Revue du Mauss permanente (http://www.journaldumauss.net)

Alain Caillé

Introduction à la science sociale – Troisième partie – Chapitre VII

Texte publié le 29 janvier 2017

TROISIÈME PARTIE : LA TRADITION SOCIOLOGIQUE

CHAPITRE VII : L’UTILITARISME ET LA NAISSANCE DES SCIENCES SOCIALES MODERNES

Une deuxième vague de modernisation, révolutionnaire, remodèle l’Europe, à peu près entre les années 1750 et le début du XIXè siècle. Le mouvement s’amorce à la fin du XVIIè siècle avec les révolutions hollandaise et anglaise. Il change de nature et d’échelle avec la révolution américaine puis avec la Grande révolution française. Les années 1750 assistent aux tous débuts de la révolution industrielle, et il est possible de dater conventionnellement de 1776, avec la parution de La Richesse des nations d’A. Smith, la naissance des sciences sociales sous leur forme contemporaine. Des sciences sociales proprement dites. Rassemblons en trois traits ce qui fait la spécificité des discours qui commencent alors à apparaître.

1°) Les sciences sociales, qui se disent d’ailleurs d’abord sciences de l’homme (Hume), ne cherchent plus tant à penser les sociétés telles qu’elles devraient être qu’à les décrire telles qu’elles sont. Les théories du contrat social se satisfaisaient de dessiner un idéal sans s’embarrasser de souci du réalisme. ’Écartons d’abord tous les faits’, écrivait Rousseau. Les nouvelles sciences, inscrites dans la perspective d’un divorce primordial entre le positif et le normatif, entre le is et le ougth to (Hume) vont tenter de penser la réalité même. Non qu’elles renoncent à l’idéal d’énoncer des normes. Mais cela, à leurs yeux, ne sera possible qu’en un temps second, subordonné à l’analyse positive préalable.

2°) Ce basculement des relations entre positivité et normativité — la positivité devenant hiérarchiquement première et englobante par rapport à la normativité - va de pair avec une mutation moins bien repérée mais plus décisive, au fond. Depuis Socrate, la philosophie, raisonnait du point de vue d’une possible et souhaitable création ex nihilo des règles du jeu social par un législateur originel, par un monarque, par le prince ou par les futurs sociétaires assemblés en vue de définir les termes du contrat social. Supposant que les sociétés s’instituent politiquement, elle se voulait la conseillère du souverain ou du prince instituant. Désormais va apparaître et s’imposer l’idée que la société existe indépendamment du pouvoir politique, autrement dit qu’il existe une société civile (Ferguson) distincte de la société politique, et qu’elle se tient d’elle-même, qu’elle est dotée d’auto-consistance.

En quoi consiste cette auto-consistance de la société civile ? À cette question il sera donné pendant deux siècles, deux grands types de réponses dont chacun constituera le noyau des deux grandes disciplines rivales des sciences sociales, l’économie et la sociologie (à laquelle on peut ici rattacher l’ethnologie et en partie l’histoire). Les économistes poseront que la matrice de la société civile s’organise à partir de la nécessité de satisfaire les besoins matériels. Les sociologues tiendront que le rapport social existe par lui-même, au-delà du besoin des économistes et indépendamment de la sphère du pouvoir et du politique. Mais ils auront du mal à préciser ce que cela peut bien signifier et impliquer.

3°) Le troisième trait qui caractérise les discours nouveaux réside dans l’abandon définitif de l’idéal antique de la quête de la vertu ; bien écorné déjà, il est vrai, par Machiavel, Hobbes, Mandeville et même Montesquieu. Les philosophes antiques, malgré leur point de départ franchement hédoniste-eudémoniste, voire utilitariste, concluaient tous, par une voie ou par une autre, que la recherche de l’utile doit se traduire en quête de la vertu. Les modernes effectueront le cheminement inverse, en traduisant tout d’abord vertu par utilité puis en oubliant définitivement la question de la vertu. Dans ce cheminement, le système utilitariste de Bentham, au sens étroit et précis du terme cette fois, jouera un rôle déterminant. Directement, pour ce qui est de l’économie politique. Indirectement et comme par contraposition pour ce qui concerne la sociologie.

Bentham, l’utilitarisme et la naissance de l’économie politique.

Jeremy Bentham (1748-1832). Il est assez difficile d’évaluer l’impact exact de Jeremy Bentham sur la pensée du XIXème siècle, et plus encore de savoir ce qu’il a réellement dit et pensé. Son influence politique a été considérable en Grande-Bretagne où le radicalisme philosophique dont il est le principal inspirateur aura été à l’origine de toutes les conquêtes démocratiques de la première moitié du siècle. En France, il avait été fait citoyen d’honneur de la première république. L’Europe entière se situe par rapport à lui au XIXème siècle. S’il est plus difficile que prévu d’expliquer en quoi consistait son système utilitariste, c’est que s’il a énormément écrit il a fort peu publié. Et on découvre sans cesse de nouveaux manuscrits qui viennent remettre en cause ce que l’on croyait savoir de sa pensée. Une grande partie de ce qui était connu d’elle durant tout le XIXème siècle, et notamment sur le continent, l’a été grâce aux traductions/publications en français, souvent très librement choisies et interprétées, de son disciple et admirateur suisse, Étienne Dumont. Celles-ci accréditent l’image, qu’a retenue tout le siècle et au-delà, d’un Bentham soucieux de déduire la morale et la justice de la science et de réduire celle-ci à une mécanique du calcul rationnel des plaisirs et des peines légitimant l’intérêt égoïste. Son système, comme le dit au plus près son grand commentateur de la fin du XIXème siècle, Élie Halévy, serait donc une ’dogmatique de l’égoïsme’ [Halévy]. À quoi des lectures contemporaines objectent que le propos de Bentham serait en fait exclusivement normatif et qu’en l’occurrence, l’assimilation du juste à la satisfaction du bonheur du plus grand nombre est intrinsèquement altruiste, et non égoïste, puisqu’elle aboutit à donner autant de poids à toutes les créatures qui, souffrent, même non humaines [Dupuy 1995, Vergara 1995]. Un vaut autant que un. Un être souffrant en égale un autre. L’écologie profonde s’inspire de ce principe [Singer]. D’autres lectures, enfin, inspirées d’un recueil non publié de son vivant, La Théorie des fictions, font de Bentham non pas un matérialiste calculateur vulgaire, mais le premier inventeur d’une théorie moderne du symbolique [Cléro, Laval, Lacan]. Quel que soit l’intérêt intrinsèque de ces discussions, le plus sage est ici d’en rester à une image assez convenue de Bentham — et d’ailleurs largement juste selon nous —, puisque c’est elle qui a pesé effectivement sur l’histoire. Trois points semblent assurés :

1°) Comme Helvétius, dont il se réclame d’ailleurs, et dès le début de son grand œuvre en effet publié et republié par lui, Introduction to the Principles of Moral and Legislations, il pose que ’la Nature a fait en sorte que l’humanité soit placée sous la sujétion de deux maîtres souverains, la peine et le plaisir’ [Bentham, p. 11], mais il ajoute que les plaisirs (et les peines) sont calculables et qu’il est donc possible de fonder scientifiquement sur ce calcul, le principe d’utilité, autrement dit le principe du ’plus grand bonheur de la partie dont on considère l’intérêt’ — la communauté ou l’individu —, et d’atteindre ainsi à la plénitude du bonheur humain ’par le truchement de la raison et de la loi’. Pour Bentham, à la différence de ses successeurs — et en ceci réside la pointe effectivement radicale de son système — tous les plaisirs se valent, qu’ils soient nobles ou vulgaires, et ne se différencient que par leur intensité et leur proximité. Comme la mesure directe en est possible en principe mais pas en réalité, il faut recourir pour les évaluer à la monnaie et à la connaissance du prix des biens qui les satisfont.

2°) On le voit bien, cependant, dès les premières pages des Principles, il existe une tension, irréductible entre le principe d’utilité énoncé depuis le point de vue de l’individu ou selon le point de vue de la communauté. Cette dernière a beau n’être selon lui qu’un corps fictif (a fictitious body), rien d’autre qu’une somme d’individus, il n’en reste pas moins que des individus à leur addition, il y a incommensurabilité et hiatus. Nous voici donc avec deux principes de départ : d’une part, ’dans toute communauté politique, le juste et la propre fin du gouvernement consiste dans le pus grand bonheur de tous les individus dont il est composé, ou disons, en d’autres termes, dans le plus grand bonheur du plus grand nombre’ [Bentham, Consitutional Code, 1820, p. 5]. Mais, d’autre part, ’dans la teneur générale de l’existence, dans chaque cœur humain, l’intérêt égoïste est prédominant (self-regarding interest is predominant over all interests put together)’.

3°) ’Le premier principe, explique Bentham, déclare ce qui devrait être, le second ce qui est’ (p.6, colonne b). Manifestement, ils tirent dans des directions largement opposées. Le seul moyen de les rendre conciliables est de recourir à un troisième principe, qui ’expose les moyens d’accorder ce qui est à ce qui devrait être,’le means-prescribing, or junction-of-interests prescribing principle’, autrement dit à ce qu’Élie Halévy nomme l’harmonisation artificielle des intérêts, par laquelle, comme chez Platon ou comme dans le fantasme de la planification soviétique rationnelle, un législateur parfaitement informé et universellement bienveillant, transforme, grâce à une manipulation judicieuse des peines et des récompenses, les utilités et les plaisirs spontanés des individus, égoïstes nécessairement égoïstes, en plaisir pris uniquement au plaisir du plus grand nombre.

L’utilitarisme et l’économie politique.

En matière d’économie politique, Bentham se déclare disciple de Smith. Mais, de manière réciproque, l’économie politique peut et doit être largement comprise comme la mise en œuvre d’un imaginaire utilitariste, qui excède infiniment le système de Bentham, même si ce dernier l’a porté à sa pointe la plus extrême et incandescente en radicalisant l’idée de la calculabilité des utilités. Le marché des économistes n’est, au fond, que l’extension à l’ensemble de la société du calcul des plaisirs et des peines mené à l’échelle des individus. Il vaut la peine de s’interroger sur le degré de dépendance directe de l’économie politique par rapport à l’utilitarisme benthamien. Trois sources importantes seraient ici à mobiliser : la somme déjà mentionnée d’Élie Halévy, la célèbre Histoire de l’analyse économique de Joseph Schumpeter et, un peu moins connus, Les Fondements de la pensée économique de Karl Pribram. Ces trois ouvrages majeurs sont assez largement concordants et reconnaissent également le poids déterminant de l’utilitarisme sur la science économique. Suivons brièvement Pribram, qualifié par le prix Nobel d’économie F. Von Hayek ’d’homme le plus érudit dans cette discipline, sans exception’ [Pribram,p.XIX]. Pribram, très proche en cela d’Halévy, n’hésite pas à faire entrer l’école classique anglaise (Smith et Ricardo) dans le cadre direct de l’utilitarisme. Au chapitre 9, il présente la doctrine de Smith sous l’intitulé : ’La première version de la doctrine économique utilitariste’. Et il poursuit : ’En 1815 Ricardo se laissa persuader par un ami de Bentham, James Mill, de consacrer toute son énergie à l’étude de l’économie politique’ [p. 145]. Dans ses ’Prolégomènes à une histoire du raisonnement économique’ il précise : ’James Mill amena Ricardo à élaborer une doctrine économique conforme à ces maximes épistémologiques et au ’calcul de la félicité’ suggéré par la version de la philosophie utilitariste présentée par Bentham. Ricardo aborda ce problème à l’aide de l’hypothèse selon laquelle chaque individu est le meilleur juge de ses plaisirs et de ses peines propres ; dans le domaine économique, les plaisirs et les peines s’expriment en gains et en pertes et peuvent être ramenés à un dénominateur commun, un étalon unitaire de valeur ; ’ [Pribram. 597]. Mais l’influence de l’utilitarisme se fait sentir très au-delà de l’école classique anglaise.

À partir des années 1870, la science économique se convertit au marginalisme, développé séparément par Jevons, Walras et Menger. Le principe de l’analyse marginaliste, explique Pribram ’a ses racines dans trois domaines intellectuels différents ... : la philosophie utilitariste, le calcul des probabilités et l’introspection’ (p. 283). Attribuant le premier à Stanley Jevons, le deuxième à Walras et le troisième à Menger, il met l’accent sur l’importance de Hermann H.Gossen (1810-1858), économiste prussien, (rappelée en 1879 par Jevons), et explique : ’Partant du principe utilitariste général selon lequel chaque être humain tend à maximiser son plaisir, Gossen énonça deux grandes ’lois’ qui furent plus tard associées à son nom : 1) le principe de l’utilité décroissante, basé sur le fait que, généralement, l’intensité du désir diminue rapidement lorsqu’il est progressivement satisfait, jusqu’à un point de saturation ; et 2) le principe de la maximisation de la satisfaction des besoins, selon lequel, pour obtenir la plus grande somme possible de ’plaisirs’, l’individu ne doit, en un instant donné, satisfaire qu’une fraction de chacun de ses besoins, afin d’égaliser leurs contributions respectives à l’ensemble de sa satisfaction’ (p. 284).

L’origine de l’œuvre de Jevons [The Theory of Political Economy, Londres, 1871] est explicitement utilitariste et fidèle à Hartley et à James Mill. ’Pour lui (Jevons), la maximisation du bonheur..., pour ainsi dire, l’achat du plaisir à un coût en termes de peine le plus faible possible, est à la base du comportement économique’ [p. 287]. Jevons définissait sa théorie comme ’un mécanisme d’utilité et d’intérêt personnel’ [288]. De même, toujours en Angleterre, Edgeworth admettait comme Jevons le calcul utilitariste des plaisirs et des peines [289]. Aux États-Unis, J.B. Clark s’inscrit dans la même lignée pour aboutir à la conclusion que ’la valeur d’échange des biens sur le marché traduit une ’utilité sociale’ [p. 610]. Et Pribram de conclure :’Même après que le lien étroit entre la philosophie utilitariste et l’économique de l’équilibre ait été considérablement atténué, les grandes écoles anglo-saxonnes, sous l’influence d’A Marshall et de J. B. Clark, ont dans l’ensemble, conservé le cadre ricardien du problème de la maximisation’ (621).

Toutes ces indication sont parlantes, mais peut-être trop timorées encore. Au-delà de l’influence directe, explicite et reconnue comme telle de la doctrine utilitariste canonique, i.e. benthamienne, n’est-ce pas la totalité de la science économique qui est coextensive à l’utilitarisme ? Elle n’est, en dernière analyse, rien d’autre que le noyau dur de l’utilitarisme positif scientifique.

De la sociologie classique. Un type-idéal

{{}}La seule chose sur laquelle s’accordent les sociologues, écrivait Raymond Aron, c’est sur le fait qu’ils ne sont pas d’accord sur ce qu’est la sociologie. Nous espérons d’autant moins parvenir à les réconcilier que cette indétermination (relative) est pour partie constitutive de la discipline. Et d’ailleurs, qui est sociologue ? Beaucoup de ceux que la discipline revendique seraient aisément classables ailleurs. Max Weber, le plus sociologue de tous sans doute avec Durkheim, s’est longtemps proclamé économiste. Tocqueville est plutôt revendiqué par la science politique, G. Simmel ou Max Scheler par la philosophie, et il n’est pas facile de savoir où ranger Marx. Bornons-nous donc à noter que sous l’appellation, inventée par Auguste Comte et qui mêle un mot latin (socius) et un mot grec (logos), on trouve les discours les plus variés : des plus ambitieux, ceux qui prétendent venir après la philosophie et les sciences exactes pour en dire la vérité finale, les parachever et les englober, aux plus modestes, ceux qui ne décollent pas de l’empirisme le plus étroit, appliqué aux objets restreints que veulent bien leur abandonner les autres disciplines. La sociologie se veut tantôt science universelle, tantôt science des restes. Reine ou mendiante.

Mais, ambitieuses à l’excès ou démesurément humbles, toutes les sociologies partagent une commune valorisation de l’empirisme. Là où les économistes se bornent à prétendre énoncer des jugements de rationalité, les philosophes des jugements de valeur ou des jugements de raison, les sociologues, lorsqu’ils sont ambitieux, non seulement visent directement à la production de jugements de réalité, mais, plus encore, se font fort de montrer comment jugements de raison ou de rationalité et jugements de valeur doivent eux-mêmes être compris comme des éléments de la réalité historico-sociale et se trouvent donc en position hiérarchiquement seconde par rapport aux jugements de fait. Caractérisons la sociologie classique — celle qui se développe jusque dans l’après deuxième-guerre mondiale et qui se poursuit plus ou moins aujourd’hui mais sous une forme largement déniée par peur croissante d’afficher de trop grandes espérances -, justement par cette ambition de subordonner la pensée de la rationalité et des normes à la connaissance empirique du réel historique. Au sein de la sociologie classique ainsi repérée, de Saint-Simon à Talcott Parsons ou même Niklas Luhmann, les différences sont considérables entre les écoles et les auteurs. Mais il est possible de montrer comment tous les auteurs ou les systèmes importants se déterminent au premier chef par le rapport critique déterminé qu’ils entretiennent à l’économie politique et à l’utilitarisme. Ce rapport critique se spécifie en quatre traits [Laval, 2 000] :

1°) Tous les auteurs qui s’inscrivent dans le cadre de la tradition sociologique classique prennent au sérieux l’analyse de la modernité donnée par les économistes. Ils adhèrent largement à leur manière de considérer l’économie comme un système de division du travail destiné à satisfaire les besoins matériels. Ou encore, tous prennent au sérieux l’analyse utilitariste d’une société réputée utilitaire. Tous participent donc, à des degrés divers, du paradigme utilitariste. Ils sont par rapport à lui dans une relation d’adhésion.

2/3°) Mais tous également refusent de s’en tenir là. Là où, parce qu’il repose à l’origine sur un hédonisme naturaliste, l’utilitarisme pose que les réponses comme les questions scientifiques et normatives ne font sens que dans le champ de l’utile, la tradition sociologique considère que si l’utilitarisme donne, en effet, une partie de la réponse, il doit lui-même être interrogé et soumis à la question. Ce que l’utilitarisme pose comme naturel et donné, la sociologie le voit comme un construit historique. La sociologie est donc par rapport à l’économie utilitariste dans une relation d’objection et elle vise à un degré d’objectivation et de réflexivité d’un rang supérieur à celui de l’économisme utilitariste. Elle est, en quelque sorte, à la fois une économie généralisée, une anti et une méta-économie. Elle est par rapport à l’utilitarisme dans une relation d’objection qui est en même temps une relation d’objectivation.

4°) Ou encore, à la question du statut de l’autoconsistance de la société (celle du lien social), là où les économistes répondent qu’elle réside dans la satisfaction du besoin, les sociologues posent que la société tient par elle-même ; que le rapport social n’est pas seulement irréductible au politique et à la morale, mais également au besoin. La difficulté de la sociologie réside dans l’identification de la modalité du rapport social (de la socialité) qui permet cette autoconsistance et dont l’évocation lui permet d’espérer dépasser l’économie. Par rapport à elle, elle se veut donc aussi dans une relation de dépassement.

Ce qui est frappant dans l’aventure sociologique, et que nous essaierons maintenant de rendre sensible c’est que tous les sociologues classiques, même Marx, accomplissent un parcours assez voisin. Soucieux comme les économistes, et plus qu’eux encore, d’objectivité et d’objectivation, désireux d’appréhender objectivement le rapport social objectif, ils découvrent au bout du compte que ce rapport n’est rien de matériel, qu’il est au contraire, en un sens qui reste à préciser, d’ordre moral et religieux. Là où l’utilitarisme et l’économie croient avoir affaire au réel même, dont l’utilité serait la concrétisation par excellence, les sociologues voient de l’idéel. À l’idéal de la science de l’utilité et du bonheur, qu’ils partagent largement, ils opposent la perspective d’une science plus ample qui ferait apparaître la science de l’utilité et du bonheur des économistes non plus tant comme une science que, comme une forme de religion, et l’amour de l’utile comme la trace d’un élément idéel primordial constitutif de la société. Ce qui a rendu la tradition sociologique particulièrement fragile et vulnérable, c’est que ses différentes écoles n’ont jamais pu s’accorder sur la manière dont il fallait penser cette racine idéelle première du lien social. Elle n’est pas parvenue à clarifier sa propre tentative de déplacer le champ du questionnement de l’utilitaire au symbolique.

Dans les deux chapitres qui suivent nous mettrons à l’épreuve cette typologie en soumettant la pensée des grands sociologues à une même grille de lecture qui tentera de préciser d’une part leur degré d’adhérence à l’utilitarisme — en distinguant entre relation d’adhésion et relation d’objection —, et d’autre part la façon dont ils entendent le dépasser, d’une part en l’objectivant et d’autre part en le symbolisant [1].

NOTES

[1Nous suivons ici une démarche de lecture amplement développée par Christian Laval dans sa thèse (à paraître). 2015 : Et parue maintenant depuis longtemps sous le titre L’ambition sociologique, d’abord dans la Bibliothèque du MAUSS, aux éditions La Découverte (avec une postface d’A. Caillé), puis dans la collection de poche Folio chez Gallimard.