360 sq.) ; on pourrait en poursuivant cette piste critiquer une hypothèse résumée à la fin de l’ouvrage selon laquelle : « les marchés autorégulateurs […] sont uniquement le propre des XIX e et XX e siècles » (Neale p. 432) et à laquelle s’opposent les travaux contemporains de la socioéconomie des marchés, en proposant une « construction sociale des marchés ».
- Le fondement d’une analyse des pratiques solidaires de l’économie, qui s’appuie beaucoup théoriquement sur la socioéconomie (Farinet 2018).
- L’intégration d’une critique chrétienne de l’économie comme « chrématistique », que l’on peut retrouver chez François Perroux, notamment dans Échange et société publié en 1960 avec pour sous-titre Contrainte, échange et don dans une collection dirigée par le philosophe personnaliste Jean Lacroix [52], et jusqu’à l’encyclique du pape François Lumen Fedei [La lumière de la foi] [53] publiée en 2013.
- Une contribution à une approche en termes de « systèmes et structures », parmi lesquels un certain nombre de néo-marxistes des années 1960 et 1970 (et pas seulement si l’on pense comme précédemment évoqués aux perrouxiens), approche que l’on peut trouver de façon incidente dans Rationalité et Irrationalité en économie de Maurice Godelier (paru en 1966) et surtout dans la présentation par ce directeur d’études à l’EHESS de la traduction de 1975.

Ces onze raisons se recoupent. Les deuxième, troisième et onzième sont bien présentes dans la Présentation donnée par Godelier à l’édition de 1975. Les sept premières raisons le sont dans les textes signés et ajoutés par les co-directeurs à la présente publication. La huitième (comme fondement de la socioéconomie et de l’économie sociale et solidaire) et la neuvième sont traitées de façon beaucoup plus allusive et critique dans le corps du texte que sur la quatrième de couverture où elles peuvent paraître un argument de vente. La dixième en est absente. Quant à la onzième, elle est énoncée mais sa pertinence est contestée avec notamment les raisons données pour ne pas republier la Présentation de Godelier. Suppression par manque de place est-il indiqué par Caillé (dans son Avant-Propos p. 5) et parce qu’elle est considérée comme « trop imprégnée de marxisme » [54]. Rappelons que les éditeurs de la présente édition n’ont pas jugé utile de revoir la traduction. Or ne porte-t-elle pas la marque, elle-aussi, comme on le voit ci-dessus dans l’encadré consacré aux limites de cette traduction, des années fin 1960 – début 1970 stigmatisées comme systémo-structuraliste ou marxiste ?

On aurait pu souhaiter que le travail éditorial ait impliqué une actualisation bibliographique en indiquant dans les notes ou dans une bibliographie récapitulative les traductions disponibles des textes cités [55] mais également que soient corrigées quelques erreurs qui ont pu s’y glisser [56].

On regrette surtout que l’Introductory Note (p. XVII-XVIII de l’édition de 1957) ainsi que la préface par Polanyi et Arensberg (p. V-XI de l’édition de 1957, texte daté de novembre 1956) soient, comme on l’a déjà indiqué, absentes [57]. L’édition française de 1975 les incluaient. On peut s’étonner que cette omission ne soit pas signalée. La Conclusion de l’ouvrage commence (p. 433) par : « Dans la préface, nous avons… »... Une préface que le lecteur cherchera en vain puisque la traduction publiée du livre débute par le premier article de sa première partie, article signé par Pearson avec pour titre « Un siècle de débat sur le primitivisme en économie ». Or ces pages, absentes de l’édition de 2017, sont précieuses. S’y trouvent narrés de façon très détaillée l’historique du séminaire et des travaux ayant permis d’écrire de façon quasi collective l’ouvrage, en particulier à travers des collaborations disciplinaires multiples, ainsi que les découvertes conceptuelles progressivement faites grâce à leur interdisciplinarité. Peut-être les éditeurs actuels en ont-ils fait une lecture rapide qui les a conduit à attribuer ces textes à Godelier, car aucune signature n’apparaissait dans leur traduction en 1975 [58].

À ces onze raisons, ajoutons-en une douzième, contemporaine : celle de la reconnaissance d’une économie de partage à travers ce que l’on appelle aujourd’hui l’économie des communs. De nombreux éléments de l’analyse menée par les co-auteurs de Commerce et marché font référence à un fonctionnement de rapports économiques (mais immergés dans d’autres dimensions du social) où des intérêts individuels sont reconnus tout en étant soumis/intégrés à l’intérêt supérieur de la reproduction d’une société pensée comme « totalité » (p. 145). Le thème revient en particulier à de multiples reprises dans la contribution de Polanyi intitulée « Aristote découvre l’économie » (voir p. 137, 138, 139, 141, 142, 145, 146, 156, 159) où partage et réciprocité se trouvent ainsi articulés (voir aussi Benet p. 278). La propriété en particulier apparaît fractionnée car elle s’applique, non pas à l’intégralité d’un objet, mais seulement à certaines utilisations possibles (p. 141). On a bien là les fondements d’une approche développée aujourd’hui comme celle du (ou des) « commun(s) » [59].

Mauss, Marx, Polanyi et au-delà

Cette ré-édition de Commerce et marché est faite dans la collection du MAUSS, désormais diffusée par les éditions Au bord de l’eau. Dans son Avant-Propos (p. 5 sq.) Caillé souligne avec raison le rôle joué dans la diffusion de la connaissance de certains éléments de l’œuvre de Polanyi par le Mouvement Anti Utilitariste dans les Sciences Sociales qu’il a initié en 1982. Il affirme que Polanyi n’avait pas lu Mauss (p. 6, critique reprise en p. 4 de la couverture du livre, ce qui donne une importance certaine à l’accusation). Or Polanyi ne pouvait pas ignorer totalement Mauss puisqu’il avait été abordé lors du séminaire à l’origine du livre. Il est cité dans l’article de Arensberg (p. 166) et dans celui de Fusfield (p. 408) avec référence précise à l’Essai sur le don dans l’Année sociologique de 1923-1924. Si avant sa première traduction par Ian Cunnison, parue seulement en 1954, l’Essai était inaccessible à un anglophone sans connaissance du français [60], il serait erroné d’en conclure que Polanyi ignorait totalement l’œuvre du sociologue français [61]. De façon incidente, dans The Livelihood of man, n’accuse-t-il pas Mauss, ainsi que Spencer, Durkheim et Simmel, d’avoir été « victimes du sophisme catallactique  » (1977 p. 104 / trad. fr. La Subsistance de l’Homme, 2011 p. 173) ? Un commentaire sur la vision supposée « catallactique » de Mauss [62] que jusqu’ici Caillé a passé sous silence ; tout comme il ignorait à la fin des années 1990 les convictions chrétiennes de Polanyi et ses liens avec un mouvement chrétien de gauche au Royaume-Uni, qui peuvent permettre de le rapprocher de la pensée personnaliste développée en France à partir des années 1930 (Loti, Perrault, Tortajada 2014 ; Swaton 2018). Peut-être la critique de Mauss par Polanyi n’est-elle pas reconnue parce qu’elle se trouve dans La Subsistance de l’Homme [63]. Un ouvrage dont Cangiani et Maucourant (en note 3 p. 22-23) affirment la publication contestable parce qu’elle a été réalisée à partir de manuscrits [64] ; alors que par ailleurs, et fort heureusement, ils citent cet ouvrage et sa traduction [65]. Remarquons que si La Grande Transformation, et les Essais sont signalés sur la 4e de couverture de Commerce et Marché, La Subsistance de l’homme ne l’est pas. À cette critique de la publication et de la traduction de ce dernier ouvrage s’opposent trois arguments. Le premier est que, selon un témoignage personnel de Kari Levitt-Polanyi, son père considérait Harry Pearson comme son « favorite student at Columbia University  ». Il est l’auteur et co-auteur de quatre articles de Commerce et marché et co-éditeur de l’ouvrage (fonction que l’édition française de 1975 avait curieusement omise en page de couverture et de titre). Peut-être que cela lui avait donné quelque légitimité intellectuelle pour cette nouvelle publication mais a été une source de jalousie manifestée par ces critiques après la mort du maître. Le deuxième argument est que The Livehood of man a été publié en 1977 avec le consentement voire l’appui de Ilona Ducyznska Polanyi (veuve de Polanyi qui est décédée en 1978) et de leur fille Kari. La note bibliographique que Ilona a consacrée en 1970 à son mari est reproduite en début d’ouvrage. Le troisième argument, celui selon lequel Polanyi portait une forte attention à la publication d’une version définitive de ses textes, étonne. Avec un tel argument, jamais les Manuscrits de 1844 de Marx n’auraient dû être publiés ; ni les volumes suivants le livre premier du Capital, parus après le décès de Marx grâce au travail de son ami Engels ; ni tant d’autres textes comme la moitié des écrits d’Auguste Walras (en trois volumes parus chez Economica en 1990, 1997 et 2005) et dont beaucoup sont des manuscrits non revus pour publication par leur auteur et que j’ai dû rechercher et déchiffrer avec la collaboration de Pierre-Henri Goutte. Et que penser de la publication de volumes de correspondance de tant d’écrivains ? Ce que reconnaissent d’ailleurs Cangiani et Maucourant (note 3 p. 22-23) en remarquant que l’Histoire économique de Max Weber a été publié à partir de notes de cours d’étudiants. Tous les auteurs ne prennent pas la sage (?) précaution d’Adam Smith de demander qu’après leur mort leurs manuscrits soient brûlés… Un Adam Smith qui, ayant été exécuteur testamentaire de David Hume, n’a sans doute pas voulu imposer à d’autres la même tâche. Mais ses volontés testamentaires ont été insuffisantes puisque ses Lectures on jurisprudence, dont il jugeait peut-être la rédaction trop inachevée pour qu’elles soient publiées, ont pu être reconstituées et éditées à partir de cahiers de certains de ses auditeurs !

Une clef de la critique de Mauss par Polanyi [66] se trouve dans l’interprétation que ce dernier a donnée au concept de « réciprocité », tel qu’il l’a emprunté à Richard Thurnwald, concept impossible à réduire au « don contre don » de l’Essai, puisque le don est, chez Polanyi mais encore pour Claude Lévi-Strauss, dans le sixième chapitre de ses Structures élémentaires de la parenté consacré aux organisations dualistes (p. 80-97), une conséquence du principe de réciprocité avec lequel il ne se confond pas. Les contributions de Polanyi à Commerce et marché, peuvent appuyer cette interprétation. On y lit par exemple à propos de la réciprocité et de la redistribution : « Les éléments de l’économie sont ici insérés dans des institutions économiques, le processus économique lui-même se développe à travers la parenté, le mariage, les groupes d’âges, les sociétés secrètes, les associations totémiques et les rites de la vie collective. » (p. 137). Il illustre (p. 139) cette interdépendance - réciprocité par une longue citation de Margaret Mead donnant l’exemple de la séparation de la production et de la consommation chez les Arapesh de Nouvelle-Guinée ; et surtout il l’argumente théoriquement dans un autre chapitre de l’ouvrage (p. 314 sq.) tout comme il l’avait fait dans The Great Transformation [67]. Ce sens donné à la réciprocité [68] permet aussi d’invalider la critique faite dans les années 1970 par des auteurs, se réclamant alors du marxisme, comme Godelier, selon laquelle à la différence de Marx et de son concept de mode de production, les principes polanyiens d’intégration économique (dont la réciprocité) ignoreraient la production (Godelier, 1975, « Présentation » p. 25 sq. critiques bien souvent reprises depuis). Ses « principes » doivent être compris non pas sur la base de la seule circulation des biens et services mais comme des modes d’interdépendance des activités humaines. La production en fait partie intégrante. Il est indéniable que Polanyi a été beaucoup plus convaincu par la lecture des Manuscrits de 1844 de Marx, publiés pour la première fois en allemand en 1932 [69] que par celle du Capital [70], même si, dans le contexte de la lutte contre le fascisme puis de la Guerre froide, son rapport au « socialisme réel » des années 1930 aux années 1960 apparaît beaucoup moins critique que certains ont pu le penser ; ce qu’a montré de façon argumentée Gareth Dale. Un des apports principaux de son A life on the Left, confirmé par Reconstructing Karl Polanyi, est, pour nombre de lecteurs, la révélation de la sympathie de Polanyi pour le régime soviétique et ses illusions quant à sa capacité à évoluer progressivement [71]. Dale y montre aussi ses lectures attentives de Karl Marx [72]. L’interprétation politique par ce biographe des engagements et de façon plus générale de l’œuvre de Polanyi, dans l’épilogue de A life on the Left sous le titre « A lost word of socialism  » (p. 281-288), a fait l’objet par Fred Block et Margaret R. Somers d’une vive critique, bien argumentée, dans leur recension de l’ouvrage parue dans Contempory Sociology (Block, Somers 2017). Ceux-ci mettent en cause l’interprétation par Dale (2016) de ce qui serait la position politique de Polanyi. Selon Dale elle serait soumise à une vision essentiellement social-démocrate et insuffisamment critique à l’encontre du caractère pro capitaliste des interventions étatiques. Cette interprétation peut étonner par rapport à ce que ce biographe dit de la vision mesurée et de compromis de Polanyi face à l’économie soviétique de la fin des années 1950 et au début des années 1960.

Cela nous invite à proposer ici une treizième raison de cette (re)lecture, en revisitant un principe d’auto satisfaction ou autosuffisance dont le householding (principe domestique) apparaît comme un élément. Il est aujourd’hui possible de lui donner un sens élargi comme élément d’une construction théorique et pratique d’alternatives [73]. On peut le relier à la proposition de Polanyi dans les années 1920 d’un « socialisme de guilde », s’opposant à la bureaucratie soviétique en train de se construire (Polanyi 2008 p. 283 sq.), qu’une lecture attentive de Commerce et marché permet de voir en filigrane. On le trouve notamment dans les commentaires sur les guildes de commerçants mésopotamiens en charge d’un approvisionnement et dont le système de prix ne correspond pas à celui d’un marché concurrentiel. Ce sont des pistes pour repenser aujourd’hui les échanges internationaux à travers une logique d’autosatisfaction. Il est essentiel ici de rappeler que Commerce et marché n’est pas contre les échanges mais seulement contre la prétention de les résoudre par l’autorégulation supposée de la concurrence.

Les raisons de lire ou de relire Commerce et marché sont variées. Il est essentiel de le faire en purgeant notre lecture des interprétations catallactiques (pour reprendre l’expression que Polanyi a lui-même employée), notamment en comprenant ses principes d’intégration économique, non comme des formes de circulation des biens et services mais comme des logiques d’interdépendance des activités des humains et avec leur environnement. L’ouvrage a été écrit collectivement et publié, puis traduit, à une époque idéologiquement charnière de ce point de vue. L’opposition de l’approche déterminée par la production versus la circulation a correspondu grosso modo à un clivage gauche/droite et, ce, jusqu’à la crise des années 1970. Graduellement à partir de celle-ci, le marxisme, et de façon générale l’idée d’une détermination par la production a régressé. Le succès grandissant des œuvres de Polanyi s’inscrit bien dans ce renversement idéologique mais qui a pu en déformer la lecture. Les ouvrages critiques de Jean Baudrillard illustrent bien ce basculement vers une prévalence de la circulation. Avec la révolution des communs on assiste à un retournement idéologique et à une redécouverte de la production sur des bases nouvelles.

Ce qui peut paraître comme des maladresses ou des limites de la présente édition compte peu par rapport à la belle opportunité, pour les uns de découvrir, et pour d’autres de retrouver un livre aussi précurseur de la socioéconomie. Il apporte des outils pour nous aider à penser et à construire ce qu’est ou pourrait être un après-capitalisme.

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NOTES

[1Karl Polanyi, Conrad M. Arensberg, Harry W. Pearson (dir.), Commerce et Marché dans les premiers empires. Sur la diversité des économies, Le bord de l’eau, 2017, 466 p., avec un avant-propos d’Alain Caillé (p. 5-9), une introduction de Michele Cangiani et de Jérôme Maucourant (p. 11-68) ainsi qu’une postface d’Alain Guery (p. 435-460). Je remercie Pierre Dockès et André Tiran pour leurs réactions à une première mouture de ce texte et pour leurs suggestions stimulantes ; ainsi qu’Alain Caillé pour la proposition de publier ce texte et Jean-Sébastien Lenfant pour l’autorisation de reprendre dans une version longue des éléments du compte-rendu que j’ai publié en juin 2018 dans la revue Œconomia.

[2À remarquer que l’édition de 1975 de la traduction avait étonnamment omis le nom de Pearson sur sa couverture et sa page de titre.

[3Il a frappé Polanyi puisque son épouse n’a pu le rejoindre aux Etats-Unis et qu’elle était contrainte de demeurer au Canada pendant qu’il intervenait à la Columbia alors qu’elle jouait un rôle d’assistante dans la préparation de l’édition de Trade and Market (indiquée p. X de l’édition de 1957). On estime qu’entre 1947 et 1953, 26 000 employés de l’administration fédérale des États-Unis ont été enquêtés et qu’il y eut 7 000 démissions et 739 révocations ; le motif en étant l’appartenance à une organisation dite « subversive », une supposée immoralité sexuelle ou la consommation de drogues… Voir notamment les références de Assayag 2008.

[4Traduction 1975 p. 33. C’est un passage du livre omis par les éditeurs de la publication en 2017. On y reviendra.

[5Co-Existence est le titre d’une revue dont la parution a beaucoup mobilisé Polanyi dans les derniers mois de sa vie (Dale 2016 p. 272-280).

[6The Great Transformation est paru pour la première fois en 1944 et a été traduite en français en 1983. {}L’ouvrage est accessible à ce jour traduit en une douzaine de langues et, pour certaines, sous la forme de plusieurs traductions successives. On trouve par exemple deux traductions en chinois l’une par les Presses de l’Académie des Sciences sociales : https://read.douban.com/ebook/45951530/ et l’autre dans les « classiques marxistes » : https://www.marxists.org/chinese/reference-books/karl-polanyi/polanyi.pdf avec pour titre 巨 变 [Très grand changement] et pour sous-titre近代西欧的政治和经济的源头 [L’origine de l’économie et de la politique de l’Europe occidentale contemporaine]. Je remercie particulièrement Thierry Pairault pour l’identification de ces ouvrages et la traduction de leur titre. The Great Transformation est l’ouvrage de Polanyi le plus diffusé. L’Avant-propos donné par Joseph Stiglitz à la réédition de l’ouvrage en 2001 aux États-Unis en a sans nul doute considérablement renforcé la notoriété.

[7Maucourant 2011. La question a en particulier été posée à propos des interprétations par Mark Granovetter de l’embeddeness.

[8A la manière dont le fait par exemple Lengyel 2016 pour l’œuvre de Polanyi en Hongrie, son pays natal.

[9Sur les exigences de l’édition de textes traduits on lira avec grand intérêt l’analyse de Tiran 2018.

[10La différence entre ma conception d’une édition d’un texte ancien, telle qu’elle a été pratiquée dans l’édition d’une traduction de la Richesse des Nations d’Adam Smith, des œuvres économiques complètes d’Auguste et Léon Walras, celle des œuvres complètes de Jean-Baptiste Say, auxquelles j’ai collaboré (sur ce point voir Dockès 2018 p. 43), et la vision de Jérôme Maucourant notamment est forte. Celui-ci dans un email envoyé le 24 mars 2018 à la suite de la diffusion d’une première version de ce compte-rendu m’a écrit : « Michele et moi-même défendons une [souligné par J. M.] perspective prétendant éclairer l’œuvre. Il en est d’autres. L’avenir dira quelle est la perspective la plus féconde ... ». Message auquel j’ai répondu : « Je suis convaincu que, pour l’au-delà si j’ose dire, il faut penser des avenirs et des perspectives fécondes compte tenu des retournements, détournements, transformations etc. des et de nos sociétés ». Sur cette conviction, voir Farinet 2018.

[11L’ouvrage va bien au-delà de la publication posthume par Dalton 1968.

[12Compte rendu par Servet 2012.

[13On trouve traduits en italien notamment une série de textes écrits entre 1922 et 1940 et réunis sous le titre La libertà in una società complessa (1987) et Economie primitive, arcaiche e moderne (1980) ouvrage publié en anglais par G. Dalton en 1967, dont on retrouve des éléments dans les Essais, ainsi que Europa 1937.

[14Polanyi 2016. Pour un résumé du contenu de certains articles, voir : Lengyel 2016 p. 17.

[15Cette publication a été publiée deux fois par semaine entre 1908 et 1938. En allemand on peut lire Polanyi, 2002. Dans Polanyi 1995, 46 articles de la revue ont été traduits en italien.

[16Davis 1968 en a rendu compte. Godelier (1975 p. 11) attribue à tort sa publication à George Dalton.

[17Polanyi 2014.

[18Que l’on trouve notamment dans Lewis, Polanyi et Kitchin 1935. L’éditeur de cet ouvrage, Victor Gollancz, a été en 1945 au Royaume-Uni l’éditeur de The Great Transformation paru précédemment aux États-Unis. Dans les Essais on trouve un peu plus d’une dizaine d’articles de cette période.

[19Marguerite Mendell et Kari Levitt-Polanyi sont les auteurs de très nombreuses publications consacrées à Karl Polanyi. Ana Gomez, 2008, « The Karl Polanyi Institute of Political Economy : A Narrative of Contributions to Social Change », Revue Interventions économiques [ http://journals.openedition.org/interventionseconomiques/381].

[20[http://www.concordia.ca/research/polanyi/archive.html]. On peut ainsi par exemple consulter la liste des revues auxquelles Trade and Market a été adressé à fins de recension.

[21Dale 2016, 2016. Voir compte rendu à paraître dans la Revue de la Régulation. Block, Somers 2014.

[22[ Remarquons ici qu’à l’époque beaucoup de marxistes s’opposaient aux structuralistes, et vice versa ou du moins à une partie d’entre eux… ce que l’expression risque de faire oublier.

[23On peut se demander si cette focale n’est pas une des causes de ce qui a été désigné comme l’éclipse du principe de householding dans Commerce et marché. Toutefois, elle n’y est pas totale comme le montre l’encadré p. www.

[24C’est notamment le cas du compte rendu de l’ouvrage publié dans la revue La Pensée (Rivière 1976). Il critique ses supposés manques par rapport à l’analyse de la marchandise, de la valeur, des rapports de production, d’infra et de super structures et même une complaisance de Godelier vis-à-vis de certains aspects de l’ouvrage. Selon lui, les « conceptions de Polanyi […] sont fortement entachées d’empirisme et de fonctionnalisme » (p. 137). De ce point de vue la lecture précédemment parue dans la même revue (Garlan 1973) paraît mieux informée et beaucoup moins dogmatique.

[25Perroux parle d’une « économie systématique, c’est-à-dire reconstruite logiquement pour présenter un tableau sommaire et rationalisé des conduites économiques d’une société concrète  » (1964, p. 589). Il oppose à la page suivante « système de marché » et « système de plan »

[26Voir notamment la contribution de Arensberg intitulée « l’anthropologie en tant qu’histoire », p. 163 sq.

[27Le compte-rendu de l’édition de 1975, par Rivière 1976 recourt à de multiples reprises à la qualification de « pré-capitalistes » pour désigner les sociétés analysées dans l’ouvrage. Ce qualificatif s’oppose à l’argumentation qui est menée dans celui-ci.

[28On peut remarquer qu’à plusieurs reprises Guéry dans sa postface à l’ouvrage parle sans guillemets de « société primitive ». Certes, on trouve le qualificatif « primitif » dans l’ouvrage. Mais les vocables n’évoluent-ils pas ? Et un terme a-t-il la même connotation en 2017 qu’en 1957 ? Aujourd’hui, on parle d’art « premier » ou « primitif ». Mais les populations et les sociétés sont de moins en moins désignées ainsi.

[29À noter que le titre aurait pu être autre puisque dans l’« Introduction à la nouvelle édition française » de Cangiani et Maucourant on lit « anciens empires  » et y est ajouté : « pour reprendre le titre anglais original  » (p. 13).

[30Sans citer de source, Guéry, dans la postface qui clôt l’ouvrage indique (p. 439) que « marché » viendrait du mot « marge ». Si les lieux d’échange ont pu être dans de nombreuses sociétés en marge, le mot désignant en ancien français (X e siècle) ces lieux d’échange (« marched ») est généralement considéré comme venant du « mercatus » latin, dérivé de merx (marchandise) selon le Dictionnaire historique de la langue française (Rey, 1992 vol. 2 p. 1189). À la différence de « marche » au sens d’un déplacement et de « marge » qui ont une étymologie francique, germanique ou gothique (markôn signifiant imprimer un pas pour le premier ; mark comme bordure ou frontière pour les seconds). On doit remarquer aussi que le mot « port » au sens de « passage » n’était pas absent de l’ancien français en venant du mot latin portus (sur ces lieux au Moyen Âge en Europe, voir les remarques de Polanyi 1963 p. 145). Peut-être Alain Guéry a-t-il transposé au mot « marché » ce qui est l’origine du « forum » romain. Son étymologie latine est foris (mot signifiant « dehors » ou « porte ») parce que cet emplacement, d’abord vaste marécage à l’extérieur de la ville, est ensuite devenu notamment un lieu de vente.

[31La question de l’inactualité et de l’actualité de l’œuvre de Polanyi a été posée notamment par Cangiani 2002 mais aussi dans la revue Contemporanea par Gian Primo Cella, Carl Levy et Franco Ramella ainsi que dans leur postface à Polanyi 2008 par Caillé et Laville. La plupart des comptes rendus des récents ouvrages de Gareth Dale mettent en avant ce succès tardif et montrent comment Polanyi est aujourd’hui mobilisé dans la critique « du capitalisme ». Par exemple Luben 2017. D’où des critiques des anti anti-capitalistes, comme Adelman 2017. Voir la pertinente réponse de Klein 2017.

[32En octobre 1993, j’avais organisé à la Maison Régionale des Sciences de l’Homme à Lyon dans le cadre du Centre Walras (CNRS) avec le soutien de l’université Lumière, le premier colloque international en France consacré à l’œuvre de Polanyi. De façon opportuniste, j’avais introduit cette rencontre en rendant hommage aux centaines de citoyens et citoyennes qui ont localement été massacrés par les troupes jacobines et montagnardes deux cents ans plus tôt. Sa date coïncidait volontairement avec l’anniversaire de la chute du soulèvement de la ville contre Paris, une ville déclarée par les Jacobins en octobre 1793 « Ville Affranchie » et soumise alors une initiative (fort heureusement inachevée) de démolition de tous ses immeubles aristocratiques ou bourgeois. La municipalité de Lyon (dirigée de 1989 à 1995 par Michel Noir) avait refusé d’organiser toute cérémonie en souvenir. Les Actes de ce colloque sont parus en 1998 aux éditions L’Harmattan sous le titre La Modernité de Karl Polanyi avec pour co-directeurs Jérôme Maucourant et André Tiran.

[33Auquel s’ajoutent une critique de la société capitaliste contemporaine et des éléments sur le parcours intellectuel de Polanyi des années 1920 aux années 1960.

[34On peut s’étonner d’une remarque élogieuse de Caillé à propos des travaux de Laurence Fontaine sur le marché (2014) qu’il qualifie (note 1 p. 6) de : « brillants et intéressants mais sous-théorisés », alors que la publication citée comporte des erreurs factuelles et des interprétations très contestables de certaines données quand l’historienne s’éloigne de son domaine de compétence, qui est le colportage en Europe de la fin du Moyen Âge au XIX e siècle (Hillenkamp, Servet 2015). Caillé n’évoque pas les fortes critiques de Fontaine à l’encontre de Polanyi, que Blanc 2011 avait bien mises en avant à propos d’un de ses précédents livres. Voir aussi Lazarus 2014.

[35Cela est bien marqué dans une conférence donnée à Lyon le 29 mars 2018 où il a été invité à commenter sa postface pour une réunion de l’association les Amis de Veblen : « Des marchés au Marché. D’une transformation à une autre ». Voir son enregistrement : https://www.dailymotion.com/video/x6hb04w. Merci à Bernard Drevon pour sa diffusion. Brette 2018 l’a commenté.

[36Cangiani et Maucourant écrivent qu’il en est le « prolongement nécessaire » (p. 16), un « complément obligé » (p. 22) et « un approfondissement » (p. 23). En confrontant le chapitre 5 de La Grande Transformation (p. 86 sq.) aux thèses de Commerce et marché, on peut voir beaucoup plus dans la distinction entre les deux types d’échanges qu’un simple prolongement permis par « l’aide de collègues » (Guery p. 460) : une innovation conceptuelle. De même à propos du principe de householding (sur ce point voir encadré).

[37Une pagination en chiffre romain pour les ajouts, avant et après le texte traduit, peut permettre de mieux les distinguer de la partie originale restée elle en chiffre arabe.

[38On lira par exemple avec intérêt l’analyse faite par Will 1999 des interventions du gouvernement chinois face aux intérêts privés engagés dans le commerce (tout particulièrement des céréales) en Chine au XVIII e siècle. Je remercie Pierre Étienne Will et Thierry Pairault d’avoir attiré mon attention sur cet article. Polanyi (1963 p. 140) cite la Chine et la région de Madras au sud-est de l’Inde comme ayant eu des « ports de commerce », sans citer de sources bibliographiques précises, hormis une communication à un colloque par Anthony Leeds (1961) pour ce qui est de l’Inde [document conservé aux archives Polanyi Montreal sous la cote : http://kpolanyi.scoolaid.net:8080/xmlui/handle/10694/333?show=full]. Selon Humphreys 1969 p. 179 Leeds a collaboré aux recherches de la Columbia University ayant abouti à la publication de Commerce et Marché. Selon les informations récoltées, les économistes et historiens chinois n’ont pas, jusqu’ici, engagé de recherches qui soient susceptibles d’infirmer ou de confirmer une distinction telle que celle entre port de commerce et place de marché.

[39Traité dans l’ouvrage par Neale p. 283 sq. ; voir aussi l’article qu’il a publié quarante ans plus tard avec Adams (1997) où il reprend cette question. Question sensible puisqu’elle renvoie en partie à ce que d’autres ont désigné et certains contesté comme étant un mode de production asiatique.

[40Pensons aussi à toutes les interprétations nouvelles qui ont été données aux corporations d’Ancien Régime en Europe. J’en donne de nombreuses références dans Servet, 2015, « Corporations… et 2015 « De la suppression...

[41L’article de Benet est un des plus originaux de l’ouvrage du fait des particularités de sociétés berbères qui sont analysées. On ne peut que regretter que ce chercheur d’origine espagnole soit trop tôt disparu sur le terrain au sud de l’Iran en avril 1966 dans un accident automobile. Son frère est Juan Benet qui a fortement influencé la littérature espagnole dans la deuxième moitié du XX e siècle. Voir la critique de l’article de Benet par Bourdieu 1976 qui revisite l’exemple en insistant sur le fait que les valeurs du suq local sont contrôlés par « les valeurs de la bonne foi  » (p. 123-124).

[42L’existence même de ports de commerce tels que présentés par Chapman en Méso Amérique a été contestée par Berthold Riese dans une communication « Ports of Trade in late pré-hispanic Mesoamerica » présenté au Seminar fûr Völkerkunde der Universität Bonn (déc. 1989), 4 p. + cartes. Berdan Frances Frei, 1978, « Ports of Trade in Mesoamerica : A Reappraisal », in : Rhoda Halperin, James Dow (eds.) Mesoamerican Routes and Cultural Contacts, p. 91-101, New York, Saint Martin’Press ont une vision moins critique de son article tout en apportant de nombreuses nuances sur le fonctionnement de ces institutions dans le contexte notamment du Yucatan et des relations avec Mexico. Sur ces échanges anté hispaniques voir aussi Peniche Rivero 1990.

[43Certaines interprétations de Liep pouvant elles aussi déjà faire l’objet de nouvelles hypothèses comme le montre, entre autres, l’article de Otton 2009.

[44Il est cité p 70, 239, 245, 252, 341, 345 de l’édition de 1957.

[45On peut en donner de nombreux exemples. Clancier et alii 2005, à partir d’un colloque tenu à l’université de Paris Nanterre ; Sobel 2007 à partir d’un colloque tenu à Lille qui a donné lieu aussi à la publication de Caillé 2007 ; Harvey et alii 2007 à partir d’un colloque tenu à l’université de Manchester ; Hann, Hart 2009 à partir d’un colloque tenu à Leipzig. Ou encore, l’atelier organisé par Holmes au Rarum College de Salisbury (Royaume-Uni) en 2011 dont une partie des contributions ont été publiées dans Holmes 2014.

[46Sur la présentation de cette opposition, voir : Godelier 1966 et surtout sa préface à Les systèmes économiques dans la théorie et dans l’histoire ainsi que son interview dans Socio-Anthropologie en 2000.

[47L’expression a été reprise par Keith Hart.

[48Sur ce thème de la rareté voir dans l’ouvrage plus particulièrement : Polanyi p. 310-311, Terence Hopkins p. 351-355 et Pearson p. 381 sq.

[49Dans Servet (1999), la logique du fonctionnement des systèmes d’échange local a été soumise à la grille de lecture de ces deux idéaux types d’échange de biens et services.

[50Voir la liste détaillée des articles parus dans les onze numéros publiés dans http://www.ismea.org/ismea/humanites.html.

[51Sur ce point, voir ma note sur l’ouvrage dirigé par Hart, 2017.

[52Pour une comparaison possible avec ce courant, voir son analyse documentée dans Loty et alii 2014 et Swaton 2018.

[53Horn, 2013. Voir quelques commentaires que ce rapprochement a pu susciter rapportés par la fille Karl Polanyi dans http://www.karipolanyilevitt.com/pope-francis-and-karl-polanyi/.

[54Cangiani et Maucourant rapprochent p. 60 les deux Karl.

[55Un travail éditorial fait dans la traduction de 1975 mais que les directeurs de l’actuelle publication n’ont pas poursuivi.

[56Ainsi p. 71 la note 1 indique « Eduard Will » alors qu’il s’agit d’Edouard Will… Eduard Will étant un acteur ou un auteur suisse et non l’historien bien connu de l’Antiquité, notamment par un article souvent cité des Annales. Cet article est par ailleurs correctement cité par Alain Guéry (p. 439) dans sa Postface de l’ouvrage.

[57Il est possible de retrouver ces quelques pages en anglais dans :

https://archive.org/stream/in.ernet.dli.2015.530169/2015.530169.trade-and_djvu.txt

ou dans http://e-tcs.org/wp-content/uploads/2016/05/Karl-Polanyi-Conrad-M.-Arensberg-and-Harry-W.-Pearson-editors-Trade-and-Market-in-the-Early-Empires.pdf. La traduction de 1975 en français comporte p. 33-40 cette préface et cette introduction, tout comme le fait la traduction en espagnol publiée 1976 sous le titre Comercio y mercados en los imperios antiguos (Barcelone, Ed. Libor) (p. 39 sq., p. 47 sq.) avec la traduction de la préface à la traduction française par Godelier. Voir aussi la traduction en italien de l’ouvrage sous le titre Traffici e mercati negli antichi imperi : le economie nella storia e nella teoria, Torino, Einaudi, 1978, reedité 1997.

[58Cette omission peut s’expliquer par le fait que la couverture de l’ouvrage traduit en 1975 indique « préface de Maurice Godelier », un texte qui dans l’intérieur de l’ouvrage et dans la table des matières s’intitule « Présentation » (p. 9 sq.) alors que les deux textes initiant l’ouvrage paru en 1957 et reproduits s’intitulent « Préface » (p. 33 sq) et « Introduction » (p. 39 sq). D’où une possible confusion par les actuels éditeurs… qui ont attribué à Godelier des textes propres à l’édition de 1957.

[59Notons qu’Elinor Ostrom née en 1933 n’a soutenu sa thèse qu’en 1965 et en Californie, où elle avait aussi fait ses études, alors que les rencontres autour de Polanyi ont eu lieu à l’Est des États-Unis.

[60Elle a été suivie par une traduction de W. D. Halls en 1990 et de Jane Guyer en 2016.

[61Mauss est cité en note dans The Livelihood of man 1977 p. 70 / trad. La subsistance de l’homme p. 123 note 1, en même temps que Thurnwald à propos des équivalences dans les transactions chez les Tikopia.

[62On peut pour définir le qualificatif « catallactique » reprendre la note que Chavance a ajoutée dans sa traduction de The Livelihood of Man [Polanyi 1977/2011] : « La ‘catallactique’ (cattalactics) est un terme introduit par Richard Whately en 1831, signifiant la « science des échanges » ; il fut repris par Ludwig von Mises (1881-1973) dans son livre Human action  : A Treatrise on economics (1949), pour décrire le processus dans lequel le marché engendre des taux d’échange et des prix. Ultérieurement Friedrich Hayek (1899-1992) développera le concept de ‘catallaxie’ pour désigner l’ordre spontané du marché (Droit, législation, liberté, vol. II, 1976). » (p. 41). Theret 2018 p. 209 sq. critique l’usage large qui en est fait (y compris donc par Polanyi dans sa critique de Mauss) en refusant sa confusion avec tout primat de la circulation.

[63L’ouvrage paru en anglais en 1977 a été traduit en japonais dès 1980 par Yoshiro Tamanoi et Shinichiro Kurimoto sous le titre Ningen no Keizai [L’économie de l’homme] et en italien chez Einaudi en 1983 par Nanni Negro sous le titre La sussistenza dell’uomo, avec pour sous-titre : « Il ruolo dell’economia nelle società antiche » [le rôle de l’économie dans la société antique]. En français un sous-titre a aussi été ajouté en page de couverture : La place de l’économie dans l’histoire et dans la société.

[64Polanyi en avait écrit l’introduction et les chapitres initiaux et donné le plan. Pearson a réécrit certains passages pour en favoriser leur lecture. Jérôme Maucourant avait entrepris avec André Tiran au milieu des années 1990 de traduire The Livelihood of Man avec le concours de l’angliciste Andrée Shepherd (voir la traduction du chapitre premier, qu’il a publié seul comme Note de travail du Centre Walras n°197 (novembre 1996) indiquant en note 1 p. 1 son intention de traduire l’intégralité de l’ouvrage. Ce projet est aussi indiqué en note 59 p. XXXI de l’édition La modernité de Karl Polanyi (1998) comme intention collective des trois directeurs de l’ouvrage en y associant une seconde angliciste, Marie-Thérèse Blanchon. Dalton (1968 Introduction p. IX) a souligné les difficultés du style du maître : « The qualities that made him a brilliant lecturer also made him a difficult writer. His passionate commitment and enormous learning drew large number of students to his lectures, several of whom made his research interests their own. But what was forceful, lucid, and articulate in the lecture hall sometimes became hyperbole and polemic in print. A friend sympathetic to his work describes Polanyi’s writing style as a stiletto set in the far end of a battering ram. ». De manière incidente, remarquons que Georges Dalton (1926-1991, devenu plus tard professeur d’économie, a soutenu une thèse à l’University of Oregon intitulée Robert Owen and Karl Polanyi as socioeconomist critics and reformers of Industrial Capitalism (1959).

[65Dans la présente réédition de Commerce et marché, voir p. 18, 23, 29, 35.

[66Au début de l’Essai sur le don, Marcel Mauss lui-même avait ouvert la possibilité d’une lecture de la réciprocité sur la base des divisions des sociétés. Il fait explicitement référence au « système des prestations économiques entre les diverses sections ou sous-groupes dont se composent les sociétés dites primitives  » (réed. 1989 p. 147). Une dizaine d’années plus tard (Mauss 1931/1969) cette approche apparaît de manière plus explicite encore dans une communication présentée à l’Institut français de sociologie. À noter que le terme « réciprocité » est plusieurs fois employé dans ce texte. Il traite de « système d’échange, de communauté, conditionné par des séparations » (p. 20). Il souligne que « tous les groupes s’imbriquent les uns dans les autres, s’organisent les uns en fonction des autres par des prestations réciproques, par des enchevêtrements de générations, de sexes, par des enchevêtrements de clans et par des stratifications d’âges. » (op. cit. p. 20). Dans cette communication, Mauss cite comme type de divisions rendues ainsi interdépendantes non seulement les confréries mais aussi les castes. D’autres aspects de la comparaison entre Mauss et Polanyi ont été abordés par Hann 2011 et dans certaines contributions à Farinet 2018. 

[67Voir l’ensemble des références données dans Servet 2013.

[68C’est ainsi aussi que peuvent être compris les analyses par Benet du travail en commun (p. 278) et les distributions aux pauvres (p. 262) dans les montagnes berbères ; un chapitre aussi où, comme déjà relevé, apparaît ce qui est traduit comme « l’économie familiale » comme « principe d’intégration » (note 1 p. 278).

[69Leurs traductions anglaise et française n’ont été publiées que dans les années 1950.

[70Sur la lecture de Marx par Polanyi, voir : Dale 2016 p. 33-54.

[71L’article publié par Polanyi en italien en 1962 dans Nuova Presenza en est un bon exemple.

[72Dale, 2016 p. 33-54. Voir aussi Polanyi, 2014, publication récente de textes principalement inédits écrits entre 1919 et 1958, dont plusieurs traitent de la Russie et de la politique et de l’économie soviétique. Incontestablement la publication de ce que l’on appelle les Manuscrits de 1844 de Marx a davantage marqué Polanyi que Le Capital, au point que certains se sont demandées si sa lecture avait dépassé celle du Livre premier.

[73Hillenkamp 2013. Voir la proposition de le comprendre comme un principe d’autosuffisance dans Servet 2015.