Revue du Mauss permanente (http://www.journaldumauss.net)

Anne Frémaux

Pour un bon usage de l’utopie dans l’anthropocène

Texte publié le 20 février 2017

Anne Frémaux est agrégée de philosophie. Elle est l’auteur d’un essai, La nécessité d’une écologie radicale (Paris, Sang de la terre, 2011) et d’un roman d’anticipation, L’ère du Levant, (éd. Royzz, 2016). Elle effectue actuellement sa thèse de doctorat en écologie politique à l’université Queen’s (Belfast, R.U.) sous la direction du professeur John Barry.

Dans cet article, Anne Frémaux revient sur l’évolution récente du capitalisme et du libéralisme, notamment au sortir des élections présidentielles aux États-Unis. Elle souligne l’urgence d’une politique de décroissance.

Les habits neufs du capitalisme

Le fait pourrait paraître incongru, voire comique, s’il n’était pas tout simplement tragique : Donald Trump vient d’être officiellement investi à la présidence des États-Unis, endossant par là même les habits de chef du pouvoir exécutif et commandant en force des armées de la première puissance économique mondiale. Candidat républicain proclamé « antisystème », le milliardaire a en effet été élu – à revers de tous les pronostics journalistiques et sondagiers – le 9 novembre dernier, attisant par-là même les espoirs les plus fous des extrêmes droites européennes et de leur idéologie simpliste et haineuse. Ce développement récent de l’actualité qui s’ajoute à une longue liste de faits préoccupants – dont le moindre n’est sans doute pas la crise écologique que nous traversons – nous pousse à penser que l’hypermodernité, cette ère caractérisée par une culture hypertrophiée de la consommation et l’emprise systématique du capital sur tous les aspects de notre vie (« économicisme »), n’a toujours que le pire à offrir. En effet, après des décennies de capitalisme ultralibéral et de libre échange dérégulé ayant ravagé socialement, écologiquement, économiquement et moralement nos sociétés, une relève pour le moins effrayante se présente aujourd’hui à nous : celle d’un capitalisme identitaire, nationaliste et fascisant, un capitalisme « patriotique » qui mêle allègrement privatisations économiques et conservatisme social, protectionnisme économique et dérives traditionalistes, xénophobes, sexistes et sécuritaires. Comme le disait Polanyi, « le fascisme [1] est le type même de solution révolutionnaire qui garde le capitalisme intact » [2].

La gouvernance Trump incarne en effet une nouvelle forme de pouvoir politique ayant totalement rompu avec les convenances du « politiquement correct » et l’hypocrisie de l’ordre ancien. Alors que l’État libéral « classique » cherchait à dissimuler le cynisme de ses positions (la défense des marchés) derrière des discours vertueux et généreux sur l’égalité, la solidarité ou les droits des minorités, la nouvelle gouvernementalité se confond désormais toute entière avec le pouvoir capitaliste dans ce qu’il a de plus offensif. Comme dans le conte d’Andersen, « le roi est nu » : le pouvoir économique qui nous dirige sans vergogne depuis près de quarante ans se dévoile aujourd’hui dans ses « habits neufs » et tous – y compris parmi les plus complaisants – de s’édifier désormais devant les ravages d’un pouvoir imbécile et suffisant qui s’apprête à (finir de) détruire la planète et à dilapider tout résidu de politique sociale. Le projet capitaliste se dévoile désormais dans sa plus grande nudité comme entreprise de destruction massive du bien commun, du tissu social et écologique qui compose les sociétés et de captation de toutes les richesses par une petite minorité d’individus égoïstes et arrogants. En effet, par l’entremise du nouveau président, une poignée de corporations privées au service d’une clique d’intérêts personnels, se sont emparés des institutions démocratiques. Le nouveau capitalisme autoritaire peut désormais s’écrier « l’État, c’est moi » [3]. Tout comme le fascisme des années trente, Trump est en train « d’élargir le pouvoir de l’industrie autocratique à l’État » [4]. En effet, la tentative fasciste, comme le décrit remarquablement Polanyi, « vise à faire de la vie économique l’État même » [5]. Cette domination de l’État par des entreprises privées n’est certes pas un phénomène récent : Obama, tout comme Clinton avant lui, se sont entourés de conseillers provenant de grandes banques d’affaires ; les institutions européennes et en général supranationales sont dirigées par des technocrates venant du marché et y retournant souvent une fois leurs mandats terminés [6]. La victoire de Donald Trump représente en cela, comme l’ont montré de nombreux analystes, autant la victoire du populisme que la défaite d’une ploutocratie moralisatrice se prétendant de gauche. Avec Trump, le cynisme s’installe ouvertement au pouvoir, sans effort de mystification ou d’hypocrisie, ouvrant par là-même la voie à un potentiel réveil des forces progressistes…

Le fascisme, et plus généralement le totalitarisme, qui ont été préparés par la dérive technocratique et anti-démocratique de nos institutions, deviennent aujourd’hui une possibilité ouverte dans nos sociétés dites « libérales ». À l’étouffement de la voix des peuples exercé par un pouvoir exécutif excessif et par une « expertocratie » médiatique rarement contestée, il faut ajouter l’œuvre des acteurs du marché qui évoluent dans une sphère autonome, détachée de la société et qui ne cessent de dénoncer les entraves démocratiques (et sociales) à la « libération de la croissance ». Comme le dit fort bien Alain Caillé, « [l]a vision économique du monde, quand elle devient une fin en soi, dénie aux processus démocratiques le droit de définir un sens et un projet humain » [7]. Il faut enfin grossir ces facteurs économiques et politiques d’un élément social et moral : celui de l’envahissement des relations humaines par un ethos consumériste et utilitaire se nourrissant de puérilités et d’infantilisme, qui prépare fort bien les peuples constitués de pseudo-sujets consommateurs à rallier les rives de la dérive autoritaire [8]. Le capitalisme, avec son cortège de slogans et de mots d’ordre simplistes et propagandistes, n’est-il, pas comme le décrit Lebrun, « le fantôme d’un totalitarisme pragmatique, mou, managérial, qui n’a même plus besoin d’une idéologie pour se soutenir et conquérir la masse (…), la prescription à la jouissance pouvant se faire passer pour l’avènement d’un homme nouveau » [9].

La réponse démocratique et les initiatives sociétales destinées à contrer le processus de désocialisation et de deshumanisation engendré par le capitalisme, s’avèrent aujourd’hui particulièrement cruciales pour le devenir de nos sociétés, afin d’éviter que notre paysage politique ne se réduise à un affrontement binaire « Djihad versus McWorld » [10] . C’est là d’ailleurs le seul point peut-être positif de l’élection américaine : elle ne laisse plus de place à la mystification, l’inertie, l’auto-illusion et appelle à la formation de nouvelles résistances sociales et politiques partout dans le monde.

La « grande transformation » qui est en cours, engendrée par l’impérialisme occidental, la distribution inégale des ressources et la crise écologique et sociale que nous connaissons, peut tout aussi bien revêtir des formes dictatoriales, néototalitaires ou au contraire, démocratiques et progressistes. Nous insisterons, plus loin, sur le fait que la société de l’après-croissance (de l’« a-croissance » ou de la « décroissance ») constitue à nos yeux le seul projet politique actuellement capable de redonner à la politique et plus particulièrement à la gauche, dont le nom est aujourd’hui associé à la capitulation (devant) et la collaboration (avec) les marchés, un sens et un avenir. Comme le résume très bien Dominique Méda, la gauche est en échec presque partout dans le monde parce qu’ « elle a renoncé à mener une politique de gauche » : « Les victimes de la globalisation, ceux qui ont perdu leur emploi ou se trouvent dans des zones de relégation seraient-ils autant tentés par le discours de Marine Le Pen [ou de Donald Trump] si la gauche avait continué à défendre l’égalité, l’augmentation des salaires, le développement de l’Etat-providence, la coopération, la réduction du temps de travail, le partage ? » [11]. Ayant cessé de contredire le libéralisme économique et la logique du profit qui l’accompagne, la gauche de gouvernement n’a plus rien à offrir, à l’exception de discours vertueux sur l’attachement strictement formel aux droits fondamentaux ou sur le nécessaire « courage » qu’il faut pour mettre en place les réformes voulues par la Realpolitik, une politique « réaliste » qui ne signifie rien d’autre que l’abdication des forces démocratiques devant les marchés ou « la fin du politique » comme moteur d’action et de création du possible.

La « trumpisation » du monde ou le désespoir des sociétés de croissance.

L’élection de Trump traduit, certes, la fuite en avant désespérée de populations oubliées et délaissées vers des discours fascisants, simplistes et régressifs, tenus par un « fils à papa » prétendant prendre leurs peurs et leur déclassement social au sérieux, mais elle marque également une nouvelle étape dans la progression du cancer capitaliste et de l’économie « zombie » [12]. En effet, non seulement cette élection semble ratifier la confiance aveugle des masses malmenées par la mondialisation, dans le « managérialisme » et le corporatisme privé, dont le milliardaire est l’incarnation, mais elle manifeste également un nouvel affaissement moral de l’anthropologie sociale déjà délétère portée par la société de marché et consistant dans la recherche exclusive du profit, le déni du collectif et le relativisme moral. Les pulsions primaires de domination (sur les femmes, les étrangers, les fonctionnaires) sont libérées afin d’offrir une compensation libidinale aux nombreuse frustrations créées par la société marchande de concurrence et de performance ; les « outsiders » (les handicapés, ceux qui ne satisfont pas aux normes esthétiques des shows de téléréalité ou ceux qui manquent simplement de « stamina », d’endurance) ne sont désormais plus simplement laissés de côté mais moqués et avilis ouvertement. Plus généralement, l’élection de Trump, en plus de manquer cruellement à la décence ordinaire, marque un pas supplémentaire dans la généralisation de la logique de l’intérêt privé propre au système capitaliste et aux démocraties libérales qui le portent, aucun pan de la société n’étant plus à l’abri du processus de réification et de marchandisation en cours. C’est ce que l’on peut dénommer, avec Latouche « l’omnimarchandisation » ou encore l’impérialisme économiciste. En tant que système économico-idéologique total, Le monstre doux [13] qui discipline les corps et les esprits par la consommation et les normes de performance, poursuit ainsi son travail de mainmise et de conditionnement des masses qui soutiennent de plus en plus l’ordre qui les oppresse, à rebours de leurs propres intérêts. Autrement dit, le capitalisme crée les conditions psychiques de l’aspiration au totalitarisme marchand tout comme au totalitarisme politique (oligarchie ou ploutocratie).

La politique néolibérale a créé un ordre social pétri de contradictions morales et d’impasses logiques : renouvelant la novlangue de 1984, le néolibéralisme a rendu la cupidité « bonne », l’insécurité « nécessaire », le risque individuel et naturel « inévitable » ; il a instauré la rareté comme réalité psychologique permanente dans un monde qui n’a pourtant jamais été aussi riche et opulent [14] : comme le disait déjà Ivan Illich en 1973 dans La Convivialité, « [l]’organisation de l’économie toute entière en vue du mieux-être est l’obstacle majeur au bien-être ». La pauvreté relative (ou le sentiment de manque et de frustration) a en effet principalement remplacé la misère (ou « pauvreté absolue ») dans nos sociétés occidentales de croissance. Les luxes d’hier sont devenus les besoins d’aujourd’hui et l’incessante création de nouveaux désirs laisse aux individus un goût amer d’éternelle insatisfaction. Dans une telle société, on est toujours le pauvre de quelqu’un (pauvreté relative). L’anxiété ainsi que l’insécurité existentielle entretenues par la logique de mise en concurrence, de performance, de « chasse » au statut social et par l’individualisation des risques comme des échecs, permettent de doper la surconsommation comme pratique pulsionnelle et statutaire compensatoire. Tout au contraire, qu’on se le dise, les gens heureux ne font pas de bons consommateurs. Il faut ajouter à cela une réalité plus grave encore : le fait que la pauvreté absolue, mesurée en termes objectifs, répandue depuis longtemps dans les pays du tiers-monde en raison de règles d’échange parfaitement déséquilibrées et injustes (colonialisme et néo impérialisme) augmente elle-aussi dans les pays riches en raison d’une distribution de plus en plus inégale des ressources et d’une monopolisation des richesses par quelques-uns (les fameux 1%). Le système économique dominant fait le lit non seulement de l’injustice environnementale mais aussi de l’injustice sociale.

L’économie néoclassique (et le régime néolibéral qui lui est lié) paraît à tel point incarner aujourd’hui le seul « régime de vérité » (Foucault), s’apparenter à la « vulgate planétaire » (Bourdieu et Wacquant), constituer le langage dominant, voire la grammaire de toute prise de décision politique qu’il est plus facile, comme le dit Slavoj Žižek, d’envisager la fin du monde que la fin du capitalisme lui-même. Cette expression est à prendre au sérieux, non pas tant sur le mode du constat lénifiant qui évoque « la fin de l’histoire » à laquelle conduirait l’alliance de la démocratie et du marché, mais plutôt sur le mode critique du cri d’alerte. Si rien n’est fait pour surmonter cette mythologie qu’est l’économie de croissance capitaliste, alors effectivement, la fin de notre histoire, la fin du monde civilisé tel que nous le connaissons aujourd’hui pourrait bel et bien advenir. Ainsi, en 2008, le rapport du très sérieux journal britannique New Scientist titrait : « La folie de la croissance économique : comment empêcher que l’économie ne tue la planète ? » (The Folly of Economic Growth : How to Stop the Economy Killing the Planet ?) . En 2009, Hervé Kempf intitulait l’un de ses essais, « Pour sauver la planète, sortez du capitalisme ». Isabelle Stengers, dans Au Temps des catastrophes (2000) nous met en garde : « [a]ujourd’hui ceux qui disent la vanité de la lutte contre le capitalisme disent : « La Barbarie est notre destin » » [15].

En naturalisant et en fétichisant les marchés, l’imaginaire capitaliste ne se contente pas de décrire ou d’analyser les mécanismes à l’œuvre dans le réel : il crée activement le monde dans lequel nous vivons et les (pseudo)sujets qui le composent. Grâce à ce travail proprement « idéologique » au mauvais sens du terme (en tant que porteur de croyances trompeuses), nous en venons dès lors à oublier que ces chiffres et ces évaluations quantitatives dont nous afflige quotidiennement la messe des journaux internet, télévisés et radiophoniques (les taux de croissance, d’endettement, de chômage, etc.) ne sont pas des faits de nature mais des réalités entièrement créés de manière contingente par des forces arbitraires. De même, l’homo oeconomicus, cet individu égoïste, calculateur, ne songeant qu’à maximiser ce qui lui est utile, est loin d’épuiser à lui-seul la substance du genre humain et apparaît davantage comme un produit de la société de marché capitaliste que comme une vérité anthropologique établie [16]. La croissance, quant à elle, sacro-saint Graal de l’économie capitaliste (elle-même intrinsèquement fondée sur l’accumulation et le système d’endettement) peut être définie comme un mythe. Comme le dit Tim Jackson, « [c]haque société s’accroche à un mythe qui l’anime. Le nôtre est le mythe de la croissance économique » [17] Pour les écologistes conséquents, la critique de la croissance est toujours allée de soi : une croissance infinie dans un monde fini, clos et matériellement fermé, est depuis longtemps dénoncée comme une aberration géophysique, défiant les lois de la thermodynamique [18] . Cette aberration démontre la déconnexion de l’économie dominante par rapport à la vie matérielle réelle. Comme Polanyi l’avait admirablement décrit dans son ouvrage de référence, La Grande Transformation (1944), l’économie marchande s’est en effet peu à peu « désencastrée » (disembedded) des relations avec son environnement social et naturel pour devenir un domaine autonome et abstrait qui soumet la société à ses impératifs absurdes (« absurdes » au sens de « sourds » à la réalité) :

« [L]a maîtrise du système économique par le marché a des effets irrésistibles sur l’organisation tout entière de la société : elle signifie tout bonnement que la société est gérée en tant qu’auxiliaire du marché. Au lieu que l’économie soit encastrée dans les relations sociales [et écologiques], ce sont les relations sociales [et écologiques] qui sont encastrées dans le système économique (…) [U]ne fois que le système économique s’organise en institutions séparées, fondées sur des mobiles déterminés et conférant un statut spécial, la société doit prendre une forme telle qu’elle permette à ce système de fonctionner suivant ses propres lois. C’est là le sens de l’assertion bien connue qui veut qu’une économie de marché ne puisse fonctionner que dans une société de marché » [19].

L’économie de croissance capitaliste détruit les liens sociaux vitaux pour l’individu et les écosystèmes indispensables à l’épanouissement de la vie sur terre, vie humaine incluse. Et au-delà d’un certain seuil, la croissance économique devient même malsaine pour l’économie elle-même : c’est ce que le célèbre économiste Herman Daly appelle « la croissance non rentable » (« uneconomic growth ») : « L’économie de la croissance est en échec. En d’autres termes, l’expansion quantitative du sous-système économique [l’économie étant un sous-système de l’écosphère] fait augmenter les coût environnementaux et sociaux plus rapidement que les avantages de la production, ce qui nous appauvrit au lieu de nous enrichir, tout au moins dans les pays à forte consommation » [20].

Selon de nombreuses études [21], au-delà d’un certain seuil, le bonheur ressenti n’augmente pas avec l’augmentation des revenus, voire même diminue. Il est de plus en plus clair que le bien-être s’envolerait si les individus consommaient moins et s’ils consacraient plus de temps à leur famille, à leurs amis, à leurs voisins, à la vie collective, à la spiritualité ou à passer du temps dans la nature. La disjonction entre l’indicateur de progrès véritable, (IPV), l’index de développement humain d’un côté et le PIB des pays développés de l’autre depuis les années 1970 montre que la hausse de l’activité économique marchande réduit le bien-être au lieu de l’accroître. D’autres indicateurs tels que l’empreinte écologique ou l’index « Happy Planet » (HPI) montrent que ce qui reste du monde naturel n’est plus capable de fournir les ressources dont notre économie surdimensionnée a besoin. Les intellectuels, sociologues en tête, ne cessent de dénoncer l’aliénation et l’impasse philosophique, psychologique et sociale d’un monde consumériste devenu « liquide » (Zygmunt Bauman), livré à une temporalité folle (Hartmut Rosa) où la « fatigue d’être soi » et la dépression prédominent (Alain Erhenberg) et où la « culture du narcissisme » (Christopher Lash) détruit tout lien social ; les psychanalystes critiquent la « subjectivité néolibérale » qui produit des individus infantiles, dépourvus de sens des limites et ramenant tout à la jouissance, (Jean-Pierre-Lebrun) … Bref un monde de « pervers » (Charles Melman) où l’autre n’existe qu’en tant qu’instrument potentiel de ma propre satisfaction. En résumé, le progrès associé à la croissance quantitative et à l’ethos consumériste est devenu « sans qualité », dangereux socialement et psychologiquement en plus d’être intenable écologiquement. Cela ne signifie pas pour autant que toute forme de croissance doive être abolie. Elle doit être différenciée et jugée secteur par secteur : il est évident que l’accroissement du nombre de lits dans les hôpitaux ou du nombre d’écoles n’a pas la même valeur que l’accroissement des dépenses d’armement et de marketing. De même, il apparaît clair que la croissance économique doive être redistribuée depuis les pays (sur)développés vers les pays du sud qui en ont grand besoin. Le point cardinal d’une économie d’après-croissance (ou « décroissante ») est la substitution du développement qualitatif à une croissance purement quantitative et déshumanisante (« croissance pour la croissance »).

Une économie d’après-croissance (ou « décroissante ») devrait mener pour le moins à une économie stationnaire. Nos contradicteurs ne manqueront cependant pas de demander ce que nous entendons substituer à la croissance : la stagnation ? L’effondrement ? La régression ? Pour beaucoup, la perspective d’une économie sans croissance paraît étrange ou irréaliste, voire même effrayante. L’idée de progrès est depuis 200 ans associée à celle de croissance, celle-ci constituant le réquisit fondamental d’une économie capitaliste. Comme le dit fort bien Tim Jackson, la dynamique naturelle du modèle capitaliste le pousse vers un ou deux états : l’expansion ou l’effondrement [22]. Toute crise économique dans une économie orientée vers la croissance se traduit par la récession, par des pertes d’emplois, des investissements moindres, des services publics et sociaux qui se délabrent et un déclin général des standards de vie. Et Giorgos Kallis d’ajouter : « le capitalisme sans croissance est sauvage ». C’est cette même crise économique (liée aux contradictions de l’accumulation capitaliste) qui a abouti à l’élection de Trump et au plébiscite d’une voix autoritaire promettant de mettre à bas les contre-pouvoirs démocratiques… Comme l’explique fort bien Serge Latouche [23], la crise économique, qui aurait pu offrir la possibilité de remettre en question un système inopérant et funeste, a au contraire créé un délire obsessionnel autour de la croissance, perçue et présentée (par les médias, les dirigeants, etc.) comme le seul salut à la régression sociale et civilisationnelle que nous sommes en train de connaître . C’est ainsi qu’il semble falloir soigner le mal par le mal : Similia similibus curantur, disaient les latins … irritons les irritations, enflammons les inflammations, doublons le mal, exaspérons-le ! Le concept de décroissance, dans ce contexte, est devenu « illisible », « inaudible » nous dit Latouche : les bons clercs de la pensée unique, le comparent à la « récession » et à la « faillite » annoncée par ce bon Fillon, politicien d’un autre temps, que la droite nous offre aujourd’hui comme candidat à la tête de l’exécutif… gage certain de régression sociale, écologique et économique et d’une perte de temps que nous ne pouvons plus nous offrir. L’univers mental de nos décideurs mondiaux comme de l’immense majorité des économistes est à tel point colonisé par le concept de croissance qu’une décroissance (subie) est désormais appelée « croissance négative » [24]. Le contexte de crise réaffirme sans aucun doute l’imaginaire de la croissance comme idéal progressiste. Ainsi, se faisant l’écho d’un activiste de Podemos engagé dans la décroissance en Catalogne, Giorgos Kallis écrit : « dans la situation actuelle [de crise], on ne peut que parler de croissance » [25].

Reste alors aux apôtres de l’idéologie croissantiste à parier sur l’inventivité humaine pour nous sortir de l’ornière … La crise des débouchés actuelle (ou « crise de la mondialisation ») ouvre la porte à de nouvelles fuites en avant dont l’une – et pas la moindre – est le techno-optimisme (ou « techno-progressisme ») admirablement incarné par la géo-ingéniérie et les rêves de terraformation. Selon ce mode de pensée prisé par les milieux dirigeants et les mass-médias, l’innovation technologique et la science sont considérées comme des moyens suffisamment puissants pour rendre le monde effectivement infini. Se situant dans la continuité du projet prométhéen de domination de la nature, cette vue néoclassique considère l’homme comme une créature susceptible de dépasser toutes les limites données et de recréer le monde selon ses préférences subjectives. On se trouve ici très loin du modèle classique – grec en particulier– où le désir de dépasser les limites du donné était fortement encadré par l’idéal de prudence, la Phronesis. Malheureusement, dans les tragédies grecques, les héros n’apprennent qu’ils sont dans l’húbris, l’excès, qu’une fois la catastrophe advenue. Espérons que nos sociétés contemporaines prennent la voie du bon sens avant qu’il ne soit trop tard. Rien n’est moins sûr.

Techno-optimisme et débouchés capitalistes : les apprentis sorciers du climat

Les capacités technologiques de l’espèce humaine ont permis qu’elle s’adapte à tous les climats et qu’elle se passe de « niche écologique », contrairement à la plupart des animaux qui ne survivent que dans certaines conditions bien définies. Grâce aux progrès technologiques, les conditions de vie ont été considérablement améliorées : les progrès réalisés dans le secteur de la santé, de l’éducation, du transport, de la communication (ou ces technologies portées par l’Éros, l’amour de la vie, comme disait Marcuse [26]) constituent des avancées historiques qui nous procurent aujourd’hui une sécurité matérielle, un confort de vie et une espérance de vie jamais égalés dans l’histoire de notre espèce. Cependant, les innovations technologiques ont aussi un coût et à côté de celles qui ont fait fleurir notre civilisation, figurent aussi celles qui obéissent à Thanatos, à l’instinct de mort. En effet, une partie de notre créativité technologique est gaspillée dans le développement d’armes, de moyens d’extermination et de terreur de plus en plus puissants, sans compter l’innovation mise au service de produits aussi inutiles et nuisibles qu’éphémères (packaging, gadgets, etc.) ou à l’abrutissement, la manipulation et la domestication des masses.

Aujourd’hui, notre puissance technologique est devenue telle que nous sommes en passe de devenir une force géologique capable d’imposer au système terre des changements irréversibles. L’anthropocène ou encore « l’âge de l’homme », un terme introduit par Crutzen et Stoermer en 2000, décrirait en effet notre nouvelle ère, dans laquelle les activités technologiques de l’homme, en entraînant l’éradication à grande échelle de la biodiversité, la modification du climat par l’émission massive de CO2 ou l’érosion des écosystèmes, sont en train de « terraformer », de transformer notre planète à grande échelle. Époque d’emblée exaltante pour certains (par exemple pour les membres de l’inquiétant Breakthrough Institute [27]) elle devrait voir les problèmes environnementaux et sociaux posés par la surconsommation, par le mode de vie et l’économie « croissantistes », résolus par des innovations technologiques révolutionnaires, qui rendraient par exemple notre utilisation des ressources plus efficace ou qui modifieraient notre climat pour l’adapter à nos besoins. On l’aura compris, le techno-optimisme ne doute pas de lui-même et entend révolutionner la science, ou encore tout changer pour que rien ne change… C’est là une attitude que John Barry résume ainsi : « faire marcher le hummer au carburant bio » [28]. L’idéologie philosophique qui préside à ce raisonnement est le cornucopianisme [29], qui interdit d’imaginer des « limites » au pouvoir humain. Son idéologie politique, très en vogue, est la « modernisation écologique ». Les techno-optimistes appartiennent à une école de pensée que John Dryzek [30] qualifie de « prométhéenne » en référence au fameux Titan qui vola le feu à Zeus et qui par là même permit à l’homme de manipuler et de dominer le monde. Selon ce mode de pensée, la technologie, telle la lance d’Achille, sera toujours capable de fournir les solutions aux problèmes qu’elle crée. Cette vision pour le moins attractive du futur est ainsi présentée par Shellenberger et Nordhaus, tous deux membres du célèbre Breakthrough Institute :

« D’ici 2100, presque chacun d’entre nous sera suffisamment riche pour mener une vie libre, créative et en bonne santé. Malgré les affirmations des malthusiens pessimistes, ce monde est non seulement économiquement mais écologiquement possible. Mais pour le réaliser, et pour sauver ce qui reste de l’héritage écologique de la terre, nous devons une fois pour toutes embrasser la puissance humaine, la technologie et la plus grande partie du processus de modernisation » [31].

L’une des extensions radicales de ce techno-optimisme est la recherche actuelle menée dans le domaine de la géo-ingénierie (techniques de modification du climat), secteur qui bénéfice d’un large soutien institutionnel et financier. Les méthodes géotechniques qui visent à « compenser » les niveaux croissants de CO2 sont de deux sortes : les techniques de séquestration du dioxyde de carbone (il s’agirait d’extraire le gaz de l’atmosphère et de le stocker quelque part, dans le sol, la végétation, les océans, ou en couche souterraine). L’autre méthode viserait à refroidir la planète en réfléchissant une grande partie du rayonnement solaire dans l’atmosphère (injection d’aérosols soufrés stratosphériques) [32]. Bien entendu, ces technologies, en plus d’offrir une « solution » au problème climatique, constitueraient une opportunité d’investissement considérable qui permettrait de faire perdurer un peu plus longtemps encore le mythe de la croissance. La question des effets incontrôlés et inconnus à ce jour de telles technologies ou leur aspect centralisé et donc non démocratique, est évacué d’un revers de la main au nom des capitaux en jeu et de l’urgence de la situation. Arguant en effet de l’échec programmé des négociations internationales sur le climat, c’est-à-dire de l’échec de la politique climatique mondiale, ses promoteurs invite la science (et les experts) à prendre la relève. Le mode de gestion capitaliste catastrophique des problèmes climatiques, qui rend leur issue fatale, vient ainsi justifier et légitimer l’utilisation catastrophiste de méga-technologies totalitaires en disqualifiant par avance les solutions non technologiques, démocratiques et soucieuses d’éthique et de justice sociale, telles que celles proposées par la décroissance. Après tout, les états d’urgence s’accommodent mal de la démocratie.

Notre modernité industrielle s’est fondée sur l’utopie d’un progrès technique et humain illimités et sur la croyance en l’abondance infinie d’une nature pourvoyeuse de ressources qui alimenterait sans fin une vision exclusivement matérialiste et quantitative de la richesse et du progrès. L’hypermodernité a prolongé cet imaginaire en intensifiant le rêve consumériste occidental, conduisant à l’épuisement rapide (et parfois irréversible) des ressources, à la disparition tout aussi rapide (et irréversible) de la biodiversité, au dépassement des seuils acceptables de pollution ou au relâchement de quantités colossales de CO2 dans l’atmosphère qui conduit aujourd’hui au changement climatique que nous connaissons [33].

Dopés par le cynisme, de nombreux hommes politiques et investisseurs considèrent aujourd’hui ces dégradations écologiques comme une source d’investissement en termes d’innovations technologiques ou encore, comme une nouvelle source de croissance. La nature est déconstruite, reconstruite et transformée en marchandise capable de circuler dans le circuit des échanges. Cette idéologie techno-béate de l’anthropocène participe directement du projet néo-libéral qui consiste, comme le résume très bien Christophe Bonneuil, à « faire du système Terre tout entier un sous-système du système financier ». Les anthropocénistes heureux (ou techno-optimistes) célèbrent ce nouvel âge de l’homme en nous annonçant tambours battants « la fin de la nature » : l’homme a réalisé le rêve de la modernité en s’arrachant à la nature au point de la faire disparaître. Il apparaît dès lors normal de s’atteler à remplacer les processus naturels par des procédés technologiques : arbres en plastique, climats artificiels, et pourquoi pas – comme dans le célèbre roman de Philip K. Dick [34]– animaux et insectes artificiels. Nous serions désormais en mesure de piloter et de modifier la planète grâce à notre technoscience. Cette pensée post-environnementale et constructiviste, largement inspirée par Bruno Latour, nous invite à aimer nos monstres (la pollution, le changement climatique, les risques nucléaires etc.) pour ne pas rééditer l’erreur de Frankenstein, mort d’avoir repoussé sa créature. Après tout, ne sommes-nous pas nous-mêmes des « monstres », c’est-à-dire des êtres socio-technico-économiques ? La voie est ainsi ouverte au scénario transhumaniste qui entend mêler l’homme à la machine afin de surmonter ses déficiences biologiques ou de s’adapter à un monde écologiquement dévasté [35].

Dystopie urbaine ou société de sobriété : deux imaginaires en compétition pour le futur.

La science-fiction a largement anticipé les enjeux écologiques que nous connaissons aujourd’hui : pollution, surpopulation, guerres énergétiques, aliénation technologique etc. Afin de décrire la situation qui se profile et face aux limites rencontrées par les sciences sociales pour décrire les risques liés à l’accélération technologique et au drame écologique, ce genre littéraire trop souvent méprisé peut apparaître comme un outil précieux de réflexion. En effet, comme l’explique Yannick Rumpala, grâce à l’imaginaire romanesque, on peut trouver des pistes de compréhension du réel et mieux penser l’évolution du monde actuel [36]. La SF, en effet, constitue un magnifique réservoir d’expériences intellectuelles permettant de décrire des scénarios apocalyptiques mais aussi d’autres modèles alternatifs moins pessimistes. Nous avons déjà évoqué le roman de Philip K. Dick qui a inspiré le fameux Blade Runner de Ridley Scott et qui décrit de manière noire un monde futur où les systèmes écologiques ont été remplacés par des constructions technologiques. Cet ouvrage, tout comme le film qui en est issu, illustrent le scénario catastrophiste d’un écocide planétaire survenu en raisons de guerres mondiales et d’un capitalisme sauvage ayant tout exploité et tout détruit sur son passage. Les individus y expérimentent des conditions de vie terribles (pollution, pluies acides, surpopulation etc.) et un vide spirituel qui rend leur existence dénuée de sens et de joie. Tout comme dans Neuromancer de William Gibson, qui décrit un monde technologique dans lequel les humains se sont transformés en « post-humains » (cyborgs), les thèmes de la perte et de l’évasion sont fondamentaux : perte de la nature et désir d’évasion (physique) vers des colonies spatiales ou (mentale) vers des hallucinations créées par le cyberespace. Les deux films présentent une dystopie urbaine suffocante où les animaux et toute trace de nature ont disparu ; un monde artificiel où les corporations capitalistes et les organisations militaires règnent sans scrupules. En bref, le cauchemar d’un monde capitaliste avancé (« late capitalism ») marqué par le techno-fétichisme et le post-humanisme. Le « cyber-punk » [37], genre affilié à la science-fiction né au milieu des années 80, s’attache en effet à peindre les effets délétères des avancées technologiques et scientifiques ainsi que les dérèglements sociaux qui les accompagnent. Loin de décrire un univers fantasmagorique irréel, ce genre littéraire cherche à dessiner, à partir du présent, l’avenir proche de nos sociétés. Comme l’écrit Fredric Jameson, la science-fiction est « une conscience historique distincte par le futur plutôt que par le passé » [38]. Le cyber-punk est en ce sens un signal d’alarme contre l’avenir sombre que l’humanité est en train de construire. La science-fiction ne prédit pas avec certitude où nous allons mais ouvre des possibilités pour notre imagination, nous aide à penser l’impensable, ou, comme le mentionnait Bradbury lui-même, permet de décrire le futur afin d’éviter qu’il n’advienne…

Mais à côté des scénarios pessimistes de la science-fiction, on trouve aussi des œuvres d’inspiration utopique qui permettent de restaurer une part d’imaginaire porteuse d’espérance. Par exemple, Ernest Callenbach dans Ecotopie (1978) décrit la vie d’États de la côte ouest américaine s’étant séparés du reste des États-Unis pour échapper au productivisme (on peut penser aux velléités sécessionnistes actuelles de la Californie). Les technologies maitrisables y sont favorisées, le travail réduit, le recyclage généralisé, les modes d’organisation décentralisés et réappropriées collectivement. Une autre figure paradigmatique de la vie « autogérée » est à trouver dans Les Dépossédés (1974) de Ursula Le Guin qui oppose deux planètes dans un futur plus ou moins lointain : Urras, où règnent le matérialisme et la prédation et Anarres, où des principes libertaires et coopératifs sont mis en place pour faire face à la rareté des ressources. Dans L’Ère du Levant (2016) [39] roman d’anticipation et de science-fiction, je fais également cohabiter deux mondes que tout oppose : celui de la Confédération des Cyborgs, où la révolution transhumaniste progresse et le territoire du Levant, mis à l’écart du progrès technologique par son faible champ électromagnétique. Le premier univers n’a survécu aux épidémies, aux crises sociales, démographiques, migratoires et écologiques qu’au prix d’un usage totalitaire de la technologie. La Confédération gère ses centres urbains selon un idéal posthumaniste et eugéniste qui permet à la portion congrue de sa population composant l’élite d’avoir accès aux augmentations technologiques faisant d’eux des êtres supérieurs (les cyborgs). Les injections régulières d’aérosols sulfatés dans la stratosphère [40] polluent les zones non protégées du territoire confédéral qui sont livrées à elles-mêmes pour survivre tout en aggravant la situation dans toutes les autres parties du globe, au point de créer des foyers de révolte permanents contre lesquels la confédération est constamment en guerre. Face à l’inefficacité des méthodes utilisées et au coût énergétique des globes climatiques qui protègent les grandes métropoles contre la pollution et le réchauffement climatique, la partie dirigeante de la société confédérale opte pour la poursuite du rêve transhumaniste qui permettra de « télécharger » des consciences sur des supports matériels capables de survivre dans des conditions écologiques extrêmes et de partir à la découverte de l’espace, seule échappatoire disponible pour une humanité ayant détruit son environnement et transformé une terre autrefois vivante en désert.

Si la dystopie techno-optimiste d’un monde inégal et non-démocratique semble assez facile à anticiper, en revanche, de l’autre côté du spectre, la société de sobriété voulue par la décroissance offre un horizon de sens qu’il est plus difficile de saisir dans le détail puisqu’il n’y a pas, comme le dit Latouche, de « solution clé en main réalisable de façon technocratique ». C’est là d’ailleurs le propre des innovations sociales que de mettre en commun l’énergie créatrice et imaginative des collectifs, afin de déployer de nouvelles façons de vivre ensemble, des nouvelles façons de gouverner et d’être gouverné, de nouvelles façons de penser ou d’organiser la société et l’économie. Ursula Le Guin, à travers la description d’Anarres, nous offre une description possible de ce que serait une société frugale autogérée, tout en échappant aux travers d’une vision purement idyllique. De même, dans L’Ère du Levant, j’y décris le peuple de la réserve comme vivant à l’abri de la civilisation confédérée en raison de vents solaires empêchant toute technologie sophistiquée de fonctionner. La vie y est rude et chaque parcelle de végétation est gagnée sur le désert grâce à la solidarité et au système de partage et d’entraide qui constitue le socle de l’organisation sociale. Grâce à leurs efforts communs et à leur persévérance, les hommes se sont peu à peu insérés avec prudence dans un environnement écologique aride et hostile. S’ils pêchent, c’est sans avidité ; s’ils cultivent, c’est avec soin en utilisant des fertilisants organiques et en veillant à la santé des sols. Le vent est utilisé pour produire de l’énergie comme pour se déplacer ; l’eau est rare, récoltée et économisée avec respect. Il n’y a pas de déchet. Tout est recyclé. Il n’y a pas non plus de propriété privée ni de relation de possession dans ce territoire. Cela n’empêche pas pour autant ceux qui le souhaitent d’avoir une relation exclusive avec d’autres individus car les êtres du désert sont avant tout des êtres libres. La vie y est organisée de façon communautaire et nul ne peut survivre sans l’aide des autres. Voyager prend du temps, ce qui laisse aux habitants du Levant la possibilité de méditer, de prier ou de rêver, autant d’activités auxquelles sont initiés les enfants dès leur plus jeune âge :

« Cette façon d’être au monde, qui aurait pu s’avérer problématique dans nombre de sociétés organisées selon des normes d’efficacité technique, était chaleureusement accueillie dans le monde de la Réserve. On y enseignait même la nécessité de « prendre son temps », de s’attarder dans l’ennui ou dans la contemplation des choses ; on encourageait dès le plus jeune âge les enfants à suivre le cours de leur fantaisie, à méditer et à flâner avec nostalgie ou jubilation. En bref, on voulait qu’ils prennent le temps de vivre et de ressentir, de « s’attacher aux merveilles de l’instant » (…) Dans la Réserve, il n’y avait pas d’autoroutes imposées au bord desquelles des êtres abandonnés et relégués regardaient filer le train des événements à pleine allure. Il n’y avait pas de tempo artificiel imposé, pas de désir d’oubli ou d’extase rapide permise par des innovations technologiques incessantes. Chacun suivait son rythme. L’accent était mis sur la relation du corps et de l’esprit face au monde, sur la temporalité de la vie vivante et sur l’importance des chemins de traverse, des vagabondages personnels pour se trouver soi-même ... et le reste avec. » [41].

La réserve n’est pas un paradis : on doit y travailler dur pour survivre mais le lien social et communautaire et la vie spirituelle permettent de surmonter les difficultés. Il n’y a pas de place pour les tempéraments individualistes ou égoïstes, la punition suprême étant l’ostracisme qui transforme la vie de celui qui la subit en enfer. Les décisions sont prises à l’unanimité lors des réunions de conseils et l’avis des anciens n’est que consultatif. Il n’y a bien sûr pas de police, pas de violence physique mais plutôt une rationalité commune et un ensemble de normes plus ou moins énoncées qui attachent chacun à ses devoirs tout en le laissant libre d’agir comme il lui convient. En résumé, il s’agit d’une association volontaire menée aux fins de survie et de bien commun.

Conclusion : la nouvelle gauche doit embrasser la décroissance [42]

À côté des délires prométhéens qui voient dans la rationalité technoscientifique un moyen de prolonger le rêve de toute puissance d’une humanité en réalité fragile et menacée (transhumanisme, géo-ingénierie), une vision très simple et très ancienne, que la mythologie économique dominante continue d’ignorer, est en train de refaire surface : selon elle, la terre est une planète finie aux ressources limitées. Le paradigme prométhéen d’un homme « maître et possesseur de la nature », imaginaire hubristique dont s’est fort bien accommodée la logique capitaliste, est en train de laisser place à la conscience d’une interdépendance complexe entre l’homme et son environnement. Cette nouvelle vision impose une posture de prudence face à des phénomènes et des boucles de rétroaction qui nous dépassent (le « retour de Gaia »). Ainsi, comme le montre une étude prospective de 2014 [43], le courant anthropocentrique traditionnel fondé sur une conception de l’homme au centre de l’univers régresse peu à peu, parmi les courants de valeurs des européens, au profit d’une conception écocentrique qui considère la survie et l’épanouissement humains comme intimement liés à son environnement naturel. Cette vision proprement « postmoderne », au sens où elle aurait dépassé le récit de domination et de contrôle techniques hérité de la modernité, est celle que l’on peut associer à la décroissance. Elle implique une attitude humble et prudente et de nouvelles façons de se représenter l’agir humain. Cet engouement pour la décroissance est également attestée par une enquête récente effectuée par l’obsoco (l’observatoire de la société et de la consommation) qui place la décroissance en tête des utopies pour le futur [44]. La décroissance aurait-elle fait son entrée sur le marché des idées au point d’apparaître comme la nouvelle utopie dont l’imaginaire collectif pourrait s’emparer ? Si l’on y réfléchit bien, la question fondamentale qui nous traverse tous, est la question du « bien vivre », c’est-à-dire une question de nature sociale, psychologique ou spirituelle à laquelle la technologie ne peut apporter de réponse. Dès lors, ce que nous devons apprendre à gérer, ce n’est pas la planète, ni même le climat mais bien plutôt notre relation à nous-mêmes, aux autres et à la terre. Ce n’est pas d’une hominisation grandissante que nous avons besoin (ce que suggère le terme « anthropocène ») mais plutôt d’une humanisation approfondie de l’humanité et cela, aucune prothèse technologique - pas même une app - ne pourra nous l’offrir.

La nouvelle gauche humaniste (celle qui remplacera le libéralisme démocrate moribond) sera une gauche écologiste décroissante (« a-croissante ») ou ne sera pas. Comme l’ont très bien montré les premiers théoriciens de l’école de Francfort (Adorno, Horkheimer ou Marcuse), l’instrumentalisation de la nature ouvre la voie à l’instrumentalisation de l’homme, en raison du primat de la logique utilitaire, qui finit par gagner tous les aspects de la vie vivante. Le combat social et le combat écologique vont de pair. Citant l’essai éponyme de Naomi Klein, on peut effectivement dire que la dégradation environnementale « change tout » [45] … Pour la gauche aussi. Il est donc urgent que celle-ci se libère de l’imaginaire de la croissance, qu’elle s’ouvre à nouveau aux utopies pour reprendre le chemin du combat émancipateur et progressiste. La gauche n’a plus les moyens de s’épuiser à réaliser d’une autre façon les vieux rêves : ce sont les rêves eux-mêmes qu’elle doit changer (S. Žižek).

Cependant, le terme d’« utopie » a lui aussi quelque chose de mystificateur dans la mesure où il décrit ce qui n’a pas et ne peut avoir lieu. Qualifier la décroissance d’« utopie », c’est l’élever au rang des idées sympathiques mais irréalisables. N’oublions pas à ce titre que ce sont les partisans de la croissance, ceux qui rêvent d’une croissance infinie dans un monde fini, qui sont les vrais idéalistes [46]. La décroissance est un projet social-historique qui peut être effectivement réalisé et dont rien ne prouve qu’il soit impossible. Comme le disait Castoriadis au sujet du projet d’autonomie, « [s]a réalisation ne dépend que de l’activité lucide des individus et des peules, de leur compréhension, de leur volonté, de leur imagination. » [47]. Et j’ajouterai également … du courage des élus et des citoyens de gauche ainsi que de leur opiniâtreté à soutenir un agenda post-croissance (ou décroissant) tout en soulevant la question centrale aujourd’hui : « comment réussir sans croissance ? ».

Quelle que soit la raison pour laquelle nous accepterons le scénario « décroissant » ou « a-croissant » (raison scientifique, politique, spirituelle, démocratique, ou en vertu du bien commun…), nous devrons accepter de réfléchir avec lucidité et modestie à notre place dans le monde. Nous devrons cesser de nous percevoir comme des conquérants « en guerre contre la nature » mais nous considérer plutôt comme des membres à part entière du monde vivant. L’homme n’est pas le maître et possesseur de la nature mais une créature vulnérable, incapable de prévoir la portée complète de ses actions et qui dépend d’écosystèmes complexes aux ressources limitées pour survivre. Les rêves prométhéens de terraformation, de transhumanisme ne sont qu’un autre moyen, issu de l’optimisme technicien, pour différer la nécessité du changement radical qui doit aujourd’hui s’opérer. En gagnant du temps, le capitalisme prépare malheureusement la voie de sa propre continuation par d’autres moyens. L’ère industrielle, commencée il y a un peu plus de deux cents ans, qui a donné lieu à ce que l’on nomme aujourd’hui « l’anthropocène », n’a pas été une époque « normale » mais une exception dans l’histoire de l’humanité au cours de laquelle l’homme a consommé les ressources accumulées par la terre durant des millions d’années. Aujourd’hui, comme le disait Castoriadis, « la fête est finie ». L’atterrissage du côté de la décroissance est inéluctable. A nous de voir si nous voulons un atterrissage en douceur, si nous voulons faire de cette situation un scénario d’effondrement ou au contraire une opportunité prudemment anticipée et contrôlée. Désirée ou forcée, anticipée ou subie, la décroissance sonne vigoureusement à nos portes.

NOTES

[1Nous utilisons ce terme afin de décrire les aspects politiques et idéologiques de la campagne Trump qui ne présument pas pour autant de sa gouvernance réelle, la constitution américaine disposant de nombreux contre-pouvoirs destinés à préserver les institutions démocratiques.

[2Karl Polanyi, Essais de Karl Polanyi, Paris, Seuil, 2008, p. 427

[3Le capitalisme autoritaire s’affranchit des contraintes exercées par la démocratie ou encore par les citoyens (« revendications d’en bas »). Pour l’analyse de la transformation du néolibéralisme en capitalisme autoritaire, voir http://www.truth-out.org/news/item/35331-trump-s-popularity-and-the-rise-of-authoritarian-capitalism

[4Voir Karl Polanyi, Op. Cit. p.439

[5Ibid. p.440

[6Cf. Mario Draghi, ancien patron de la BCE, qui occupait le poste de vice-président pour l’Europe chez Goldman Sachs, la célèbre banque d’affaire américaine, au moment où celle-ci aidait la Grèce à maquiller ses déficits afin d’entrer dans la zone euro. Plus récemment, Manuel Barroso, ex-président de la commission européenne vient d’être engagé par la même sulfureuse banque. Ce ne sont pas des cas isolés, loin de là, à tel point qu’on peut légitimement se demander si l’Europe n’est pas aux mains de la finance américaine.

[7Karl Polanyi, Op. Cit., Postface, p. 581

[8Selon un sondage exclusif Ifop pour Atlantico réalisé fin octobre dernier, 67% des Français estiment qu’il faudrait que la direction du pays soit confiée à des experts non élus qui réaliseraient les réformes nécessaires mais impopulaires, et 40% seraient favorables à l’arrivée d’un pouvoir politique autoritaire. http://www.atlantico.fr/decryptage/sondage-choc-attirance-francais-pour-gouvernement-technocratique-non-elu-ou-autoritaire-jerome-fourquet-christophe-voogd-vincent-2418641.html/page/0/1

[9Jean-Pierre Lebrun, Un monde sans limite, Toulouse, Éres, 2011, p.18. Voir aussi sur ce thème, Dany Robert Dufour, Le divin marché, la révolution culturelle libérale, Denoël, 2007.

[10Benjamin Barber, Djihad versus McWorld. Mondialisme et intégrisme contre la démocratie, Paris, Desclée de Brouwer, 1996.

[11Dominique Méda, « L’écrasante responsabilité de la gauche dans la victoire de Donald Trump, » Le Monde, « Idées » 12/11/2016 http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/11/13/l-ecrasante-responsabilite-de-la-gauche-dans-la-victoire-de-donald-trump_5030326_3232.html

[12Quiggin, J., Zombie Economics - How Dead Ideas Still Walk Among Us, Princeton University Press, 2010. Disponible sur internet : https://eldivandenerdas.files.wordpress.com/2011/12/zombie-economics.pdf

[13Raffaele Simone, Le Monstre doux. L’Occident vire-t-il à droite ? Paris, Gallimard, 2010 - Dénomination que l’auteur emprunte à Tocqueville lorsque celui-ci décrit le despotisme auquel sont condamnés les sociétés démocratiques, in De la Démocratie en Amérique [1835-1840], Œuvres, Paris, Gallimard, « Bibl. de la Pléiade », vol. II, 1992, pp.834 sq.

[14Il ne faut pas oublier que « l’absence de croissance » dans nos économies développées désigne l’absence de « croissance de la croissance » et non d’augmentation de la richesse en valeur absolue. Sur l’aspect négatif des taux de croissance depuis 50 ans, voir Bourcade, K. et Herzmann, K. « The misunderstanding of growing growth » https://co-munity.net/conference2014/science/content/misunderstanding-growing-growth>

[15Isabelle Stengers, Au temps des catastrophes, résister à la barbarie qui vient, Paris, La découverte « les empêcheurs de tourner en rond », 2000, p. 62

[16Marx, Weber et Polanyi sont des penseurs qui ont particulièrement déconstruit la pseudo « naturalité » de l’Homo oeconomicus défendue par exemple par Hayek. Pour Marx, l’être générique de l’homme, c’est la socialité et non le rapport économique, que doit permettre d’accomplir le communisme terminal. Pour Weber, ce type d’humain particulier est le fruit d’une révolution religieuse (le protestantisme) qui inverse les voies du salut et permet la rationalisation et la systématisation du capitalisme. Pour Polanyi, c’est la naissance d’une économie de marché autonomisée qui aboutit à la marchandisation des relations sociales. Dans tous les cas, l’Homo oeconomicus est le fruit de choix politico-économiques et non une réalité anthropologique naturelle. Les travaux de l’éthologue Franz de Waal sur le monde animal montrent à quel point les espèces survivent en s’appuyant sur des attitudes de solidarité.

[17« Every society clings to a myth by which it lives. Ours is the myth of economic growth » in Prosperity Without Growth : The transition to a Sustainable Economy, London, Sustainable Development Commission, 2005, p. 5.

[18Si la dette des ménages et des États est une donnée « fictive » (qui pourrait être balayée des systèmes comptables), en revanche, la dette écologique concerne une réalité bien tangible. À ce titre, l’endettement à l’égard de la planète et des générations futures est le problème majeur de notre monde. Le 08 août 2016 a été « le jour de surconsommation de la terre » (World Overshoot Day) ou « jour de la dette écologique » : ce jour-là, l’humanité a utilisé toutes les ressources générées par la nature pour l’année et a commencé à consommer le capital de la terre ou encore le « capital terre » des générations futures.

[19Karl Polanyi, La Grande Transformation, Paris, Gallimard [1944] 1983, p.88

[20Daly, Herman E., A Steady-State Economy, Sustainable Devlopment Commission, 2008, p.2 http://www.sd-commission.org.uk/data/files/publications/Herman_Daly_thinkpiece.pdf

[21Entre autres, Diener, E. and M.E.P. Seligman, « Beyond Money - Toward an Economy of Well-Being », in Psychological Science in the Public Interest, 5(1), 2004 ; Lane, R.E., The Loss of Happiness in Market Democracies, New Haven, CT:Yale University Press, 2001 ; Jackson, T., « live Better by Consuming Less ? Is There a Double Dividend in Sustainable Consumption ? » in Journal of Industrial Ecology 9(1-2), 2005 ; Frey B.S., and A. Stutzer « What Can Economists Learn from Happiness Research ? », in Journal of Economic Literature 40, 2002 ; etc.

[22Tim Jackson, Prosperity without Growth : Economics for a finite planet, London, Earthscan, 2009, p.64.

[23https://comptoir.org/2015/10/05/serge-latouche-la-croissance-est-morte-dans-les-annees-1970/

[24Voir à ce sujet, l’article de Mathias Couturier, « croissance négative ou décroissance… » in Reporterre, 6 mai 2009 https://reporterre.net/Croissance-negative-ou

[25https://newint.org/features/web-exclusive/2015/11/05/left-degrowth/

[26Herbert Marcuse, Eros et Civilisation, Contribution à Freud, Paris, éd. De Minuit, 1963.

[27http://www.thebreakthrough.org

[28Une grande partie de ces développements est inspirée de l’article de John Barry « Bio-Fuelling the Hummer ? » Transdisciplinary thoughts on techno-optimism and innovation in the transition from unsustainability » in Byrne E., Mullaby G. Sage, C. (eds) Transdisciplinary Perspectives on Transitions to Sustainability, London, Routlege, 2016, pp.106-123.

[29Le cornucopianisme, du latin « cornu copiae », corne d’abondance, est la croyance en des ressources illimitées et en des innovations permanentes qui permettront de toujours résoudre les problèmes rencontrés par l’humanité — épuisement des ressources (minérales, animales ou végétales), démographie infinie (croissez, multipliez), impact écologique et climatique du développement humain, etc. (linguee).

[30John Dryzek, The Politics of the Earth, New York, Oxford University Press, 1997.

[31Shellenberger, M. and Nordhaus, « Evolve : The case for modernisation as the road to salvation », in Breakthrough Journal, 2, 2011, p.14.

[32Pour plus de détails, voir C. Hamilton, Les Apprentis Sorciers du climat. Raisons et déraisons de la géo-ingénierie, trad. fr. Cyril Le Roy, Paris, Seuil, collection « Anthropocène », 2013.

[33Selon C. Bonneuil, l’espèce humaine aurait déversé 1400 milliards de tonnes de CO2 dans l’atmosphère. C’est pour cela que l’on parle d’un changement climatique anthropogénique ou encore causé par l’activité de l’homme. Voir Christophe Bonneuil, « L’Anthropocène est ses lectures politiques » in Les possibles, N° 03 Printemps 2014.

[34Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? (1968)

[35L’idée de modifier génétiquement l’être humain afin qu’il puisse s’adapter à un climat dégradé est développée dans Liao, S. M., Sandberg, A. & Roache, R. (2012). ‘Human engineering and climate change’. Ethics, Policy & Environment, 15(2), 206-221.

[36« La science-fiction au secours de l’écologie » <https://yannickrumpala.wordpress.com/2014/02/14/la-science-fiction-au-secours-de-lecologie/>

[37« Cyber » : en raison du cadre - généralement un univers apocalyptique, écocidaire où règnent le techno-fétichisme et le post-humanisme et « punk » car les personnages centraux sont souvent des anti-héros qui luttent contre le pouvoir de cyniques multinationales. Les héros y sont imparfaits tout comme le monde dans lequel ils évoluent.

[38« Science Fiction is ’a distinctive historical consciousness by way of the future rather than the past’ ». Fredric Jameson cité dans Lance Olsen, ’Review Essay : Virtual Light’, Postmodern Culture, 4, 2, 1994 http://muse.jhu.edu/journals/postmodern_culture/v004/4.2r_olsen.html

[39Anne Frémaux, L’ère du Levant, éd. Rroyzz, 2016. Il s’agit d’un récit d’anticipation décrivant le « rêve » transhumaniste d’augmentation et de perfectionnement de l’être humain par la biologie génétique et les technologies d’augmentation. Le scénario techniciste (transhumanisme, géo-ingénierie, nouvelles techniques de reproduction, etc.) y est mêlé au scénario d’une forme possible – pas forcément utopique – de décroissance.

[40Il s’agit là d’une idée très sérieuse suggérée par le prix Nobel Paul Crutzen.

[41Anne Frémaux, L’ère du Levant, éd. Rroyzz, 2016, p. 96

[42Voir l’article de Giorgos kallis « The left should embrace degrowth » https://newint.org/features/web-exclusive/2015/11/05/left-degrowth

[43Étude conduite par le Commissariat général au développement durable (CGDD) « Penser autrement les modes de vie à horizon 2030 »

[44http://www.lobsoco.com/3-scenarios-pour-une-utopie/

[45Naomi Klein, This Changes Everything : Capitalism vs. the Climate, Simon & Schuster Paperbacks, New York, 2014.

[46Voir Anne Fremaux, La nécessité d’une écologie radicale, chap. 1 « Les idéalistes ne sont pas forcément là où l’on croit » Paris, éd. Sang de la terre, 2011, pp. 27-43. Il existe d’ailleurs déjà de nombreuses propositions politiques concrètes inhérentes au projet de décroissance qui permettraient de construire la société de l’après-capitaliste : les plafonds de carbone, la dotation inconditionnelle d’autonomie, le revenu maximum acceptable (RMA), la taxation des capitaux, le moratoire sur les pratiques extractives, la réduction du temps de travail, l’audit de de la dette, la récupération des biens communs ainsi qu’une restructuration radicale du système fiscal où la libération de carbone deviendrait, à la place du revenu, la source d’imposition…autant de réformes radicales qui suggèrent une transformation systémique et globale de la société. Voir Liegey et al. Un projet de décroissance. Manifeste pour une Dotation Inconditionnelle Universelle (DIA), Paris, éditions Utopia, 2012.

[47Cornélius Castoriadis, Une société à la dérive, Paris, Seuil, p. 17.