Revue du Mauss permanente (http://www.journaldumauss.net)

Fabrice Flipo

Du socialisme à l’émancipation

Texte publié le 1er mai 2017

Dans cet article Fabrice Flipo discute les modèles de socialisme présentés par Thomas Coutrot et attire l’attention sur leurs limites, en proposant quelques pistes pour les dépasser.

Thomas Coutrot, dans une contribution un peu ancienne mais actuelle, a essayé de proposer un état du débat des modèles de socialisme. Nous proposons ici d’en rappeler les traits saillants, avant de souligner quatre limites aux modèles examinés, en sus des éléments mis en avant par l’auteur : l’économicisme des analyses proposées, qui tend à réduire le symbolique et le politique à « de l’information » ; le fait de continuer à s’inscrire trop étroitement dans une anthropologie du besoin ; une rationalité socialiste trop proche de la rationalité capitaliste ; l’enjeu de l’exit et du pluralisme des pratiques derrière celui « marché » ; le risque inhérent à ceux qui s’élèvent au-dessus du peuple pour désigner qui sont les égoïstes et les ennemis du peuple. L’ensemble accrédite l’idée que la « socialisation » gagne à ne pas être envisagée suivant des critères trop exclusivement économiques (types de propriété ou de statut de l’entreprise etc.) ni trop généraux (tout devrait être socialisé de la même manière) mais rappelant que l’entreprise est une fonction sociale régulée de diverses manières, de l’intérieur (travailleurs) et de l’extérieur (consommateurs, droit du travail etc.), à différents niveaux (du local au global) ; cette régulation pose avant tout la question du pouvoir, en tant que capacité des collectifs humains à se réguler eux-mêmes, dans leur activité d’organisation du monde ; le socialisme ou le communisme pourraient alors se définir comme une prise de pouvoir égalitaire sur cette organisation, ce qui met au centre les diverses formes de confiscation du pouvoir dont la propriété privée n’est que l’une des formes possibles puisqu’elle peut aussi être un rempart contre la bureaucratie [1].

I. Les modèles de socialisme

« Marx n’a pas laissé le mode d’emploi de la société de producteurs librement associés qu’il envisageait comme futur de l’humanité » (Coutrot p1). Le débat est donc ouvert, quant à ce qu’on entend par « socialisme ».

Dans une première partie Coutrot revient sur le débat autour du « calcul socialiste ». Il affirme que les adversaires théoriques du socialisme, « pour l’essentiel l’école autrichienne » incarnée par Friedrich Hayek et Ludwig Von Mises « ont eu raison sur de nombreux points dans leur polémique à la fois contre la planification centralisée et le socialisme de marché » (Coutrot, 2002 : 1). Deux points lui paraissent plus particulièrement cruciaux : « le rôle de l’information privée dans la coordination économique, et la performance particulièrement efficace du mécanisme de marché pour traiter et socialiser cette information ; d’autre part les vertus incitatives des mécanismes concurrentiels et marchands » (Coutrot p1). Plusieurs théoriciens socialistes ont pris cette objection au sérieux, « en opposition avec Engels qui estimait le calcul économique inutile dans une société socialiste » (Coutrot p2). Les théoriciens du socialisme de marché estiment que la demande finale des consommateurs doit jouer un rôle important, voire décisif, dans l’orientation des choix productifs, et qu’un système de prix flexible est le meilleur mécanisme pour y parvenir. Barone 1908 puis Taylor 1929 proposent une économie sans monnaie ni marché de capitaux, mais où les prix servent à mesurer la demande, par itérations successives depuis le centre : le Ministère fixe les prix et laisse les agents faire leurs choix, puis réajuste en fonction de ce que ceux-ci ont révélé de la réalité de la demande. Oskar Lange 1936 propose de son côté que les responsables des entreprises socialistes fonctionnent sous deux règles : efficience dans l’usage des ressources (meilleure allocation possible) et fixation du prix à son coût marginal. Le but est que l’offre réelle corresponde à la demande réelle, relativement à des coûts de production.

A toutes ces tentatives, Hayek (1935) et Von Mises répondent que l’information à traiter est toujours trop importante et que la fixation des prix anéantirait la motivation des acteurs et notamment des dirigeants d’entreprise à chercher des combinaisons optimales de facteurs et réduire les coûts. Comment les inspecteurs de l’État pourraient-ils vérifier les deux règles de Lange ? Coutrot conclut à l’avantage des Autrichiens, estimant que l’effondrement de l’URSS sera la confirmation matérielle de cette défaite intellectuelle des socialistes.

Trois courants ont cependant maintenu l’horizon socialiste.

Le premier reste hostile à toute forme de mécanisme marchand et cherche la solution dans une planification appuyée sur la démocratie directe et les technologies numériques, qui sont sensées permettre un saut qualitatif dans la circulation et le traitement de l’information. Pour ces auteurs le calcul socialiste sans marché est possible, le facteur décisif est « la transformation des rapports sociaux et des modèles de comportement , vers le dépérissement de l’opportunisme et de l’individualisme marchand » (Coutrot p4). C’est le « socialisme participatif électronique » que Coutrot voit proposé chez Ernest Mandel. Ce dernier estime que les ajustements par les prix n’ont d’impact significatif que sur 20 % maximum de la consommation, en moyenne, ce mécanisme peut donc sans dommage ou presque être remplacé par des consultations entre conseils ouvriers et congrès de consommateurs élus. Coutrot rappelle que Catherine Samary (1999) avait mis en garde contre le nombre de réunions qui serait peut-être rédhibitoire. Albert et Hahnel (1990 et 2002) ajoutent que les prix ne reflètent pas les coûts et avantages sociaux, du fait notamment des externalités.

Le second courant se rallie à la thèse de la supériorité du marché, mais cherche à le mettre au service d’un projet social démocratique et égalitaire, grâce à des mesures d’ordre juridique et régulatoire encadrant strictement les possibilités d’accumulation privée et d’enrichissement personnel. « Il cherche à se rapprocher en pratique de l’idéal walrassien d’un marché de concurrence parfaite » (Coutrot : 4). Alec Nove (1983) illustre cette perspective, se prononçant pour une diversité de formes de propriété : privée, étatique, sociale et coopérative, en écartant la propriété privée des grands moyens de production et d’information. Les grands choix d’investissement sont planifiés, le marché du travail est libre mais encadré. Roemer (1994, 1996) de son côté admet le marché en raison de l’efficacité de la concurrence (qui alloue au mieux des ressources) et de l’économie d’information. Le problème réside dans les inégalités et la solution pour Roemer consiste à redistribuer les actifs des entreprises. La solution est la distribution de coupons par le Trésor public, ce qui n’est pas sans rappeler la Banque du Peuple proposée par Proudhon, chaque adulte recevant chaque année la même quantité. Les coupons sert à acheter des parts de fonds mutuels, pas de l’argent. L’idée est d’empêcher l’accumulation via l’héritage ou la fortune (chance, talent). Chaque entreprise tentera d’attirer les coupons des citoyens, d’où une concurrence vertueuse. Bowles et Gintis (1998) ajoutent que l’on peut inclure des dynamiques de contrôle intermédiaires au niveau des villes ou des communautés.

Pour Coutrot ces deux courants exagèrent les bienfaits des marchés et négligent leurs coûts économiques et culturels. Il rappelle notamment l’incomplétude des marchés et l’asymétrie d’information, mise au goût du jour par Stiglitz (1994), ainsi que les effets pervers de la rémunération au profit sur l’allocation des ressources. L’auteur estime que les deux courants évoqués oublient donc les acquis les plus récents de la science économique sur l’imperfection de l’information et l’incomplétude des marchés, qui ruinent la thèse de l’autorégulation. Nous devons donc prendre ces questions au sérieux.

Thomas Coutrot en vient donc à un troisième courant qui vise à domestiquer ou « socialiser » les mécanismes marchands dans le cadre d’un projet autogestionnaire (Ward, Elson, Devine, Schweickart, Andréani). La proposition générale est que l’allocation du travail et du capital soit soustraite du marché et régulée par des procédures démocratiques. Coutrot parle ici de « socialisme autogestionnaire », avec des marchés de produits mais sans marché de travail ni marché des capitaux, et avec un contrôle social de l’investissement. Deux auteurs sont plus particulièrement évoqués, Elson et Devine. Diane Elson estime que le marché est nécessaire, étant « une protection de la liberté individuelle et un rempart contre la tyrannie personnalisée » (Elson 1988 p12 cité Coutrot p11). Le problème des inégalités de solvabilité de la demande peut être surmonté par la redistribution et n’est donc pas rédhibitoire. Elson critique la solution proposée par Mandel qu’elle juge être une économie de la répétition sans possibilité d’innovation et d’évolution dans les modes de vie ; elle estime également qu’Alec Nove croit un peu trop que les marchés sont efficaces. Elle estime cependant que le marché ne fait pas que coordonner : il atomise les décisions. Elle propose l’instauration d’un revenu de base et d’un système productif composé de systèmes d’entreprises publiques autogérées et autofinancées. Un Régulateur assure l’allocation du capital. L’électronique assure une nouvelle fois la circulation et la connaissance publique de l’information sur les transactions réalisées. Le marché du travail est socialisé de manière similaire, avec un organisme central qui regroupe offres et demandes, ainsi que les salaires et conditions de travail, ce qui permet de maintenir la mobilité et la liberté de l’emploi. Elson prévoit plusieurs systèmes évitant la fraude sur les informations. Les prix sont équilibrés, y compris à la vente : c’est un genre de commerce équitable avant la lettre. Coutrot objecte que la qualité de l’information ne semble pas très bien assurée. Devine suggère de son côté que la connaissance ne peut pas être entièrement codifiée et publiée ; aussi la propriété sociale entendue comme intégration des parties prenantes est-elle plus efficace que la propriété privée. Cette idée a la faveur de Coutrot. Devine suggère aussi de remplacer les forces du marché, dans l’échange marchand, par la coordination négociée, c’est-à-dire que des « organismes de coordination négociée » prennent les décisions d’investissement d’un secteur.

En conclusion Coutrot estime que si l’on ordonne les modèles de socialisme en fonction de l’attitude par rapport aux mécanismes de marché, trois positions se dégagent : les socialismes électroniques qui rejettent le marché, les socialismes de marché qui en font un mécanisme neutre générant de l’efficacité en toutes circonstances, et enfin les socialistes autogestionnaires qui l’acceptent « comme un mal nécessaire » mais « socialisé », notamment en ce qui concerne l’affectation du surplus social. Coutrot estime que les socialistes de marché font l’impasse sur les conditions sociales de l’efficacité. L’avantage comparatif du marché vient largement de sa capacité à mobiliser une information que les agents économiques n’ont pas intérêt à communiquer ; un résultat plus général est que plus les comportements sont égoïstes plus le marché est préférable au plan ; son efficacité est liée au degré d’opacité sociale, qui découle des comportements stratégiques égoïstes des détenteurs de ressources. Si les individus sont égoïstes et opportunistes, qui va respecter les règles proposées par Romer, par exemple ? Il ne paraît pas possible de penser un système capitaliste sans intervention publique socialiste, mais qui va l’incarner ? L’objectif devrait donc être de promouvoir le dépérissement des comportements opportunistes et égoïstes. D’ici là il est vain de proposer des mécanismes détaillés. Pour Coutrot, c’est Elson qui a défini de la façon la plus claire à la fois la nature d’une économie socialiste : « un processus de coordination qui permette d’éviter le chômage et l’inflation, tout en conduisant à des gains de productivité et à la satisfaction des besoins des gens » ; et la direction pour y parvenir : non pas l’abolition des mécanismes de marché, mais leur dénaturation et dépérissement progressifs, dans un processus de très longue durée banalisant la coopération et l’extension du domaine de la gratuité. « L’efficacité et l’utilité de la planification ne sauraient donc que croître en profondeur à mesure que l’on avancera dans cette direction » (Coutrot p16).

II. Les limites de la démonstration

Quatre remarques peuvent être faites à cet exposé, pour en soutenir l’intérêt, mais aussi pour en montrer certaines limites, et suggérer des voies de dépassement.

La première est que les modèles de socialisme accordent beaucoup trop à l’économie néoclassique et notamment à son obsession de la propriété privée, comme si celle-ci existait vraiment, indépendamment de toute institution et donc de dimension sociale. Hayek s’appuie sur une représentation irréaliste de l’économie ; Coutrot le reconnaît, quand il pointe brièvement le fait que l’économie est instituée. Mais comment l’est-elle ? Sur quelle théorie de l’institution s’appuie-t-on ? Quelles sont les implications politiques ? Ce sont là des points clé, qui sont nécessaires à de nombreux niveaux, comme par exemple de pouvoir dissocier « les égoïstes » (ou « free riders ») des autres ou encore déterminer quel genre d’institution serait émancipatrice. La « socialisation » se présente trop comme prenant le contre-pied d’Hayek : si la propriété privée est le pivot du capitalisme, alors son abolition réaliserait la socialisation. De nombreux travaux, à la suite de Polanyi, Granovetter, Karpik, Callon et bien d’autres ont montré que les marchés sont institués et que la vision d’un homo economicus égoïste était peu réaliste. Les travaux de socioéconomie ont ajouté que ce qu’on appelle abusivement « propriété privée » est en réalité largement socialisée au travers des règles formelles et informelles de l’usage des biens et des services. Le code pénal punit par exemple le détournement d’une entreprise à des fins d’enrichissement personnel : c’est « l’abus de biens sociaux » qui consiste à « faire, de mauvaise foi, des biens ou du crédit de la société, un usage qu’ils savent contraire à l’intérêt de celle-ci, à des fins personnelles ou pour favoriser une autre société ou entreprise dans laquelle ils sont intéressés directement ou indirectement » ; l’usage est donc l’appropriation ou la dissipation : par exemple « le dirigeant dispose à son profit personnel de sommes revenant à la société, en s’octroyant des rémunérations abusives ou des avantages en nature ; mais c’est aussi la simple utilisation, le simple acte d’administration » ; « l’usage des biens est contraire à l’intérêt social lorsqu’il porte atteinte au patrimoine de la société »(Art. 241-3 et Art. 242-6 du Code du Commerce) [2]. Daniel Bachet rappelle que l’entreprise n’a pas de propriétaires, seuls les capitaux en ont [3]. Le fait de s’appuyer sur Hayek fournit une image bien catastrophique des sociétés dans lesquelles nous vivons ; difficile à partir de là de parvenir à autre chose qu’un socialisme porté par quelques héros militants qui seuls échapperaient à l’égoïsme ; héros qui pourraient bien exagérer leur propre vertu et se transformer en oppresseurs. Une doctrine de la liberté ne peut accepter un tel risque.

Une seconde remarque porte sur le type de rationalité que le socialisme entend instituer à la place de « l’égoïsme ». De nombreuses parties du texte ne semblent pas remettre en cause la poursuite de l’intérêt économique, qui est vu comme bénéfique, notamment en termes « d’incitation », de gains de productivité et par là de satisfaction d’au moins une partie des besoins. La proposition d’Oskar Lange revient d’ailleurs à définir le socialisme comme réalisant le capitalisme pur et parfait. N’avoue-t-il pas là une certaine vérité du socialisme ? Sa prétention à « faire mieux » que le capitalisme en termes d’efficacité économique a été très présente, historiquement, et a contribué à son succès. Schumpeter pensait même que l’évolution vers le socialisme était inéluctable, du fait de son efficacité. Depuis lors le capitalisme s’est beaucoup transformé, en se mondialisant et en organisant les entreprises en réseau d’unités semi-autonomes. Mais dans de nombreux secteurs il revient en effet à une sorte de concurrence monopolistique, le numérique en est un bon exemple (Google, Apple, Facebook et Amazon). Ce que dit Coutrot de l’état du débat sur le socialisme montre cependant que la différence entre capitalisme et socialisme n’est pas si évidente et que « les égoïstes » sont décidément difficiles à identifier, tant la poursuite de l’intérêt économique local peut effectivement contribuer à générer la prospérité économique globale. La définition proposée par Elson confirme que la rationalité socialiste est économique au sens où elle vise aussi efficience et efficacité, tout comme chez Hayek. Ce dernier appelle « individualisme » ce que les théoriciens socialistes semblent appeler « égoïsme ». Dans les deux cas on retrouve l’idée de Louis Dumont selon laquelle la poursuite de l’individualisme (et non de l’égoïsme) génère le bien public. Dumont avait d’ailleurs suggéré que socialisme et capitalisme faisaient dans le fond le même rêve, d’un marché parfaitement autorégulateur, de proche en proche, sans Etat, ne divergeant que par les moyens d’y parvenir. La position d’Oskar Lange accrédite aussi cette idée. Cette proximité explique que l’écologisme, qui porte un tout autre regard sur cette rationalité, ait été amené à utiliser le terme « productivisme » pour souligner la manière dont il se sépare de cette rationalité commune aux deux systèmes, qui ne divergent réellement que sur des questions de (re)distribution des places et des revenus. Les travaux historiques les plus récents montrent que le socialisme se fonde dès le départ sur l’idée d’un usage différent des mêmes outils, qui ne sont donc pas remis en cause.

Une troisième remarque est que Thomas Coutrot lit Hayek un peu trop en économiste. L’argument de Hayek ne porte pas seulement sur le fait que l’information est inéluctablement décentralisée, mais surtout sur l’idée que la liberté consiste en l’existence d’un pluralisme de choix concrets, qui peut se concrétiser par le refus des monopoles. Coutrot lui-même ne souligne pas assez que ce que le socialisme appelle « concurrence » recouvre aussi ce que l’on peut appeler un pluralisme des options et une liberté de choix en acte, n’attendant pas l’autorisation d’une autorité centrale pour exister. La proposition de Mandel de centraliser tous les investissements inquiète ceux qui craignent une dictature de la majorité et un conformisme général vers des formes oppressives de modes de vie. L’originalité doit-elle être systématiquement considérée comme de l’égoïsme ? Ou au contraire de la vertu ? Qui en décide ? Comment ? Hirschman suggère qu’un individu dispose de trois manières pour exprimer son opinion : voice, exit et loyalty, c’est-à-dire s’exprimer (protester, proposer etc.), s’en aller ou souscrire aux options proposées en les suivant silencieusement. Suivant ce modèle la planification centrale est un dispositif qui interdit l’exit, au motif que celle-ci serait nécessairement « égoïste ». Mais l’interdiction de l’exit impose alors que le plan organise parfaitement la possibilité de chacun de se faire entendre (voice). Et si tel n’est pas le cas alors le plan ne sera plus un instrument de libération mais un instrument d’oppression : il supprimera la possibilité de l’exit, sans ouvrir de canal pour la voice. C’est une manière de définir la bureaucratie. Ni Thomas Coutrot ni les théoriciens qu’il examine n’ont envisagé ce qu’ils appellent « le marché » de cette manière-là, aussi passent-ils à côté de l’enjeu. Le marché est certes la possibilité de l’exclusion forcée, mais il peut être aussi la liberté de choisir des options et d’en proposer, ce qui est particulièrement crucial du côté de la transformation écologique des modes de vie, par exemple, pour autant que le pouvoir de l’État est durablement inaccessible, comme le montre l’expérience.

Pour que le plan soit une alternative convaincante, ses promoteurs devraient en outre pouvoir faire la démonstration de leur exemplarité en matière de voice. L’expérience montre au contraire que l’exit est massivement pratiquée, à gauche du PS ; c’est encore ce qu’a démontré l’expérience de France Insoumise, qui est passée en force et a fini par être soutenue par tous. La gauche socialiste ou communiste n’accepterait pas qu’une telle possibilité de choisir son parti lui soit retirée et que tous les courants politiques soient contraints de se fondre en un seul. Peut-on alors reprocher à l’individu qui ne veut pas d’EDF, en raison du nucléaire, de vouloir disposer d’Enercoop, ici et maintenant ? Est-il un égoïste, au motif qu’il choisit Enercoop ? L’exit mérite donc d’être reconsidéré, de même que l’égoïsme, sous peine d’en venir rapidement à avaliser cette inversion mortifère des moyens et des fins qui a contribué à causer la perte des régimes socialistes : l’égoïste, finalement, c’est celui qui se comporte suivant les critères établis par l’avant-garde auto-proclamée, qui se trouve seule propriétaire de la définition de l’égoïsme. La propriété chassée par la porte revient par la fenêtre. L’expérience montre également que les militants sont par définition très difficiles à convaincre, puisqu’ils ont choisi leur parti : des assemblées de militants convergent donc très difficilement, tout en se passionnant pour la joute oratoire, c’est peut-être la raison pour laquelle Lénine proposait de faire appel à des sans-parti [4], avec la nécessité de faire le lien entre les minorités actives militantes pressées de faire valoir leur point de vue et leurs pratiques et les masses « indécises » (le terme revient souvent chez l’auteur) qu’il fallait convaincre de la supériorité concrète des pratiques socialistes sur les autres. Staline laissera de côté l’enjeu de la preuve publique pour imposer autoritairement les « solutions »…. On peut également douter du fait que quelques consommateurs mis dans les CA des entreprises puissent réellement exprimer le désir agrégé d’une société entière pour tel ou tel produit. Dans ces conditions la suppression du « marché » peut se confondre avec celle de la liberté de choix, une nouvelle fois. Cette liberté de choix n’a pas de raison de se confondre avec la liberté d’exploiter le travail des autres, à partir du moment où des régulations existent et qu’elles sont appliquées ; à ce titre la proposition d’un renforcement de l’inspection du travail est peut-être l’une des mesures les plus importantes.

Une dernière remarque souligne que l’enjeu des besoins demeure étroitement économiciste ; en substance seule manque « l’information » pour produire le nécessaire. Ce faisant cependant le socialisme occulte la dimension politique ou anthropologique du besoin et de sa construction : le désir et son jeu social. C’est une nouvelle fois trop accorder au réductionnisme néoclassique et ne pas assez en sortir. L’exemple extrême mais connu de Marshall Sahlins le montre avec beaucoup de facilité, quand il indique qu’il y a deux voies pour l’abondance : désirer peu ou produire beaucoup. Toutes les cultures sont des « systèmes des désirs » dont la construction collective repose sur le signe (Baudrillard) ou la dépense (Bataille), et non sur l’utilité au sens étroit du terme, que l’on pourrait recueillir « en demandant aux gens ». Au-delà des besoins urgents l’être humain n’a pas d’essence, donc pas de besoins fixes ; leur institution est une œuvre collective qui passe par l’interaction continue et le souci de faire sens dans un monde complexe. Produire, consommer, c’est communiquer avec ses voisins et ses proches ; ou au contraire intégrer la planète dans son mode de vie (par exemple en choisissant le vélo). Rousseau le suggérait déjà à propos des lois de la Constitution (centrale) : elles ne doivent réguler que ce qui ne peut être régulé à un niveau plus décentralisé. Le système d’inclusion de parties prenantes ou « d’organisme de coordination négociée » ne rend pas compte de l’espace public nécessaire à la formation de tels désirs et à la construction d’une culture ; celle-ci suppose une science (pour attester des faits), des médias (pour exprimer et déléguer des vérités), une confrontation et une expérimentation de pratiques dans leur diversité. Ce processus est la vie de l’esprit au sens de Hegel et il est un déterminant fondamental des « besoins ». L’exemple de la transition écologique suffit à montrer que les choses ne se présentent pas ainsi : faut-il produire des voitures électriques en nombre ? Ou de supprimer les voitures au profit des vélos, comme le revendiquent certains mouvements de la décroissance ? La solution n’est pas trouvée d’avance ; elle résultera d’une confrontation d’arguments mais aussi de pratiques car l’être humain étant désirant ne sait fondamentalement pas ce qu’il veut ; il le détermine par l’expérience et donc notamment la pratique. Le problème n’est pas seulement « d’information » : il est de représentation, de discussion, de construction collective des modes de vie, qui comportent une part privée variable, garantissant la liberté de conscience et d’expérience nécessaire pour que chacun se forge librement ses propres options.

III. Voies de sortie

Résumons : les modèles de socialisme examinés ne déterminent pas clairement qui sont les non-égoïstes et donc ce que serait la base sociale du socialisme ; l’activité économique est ramenée à une fonction de maximisation alors que d’autres logiques de l’échange pourraient intervenir telles qu’une logique écologique de ralentissement et de rythme synchronisé avec la nature ; les modèles ne prennent pas clairement en compte que ce qu’ils appellent « le marché » est aussi le pluralisme en acte c’est-à-dire le choix de faire autre chose ; ce qui est d’autant plus nécessaire que les courants de gauche ne sont pas exemplaires en matière de voice c’est-à-dire d’instauration d’une régulation collective passant exclusivement par la discussion et la représentation (même tirée au sort) ; enfin les besoins sont perçus suivant une vision utilitariste qui ne correspond pas aux acquis de l’anthropologie ou de la philosophie qui décrit plutôt un être de désir s’exprimant dans une culture, laquelle nécessite un espace public pour se voir représenté qui ne soit pas réduit à la portion congrue de congrès ou de conseils de représentants perçus comme bureaucratiques et empêchant l’expression effective. Le problème doit donc être repris à nouveaux frais. Aux quatre remarques correspondent quatre solutions : identification de la base sociale du socialisme ou de l’écosocialisme, prenant en compte les réalités sociologiques des comportements et des intérêts, dans un travail d’auto-objectivation et d’auto-gouvernement de soi des sociétés, à la manière de ce que la psychanalyse peut réaliser à l’échelle individuelle ; logique de l’échange ramenée à sa dimension culturelle et anti-utilitariste, par exemple dans les pas de Polanyi ; idée que l’égale dignité de l’exit par rapport à la voice ou à la loyalty correspond à une priorité du faire sur sa régulation, et de là vient le caractère émancipateur de la propriété privée : de ce qu’elle désigne finalement le droit de chacun à disposer d’un minimum utilisé comme il ou elle veut, de manière à se réaliser soi-même mais également à contribuer à l’ordre commun ; d’où un pluralisme des actions qui forme la matière à réguler, et se trouve donc à reconnaître et non à supprimer ; ce pluralisme s’insère dans un ordre plus vaste qui est la culture, une articulation de l’individuel et du collectif, de l’instituant et de l’institué. Tout représentant émane de cette activité constante de la société civile.

Sartre propose une ontologie que nous résumons rapidement pour montrer comment elle conduit à déplacer le problème. Dans la Critique de la Raison Dialectique Sartre distingue deux modalités du social : d’un côté les groupes, où tout le monde régule tout le monde, par la discussion (tels que des congrès ou des réunions de représentants de consommateurs), ce qui suppose que les ensembles pratiques soient de petite taille, et de l’autre les collectifs ou institutions, où les individus sont dans des situations répétitives et pour cette raison qualifiées de sérielles, qui n’ont pas été construites par eux. Un fait institutionnel et sériel est par exemple que tous les plombiers sachent réparer la tuyauterie, ou que les syndiqués sachent organiser une manifestation sans avoir besoin d’en discuter. La notion de « répertoires d’action » proposée par Tilly et Tarrow est une conception proche mais plus limitée de cette notion de série. Dans l’institution l’individu est inessentiel, au sens où la singularité s’efface assez largement – bien que chacun personnalise partiellement sa fonction à son désir. Dans le groupe au contraire rien ne se fait sans l’avis de tous aussi chacun est-il essentiel et existe sur le mode de la singularité pure. A partir de là chez Sartre « l’intelligibilité fondamentale [de la] raison dialectique [...] est celle d’une totalisation » [5]. La totalisation est un processus, une unification en acte, pas seulement idéale ou symbolique ; elle est effective, au sens de Hegel. La totalisation se distingue de la totalité, qui est un résultat. L’activité totalisante « resserre tous les liens et fait de chaque élément différencié son expression immédiate et sa médiation par rapport aux autres éléments » [6]. Se totaliser c’est se temporaliser et se spatialiser, bref se situer, ce qui implique une dimension que l’on pourrait presque dire d’aménagement du territoire, pour bien saisir ce qui se joue. « La découverte capitale de l’expérience dialectique, je le rappelle tout de suite, c’est que l’homme est « médié » par les choses dans la mesure même où les choses sont « médiées » par l’homme » [7]. La relation des hommes entre eux est donc ternaire : moi, l’autre et l’objet [8], qui est le milieu dans lequel nous manifestons notre transcendance (qui n’est donc pas une simple « information »). La multiplicité des agents dialectiques entraîne un atomisme de second degré : la multiplicité des totalisations. Une raison est dialectique lorsque les totalisations se totalisant entre elles génèrent ce que tous estiment être l’harmonie au sens de Whitehead, l’Absolu hégélien ou l’Idée théologique kantienne. Dans une telle situation en particulier le travail est payé à sa valeur.

A partir de cette analyse des séries et des groupes Sartre met en évidence l’existence d’une position très particulière, qui dote un individu ou une petite minorité d’un rôle unique, au pouvoir potentiellement démesuré. Replaçons-nous en effet dans la situation. Les individus engagés dans la série ne peuvent pas avoir de perception directe de l’effet collectif des comportements dans lesquels ils sont agrégés. C’est pour cette raison que Marx dit qu’ils ne savent pas l’histoire qu’ils font. Tous les individus sont dans cette situation qui est d’être la partie d’un processus qui peut être très vaste, tels que l’Empire romain ou la mondialisation économique. Dans le même temps ils ne peuvent éviter de se poser la question du sens et de la vérité de leur action, pour le situer. C’est de l’espace public qu’ils obtiendront cette information, des médias, du bouche-à-oreille et de tous les autres moyens disponibles qui permettent la totalisation. S’il s’avère que des disharmonies se font jour, alors se pose la nécessité de réguler ces séries, de les faire évoluer pour surmonter les conséquences négatives qu’elles peuvent provoquer. L’espace public, qui peut être fragmenté en de nombreux publics séparés, comme l’avait fait remarquer Pierre Bourdieu, est le lieu où se produit le débat, qui peut avoir lieu directement ou au travers de délégations, en raison notamment du grand nombre d’individus. Les travaux de Pierre Rosanvallon le font partiellement apparaître : la médiation des individus entre eux passe par toutes sortes de supports techniques tels que des journaux, internet etc. et peut se jouer à grande distance [9]. Benedict Anderson montre le rôle de l’imprimerie dans la constitution des nations, en tant qu’elle permet de stabiliser un langage, un code, une grammation sur de vastes superficies, ce qui était difficile voire impossible avec l’oral, celui-ci ayant tendance à diverger très rapidement, étant très évolutif [10].

Du caractère unitaire des totalisations découlent cependant l’émergence de points focaux, qui les incarnent. « L’existence d’un souverain se fonde négativement sur l’impossibilité (subie ou consentie ou les deux : il faudra le déterminer) pour chaque tiers de redevenir directement régulateur » [11]. C’est de ce point focal que les individus engagés dans les séries peuvent apprendre ce qu’ils font, collectivement. Étant le lieu qui permet de savoir, il est aussi le lieu qui permet de pouvoir, toujours collectivement. Si Sartre parle de « quasi-souveraineté » et non de souveraineté pour désigner la qualité propre de cet endroit c’est pour bien marquer le fait que ce lieu de totalisation est distinct des individus qui sont engagés dans les séries. Il n’est pas le même que celui occupé par ces individus et ne peut pas l’être. Mais sa centralité lui confère un pouvoir considérable soit d’organisation soit de blocage, en tant qu’il fait autorité, symboliquement ou matériellement (violence légitime), c’est là le point principal qui est à retenir. Le quasi-souverain peut être sectoriel et spécialisé, dédié à la guerre, à l’information, à la production etc. Un journal est un quasi-souverain à sa manière. Michel Foucault a montré comment des micropouvoirs sont à l’œuvre partout, dans la prison, les hôpitaux etc. L’État émerge en tant que lieu généraliste, le point où toutes les perspectives se rencontrent, le quasi-souverain des quasi-souverains. Si la souveraineté continue d’appartenir aux individus, qui sont ceux qui agissent au quotidien, ceux qui sont les récepteurs centraux des informations et qui en retour donnent à voir quels sont les conflits, les décisions etc. possèdent un pouvoir considérable, qui peut être augmenté de diverses manières, jusqu’au totalitarisme. L’atomisme des individus qu’Elson pointe à juste titre mais qu’elle réserve exclusivement au marché doit donc être relativisé : d’une part parce que cet atomisme est supposé, tiré de Hayek plutôt qu’observé empiriquement (sur « le marché », il y a des journaux et bien d’autres éléments permettant une totalisation) ; d’autre part parce que le plan n’unifie pas forcément davantage, s’il n’y a pas de participation effective et réelle à sa définition, ce qui suppose cet espace public qui n’apparaît pas dans les modèles de socialismes.

Les diverses théories socialistes ou communistes examinées par Coutrot échouent sur ce point : démontrer qu’elles prennent en compte l’humanité comme être de désir, anti-utilitariste ; et limiter concrètement les abus de pouvoir qui peuvent de produire dans la régulation du faire et de l’action ; et donc définir le pouvoir et qui le détient. Sans ces conditions le commun ne se produit pas, ou pas de manière complète. Avec Sartre nous pouvons définir le pouvoir comme ce qui fait autorité ; et l’émancipation comme l’établissement libre et autonome de ce qui fait autorité. A partir de là peuvent être définis les obstacles à cette émancipation : le contrôle des quasi-souverains. Les modèles de socialisme comportent des pistes intéressantes en ce sens qui se trouvent en partie occultées par l’obsession de se situer principalement dans le rapport du plan au marché, le premier étant considéré comme intrinsèquement social alors que le second serait forcément le règne de la concurrence. Insister sur le quasi-souverain permet de déplacer le problème. L’instauration de quasi-souverains alternatifs (ou : division des pouvoirs) est une manière de les contrôler. En ce sens l’abolition du marché du travail par exemple pourrait s’appuyer sur des propositions qui existent, qui vont du plein-emploi avec RTT à l’instauration d’un revenu de base (que propose Devine), en passant par la sécurité sociale professionnelle. Aucun moyen théorique ni scientifique n’existe pour trancher entre ces différentes options politiques : tout repose sur la définition collective de la société dans laquelle nous voulons vivre, collectivement ; une définition établie par ceux qui ont le moins intérêt à fausser les résultats par leurs propres intérêts, ce qui donne également une idée sur leur identité : probablement ces « sans-parti » évoqués par Lénine, que Marx appelait le prolétariat et qui désignait ceux qui n’ont rien à perdre d’autres que leurs chaînes, dans la prise de décision, contrairement aux élites, spécialistes ou autres et même militants qui peuvent vouloir faire passer leurs propres conceptions.

Sur le même modèle, la « planification » de l’investissement peut passer par des règles contraignantes imposées aux banques, que proposent déjà des experts et associations ; avec une décentralisation adaptée. La perspective développée par Sartre prend pleinement en compte l’idée qu’il n’y a pas de « meilleure allocation des ressources » qui soit déterminable de l’extérieur des individus, par exemple par des économistes. La meilleure allocation dépend des désirs des individus, y compris en ce qui concerne le critère de l’efficience. Sartre rend aussi compte de ce que le prix n’est que l’un des multiples critères à partir desquels les arbitrages individuels s’organisent et se renouvellent – ce que souligne Mandel à juste titre : les objets servent des modes de vie et sont relativement stables. Ce que mesure l’économie néoclassique n’est que l’évolution graduelle des choix, tout ce qui va au-delà est de l’ordre de l’interprétation ou de la surinterprétation dont les économistes ne sont malheureusement pas avares et qui indique surtout qu’ils disposent d’un pouvoir exorbitant. La question d’une expertise de qualité se trouve ainsi posée. Elle ne peut se résumer à mettre les militants au pouvoir, à nouveau, car ceux-ci doivent faire la preuve de l’intérêt public de leurs solutions, ou risquer de s’ériger en quasi-souverains, se fermant à la discussion. Sartre montre aussi pourquoi les médias jouent un rôle de première importance, alors qu’ils sont pratiquement absents des modèles de socialisme examinés par Thomas Coutrot. Leur institution devrait être soigneusement étudiée, et critiquée. Enfin l’argument d’une neutralisation des héritages ne pose pas de problème, pourvu de ne pas le faire par des moyens qui constituent en eux-mêmes un pouvoir échappant à tout contrôle. C’est d’ailleurs l’une des premières critiques faite à l’impôt, depuis toujours : qu’il soit mal utilisé.

En forme de conclusion

« La remise sur le métier d’un projet alternatif global peut apparaître légitime, voire nécessaire pour donner un horizon de long terme aux résistances et initiatives de la société civile » affirme à juste titre Thomas Coutrot. Ce n’est pas seulement parce que la résistance a besoin d’espoir : c’est aussi parce qu’elle ne doit pas se tromper d’objectif. Du point de vue de l’émancipation l’individu peut hésiter, entre un socialisme qui ne garantit pas clairement les droits civils et politiques, ni même une définition autonome des besoins, et un social-libéralisme tel que celui qui peut être observé en France, qui ménage un espace privé se soustrayant à l’emprise de l’État et permet via les élections ou la liberté du consommateur d’avoir une certaine prise sur le cours du monde. On ne peut que rejoindre Patrice Cohen-Séat qui regrette que si peu de leçons aient été tirées des socialismes d’État [12]. Se désolidariser formellement du stalinisme ne suffit évidemment pas : construire un autre projet implique d’élaborer une théorie conséquente du pouvoir et de l’émancipation, et de se doter de programmes politiques qui en tiennent compte. Trop souvent le socialisme estime que les mouvements sociaux résoudront tout d’eux-mêmes et que l’on ne peut rien dire de l’avenir. Pourtant l’histoire montre que des erreurs de conceptions sur le pouvoir ont eu de très lourdes conséquences. Nous avons exposé les idées contenues dans le papier de Thomas Coutrot autour des trois formes de socialisme et nous avons formulé quatre limites qui sont tout de même assez massives : une conception trop étroite de l’être humain, une rationalité socialiste trop proche de la rationalité capitaliste, l’enjeu de l’exit, derrière celui du choix et de ce qui peut apparaître aussi comme de la concurrence, le risque inhérent à ceux qui s’élèvent au-dessus du peuple pour désigner qui sont les égoïstes et les ennemis du peuple, et enfin le fait que l’être humain soit un être de désir, et non de besoin. Nous avons proposé une lecture à partir de Sartre qui réévalue ce débat sur le socialisme et ouvre à notre sens des pistes qui demeurent inexplorées et gagneraient largement à être connues, afin que de nombreux esprits s’en emparent et les élaborent davantage. Les conclusions auxquelles nous aboutissons rejoignent les travaux de Pierre Clastres ou de Miguel Abensour. Cette discussion des modèles de socialismes permet également d’interroger certains aspects de la discussion sur les « communs », puisque « socialiser » revient en grande partie à « mettre en commun ». Dans une large mesure l’appel aux communs est à situer dans la veine du socialisme autogestionnaire, accordant une place au marché. La littérature sur les communs présente cependant certains des problèmes évoqués ici.

NOTES

[1Pour aller plus loin sur certains points voir Fabrice Flipo, Réenchanter le monde. Pouvoir et vérité, Paris, Le Croquant, 2017.

[2http://www.justice.gouv.fr/art_pix/scpc2004-9.pdf

[3Daniel Bachet, Les fondements de l’entreprise. Construire une alternative à la domination financière, Les éditions de l’Atelier, 2007

[4Lénine, Problèmes d’organisation de l’économie socialiste, Éditions de Moscou.

[5Jean-Paul Sartre, Critique de la raison dialectique, Paris, Gallimard, 1960, p. 160.

[6Ibid., p. 162.

[7Ibid., p. 193.

[8Ibid., p. 221.

[9Voir Pierre Rosanvallon, Le peuple introuvable, Paris, Seuil, 1988 ; La démocratie inachevée, Paris, Gallimard, 2000 ; ou encore La légitimité démocratique, Paris, Seuil, 1988.

[10Benedict Anderson, Imagined communities [1983], Verso, 2006.

[11Jean-Paul Sartre, Critique de la raison dialectique, Paris, Gallimard, 1960, p. 698.

[12Patrice Cohen-Séat, Peuple ! Paris, Demopolis, 2015.