Revue du Mauss permanente (http://www.journaldumauss.net)

Pour une Nouvelle Sociologie Classique
Alain Caillé & Frédéric Vandenberghe

Texte publié le 17 décembre 2016

Pour une Nouvelle Sociologie Classique

250 pages
ISBN : 9782356874719
Prix de vente public : 20.00€
http://www.editionsbdl.com/fr/books/pour-une-nouvelle-sociologie-classique/552/

Il est grand temps de faire revivre le projet d´une théorie sociale générale... et généreuse. En tant que riposte et alternative à la colonisation des sciences sociales par l´économie néoclassique, nous proposons de reprendre en l’actualisant le projet des grands auteurs classiques, d’Aristote à Marx, de Kant à Habermas, d’Adam Smith à Durkheim et Mauss, de Schumpeter ou Keynes à Polanyi ou Braudel, etc. 

Contre l´orthodoxie néoclassique des économistes et la doxa de la neutralité axiologique des sociologues, nous apellons à une nouvelle synthèse de la sociologie classique, de la philosophie morale et politique et des « Studies ». Si les sciences sociales veulent poursuivre leur travail de reflexivité, il est essentiel qu’elles renouent avec la grande tradition et se conçoivent comme la continuation de la philosophie morale et politique par d’autres moyens.

Si elles ne réussissent pas à se dégager de l’utilitarisme, elles risquent fort de connaître le même destin que les sociétés et les universités – elles ne seront plus une vocation, mais une profession, et en tant que telles une simple extension du Marché et de l’État.


 
Alain Caillé est Professeur de sociologie. Il est notamment l’auteur de : Anthropologie du don. Le tiers paradigme (2000) ; Histoire raisonnée de la philosophie morale et politique, Le convivialisme en 10 questions (2015). Sa notoriété est mondiale.
Frédéric Vandenberghe est sociologue. Il a enseigné dans plusieurs universités en Europe, aux Etats- Unis et au Brésil. Il est professeur de sociologie à l’université de l’Etat de Rio de Janeiro (IESP-UERJ) et dirige le groupe de recherche Sociofilo. En français, il a publié Une histoire critique de la sociologie allemande (1997-1998, 2 vols.), La sociologie de Georg Simmel (2001) et Complexités du posthumanisme. Trois essais dialectiques sur la sociologie de Bruno Latour (2005). 

SOMMAIRE

Avertissement • 7

Livre I • 13
Plaidoyer pour une sociologie néoclassique

Avant-propos ................................................................................................. 15
Chapitre 1
Les quatre fragmentations de la sociologie ........................................ 19
Chapitre 2
Vers une théorie sociale néoclassique ................................................... 29
Chapitre 3
Métatheorie, théorie sociale et théorie sociologique ..................... 39
Chapitre 4
Le destin du marxisme ................................................................................ 49
Chapitre 5
Les constellations des théories de l’intersubjectivité et de l’interdépendance
.................................................................................................... 59
Conclusion .................................................................................................... 71
Bibliographie ................................................................................................ 73

Livre II • 79
La sociologie comme philosophie pratique et morale
(et vice-versa)

Avant-propos ................................................................................................. 81
Chapitre 1
Qu’est-ce que la sociologie morale ? ...................................................... 87
Chapitre 2
De la philosophie à la sociologie ............................................................ 93
Chapitre 3
Pour en finir avec la neutralité axiologique .................................... 101
Chapitre 4
La sociologie comme philosophie pratique ...........................................111
Chapitre 5
« La vie bonne avec et pour les autres dans des institutions justes » 121
Conclusion ...................................................................................................131
Bibliographie .............................................................................................. 133

Avertissement

Alain Caillé et Frédéric Vandenberghe

Il y a malheureusement de fortes raisons de craindre que ce livre, qu’on lira peut-être ou peut-être pas parce qu’on ne se sentira pas a priori concerné, soit mal compris et ne trouve guère les lecteurs auxquels il est destiné. Nous plaidons non coupables, ou alors coupables mais avec de très fortes circonstances atténuantes. Des circonstances qui tiennent à certaines insuffisances actuelles de la langue, elles-mêmes tributaires de l’état présent du champ des sciences sociales. Cet état que nous déplorons, auquel nous proposons de porter remède, mais qui est tel, justement, que bien peu des praticiens des mêmes sciences sociales voient que quelque chose ne va pas dans ce domaine et qu’il faudrait y remédier. Essayons de sortir autant que faire se peut de ce cercle vicieux et de dissiper quelques équivoques probables. Chaque mot du titre est en effet problématique : nouvelle ? sociologie ? classique [1] ? Pour avancer, il faut les clarifier un par un.

1. Sociologie ? Précisons donc tout d’abord que cet ouvrage ne s’adresse pas aux seuls sociologues mais à tous ceux qui participent à et de la science sociale : économistes, historiens, anthropologues, géographes, philosophes moraux et politiques, etc. Il vise en effet à dégager les bases et les conditions d’une théorie sociale. Ou, de façon plus ambitieuse, de la théorie sociale. Or il n’existe pas de mot en français pour désigner les généralistes en science sociale (social scientists en anglais), et encore moins ceux qui se soucient des concepts, théories ou hypothèses partageables par l’ensemble des sciences sociales (social theorists en anglais). « Théoriciens sociaux », on ne voit pas trop ce que ça pourrait vouloir dire, et ça a même un côté vaguement rebutant. Des théoriciens qui feraient dans le social ? Ce serait presque un oxymore. Ou alors des scientifiques qui font de la sociologie parce qu’ils ou elles ne savent pas ce que c’est que le social et qu’ils ne sont pas très sociables ?

Mais, dès à présent, nombre de nos lecteurs potentiels s’arrêteront en hochant la tête avec mépris ou commisération. Pourquoi diable se mettre en quête d’une théorie sociale générale ? Est-ce possible et même pensable [2] ? N’est-il pas évident que même au sein de chacune des disciplines existantes dans les sciences sociales il existe de multiples théories qui n’ont de validité que partielle, provisoire et purement heuristique ? Et que c’est bien ainsi ? Alors, chercher une théorie transversale à toutes les sciences sociales… Oui, nous sommes largement d’accord avec cette objection préjudicielle. À cela près qu’elle néglige un point essentiel : il existe déjà une (ou quelques) théorie(s) sociale(s) générale(s). Une théorie sociale générale ? La plus évidente, c’est ce qu’on a pu appeler le modèle économique dans les sciences sociales, la théorie des choix rationnels, connu ici comme « individualisme méthodologique » (Boudon), ailleurs comme « methodischer Individualismus » (Schumpeter), ou encore comme « logique situationnelle » (Popper). Prenant appui sur l’économie néoclassique, cette approche d’inspiration utilitariste, qui connaît de nombreuses variantes, irrigue des pans entiers des diverses sciences sociales ou de la philosophie morale et politique. Mais d’autres formes de la théorie sociale dominent ou ont dominé l’ensemble du champ de la science sociale : le marxisme, le fonctionnalisme ou le structuralisme hier, le cognitivisme, le poststructuralisme ou le déconstructionnisme aujourd’hui. Même ceux qui croient ne pas se préoccuper de théorie sociale sont en fait plus ou moins consciemment profondément imprégnés par elle, dans une de ses variantes économiciste, cognitiviste ou déconstructionniste. On en propose ici un dépassement possible.

2. Classique ? Un dépassement qui entend renouer avec le projet de la sociologie classique. Nouvelle source d’équivoque. De double équivoque, même. N’est-il pas absurde de présenter l’esquisse d’une théorie sociale générale commune à l’ensemble des sciences sociales en la plaçant sous l’égide de l’une d’entre elles, la sociologie ? Et de proposer d’aller de l’avant en regardant en arrière, vers la sociologie classique ? À quoi l’on répondra que ce qui nous intéresse dans cette sociologie classique, c’est qu’elle était résolument et par vocation interdisciplinaire, transversale en effet à toutes les disciplines de la science sociale. Elle ne se présentait d’ailleurs pas nécessairement sous le nom de sociologie. Marx ne se disait nullement sociologue, et Max Weber ou Georg Simmel ne l’ont été qu’à certaines périodes de leur parcours ou par intermittence. Une des difficultés de notre propos, on le voit, tient au fait que le mot « sociologie » désigne à la fois la science sociale généraliste dont nous souhaitons le renouveau, et la science sociale spécialisée, parmi d’autres, qu’elle est devenue.

Au moment même où la sociologie est apparue, on a vu naître d’autres approches généralisantes qui, d’une façon ou d’une autre, proposaient une réflexion philosophique et englobante du monde socioculturel et historique. Qu’on pense à l’anthropologie philosophique (de Scheler à Gehlen et Plessner), au pragmatisme (de Peirce et James à Dewey et Mead), à l’herméneutique (de Schleiermacher à Dilthey et Gadamer), à la phénoménologie (de Husserl à Heidegger) ou à la théorie critique (de Horkheimer et Adorno à Habermas). Comme la sociologie naissante, elles cherchaient toutes un substitut au sujet transcendantal et proposaient de mettre à sa place la société, la culture, l’histoire, le langage, la pratique ou la critique. Parmi toutes ces approches rivales, seule la sociologie a réussi à convaincre les autres (et à se convaincre) qu’elle relevait de la science. Nous n’entendons pas contester la scientificité de la sociologie, mais nous craignons qu’en se professionnalisant, elle ne soit devenue bien trop limitée et que sa spécialisation ne se soit opérée au détriment de sa vocation intellectuelle et publique. C’est pourquoi, pour la rénover et la revivifier, nous proposons de retourner à l’esprit de la sociologie classique. Marx, Weber, Durkheim et Mauss savaient parfaitement que la fondation d´une nouvelle discipline présuppose des fondements philosophiques. Ce n´est pas en tournant le dos à la philosophie que la sociologie devient scientifique mais en renouant avec les grandes questions de la tradition philosophique et en s’ouvrant aux disciplines avoisinantes. De même que nous appelons à une nouvelle alliance entre la sociologie et la philosophie – comme riposte à la colonisation des sciences sociales par l’économie – nous estimons que pour dépasser la crise des sciences européennes, diagnostiquée jadis par Husserl, il faut ouvrir le dialogue et entrer en débat avec les studies, les études postcoloniales, subalternes, féministes, etc.

3. Nouvelle ? Néo ? L’expression même de « nouvelle sociologie classique » prête à confusion. Nous avons tout d’abord pensé à parler de « sociologie néoclassique », mais ça aurait été au prix d’un risque de confusion plus grave encore puisque le lecteur aurait pu croire que nous plaidions en faveur d’une sociologie inspirée par l’économie néoclassique alors que celle-ci est, croyons-nous, l’ennemi principal d’une théorie sociale bien entendue. Celui qui règne en maître sur la science sociale et qu’il convient de détrôner sans pour autant méconnaître ses mérites.

Enfin, à supposer qu’on nous ait suivis jusqu’à ce point, il est infiniment probable qu’on fera plus que renâcler à l’idée que c’est dans le cadre du paradigme du don, élaboré depuis plus de trente ans dans le sillage de Marcel Mauss par la Revue du MAUSS (Mouvement anti-utilitariste en science sociale), qu’on a les meilleures chances de formuler les bases d’une théorie sociale généraliste. Ici encore, il importe de dissiper les équivoques. Notre propos, qui ne peut que surprendre, paraîtrait sans doute moins extravagant si nous nous bornions à dire que la théorie sociale bien entendue qu’il nous faut expliciter doit reposer sur des fondements non ou anti-utilitaristes. Manière de bien faire comprendre que les propositions de type utilitariste, et notamment la théorie des choix rationnels, ne représentent qu’un cas particulier de la science sociale. Un cas particulier particulièrement important, mais un cas particulier quand même. Ce qui nous permet de croire raisonnablement que cette idée serait au bout du compte assez aisément acceptable, c’est qu’elle a fait l’objet d’un fort consensus dans la rencontre que nous avons organisée ensemble, avec Philippe Chanial et Stéphane Dufoix, à Cerisy-la-Salle en mai 2015. Sous le titre « Vers de nouveaux fondements (non ou postutilitaristes) de la science sociale » elle réunissait, conformément à l’esprit de ce livre, économistes, sociologues, historiens, philosophes, anthropologues, psychanalystes et géographes [3]. Pour tous ces auteurs, mondialement connus, l’aspiration à une science sociale généraliste allait de soi comme allait de soi qu’elle ne peut pas reposer sur des bases utilitaristes.

Mais il existe bien d’autres formes d’anti-utilitarisme que celle que développe le paradigme du don : le pragmatisme, l’interactionnisme symbolique, les théories du care ou de la reconnaissance, l’économie des conventions ou de la régulation, les philosophies de la donation (Gegebenheit) et de la communication par exemple, etc. Autant de constellations anti-utilitaristes qui ignorent largement le paradigme du don. Or c’est précisément ce qui leur manque pour accéder à un degré de généralité suffisant. Aussitôt qu’on les reformule ou qu’on les complète en y introduisant la question du don, alors, mais alors seulement, elles prennent toute leur ampleur. Raison pour laquelle nous croyons pouvoir affirmer que le paradigme du don offre la traduction la plus générale possible de tous les autres paradigmes. Mais, pour nous croire, il faudra bien sûr, accepter de faire un bout de chemin avec nous [4].

Les lecteurs qui décrocheraient à mi-chemin parce que pas entièrement convaincus par la théorie du don peuvent néanmoins continuer le parcours en sautant cette étape. Ils trouveront dans la seconde partie du livre un texte de Frédéric Vandenberghe, intitulé « La sociologie comme philosophie pratique et morale », qui reprend l’idée centrale d’une nouvelle sociologie classique mais en la concevant cette fois-ci comme une continuation de la philosophie morale. Si le premier texte s’en prend à l’utilitarisme et propose une alternative théorético-politique, le second questionne le dogme de la neutralité axiologique et offre une alternative pratique. Ici non plus, il convient de ne pas se laisser abuser par les mots. S’il faut déblayer le terrain, c’est pour reconstruire. L’anti-utilitarisme n’est pas une théorie négative, mais une alternative positive au négativisme utilitariste, scientiste et nihiliste. C’est en échappant au positivisme que la nouvelle sociologie sera positive et reconstructive. Ce qu’elle cherche et ce qu’elle propose, c’est un nouveau consensus moral, pratique et politique.

NOTES

[1Faisant feu de tout bois, Bruno Latour se trouvait lui-aussi confronté au même écueil et, pour s’en sortir, questionnait chaque mot de la « théorie de l’acteur-réseau » (y compris le tiret !). Voir Bruno Latour, « On Recalling ANT », in Law John et Hassard John (dir.), Actor Network Theory and After, Blackwell, Oxford, 1999, p. 15-25.

[2Pour une première exploration des possibilités d’une théorie sociale générale, voir la Revue du MAUSS, n° 24, 2004, 2e sem. (« Une théorie sociologique générale est-elle pensable ? », avec des contributions de : Alain Touraine, Harrison White, Anne Rawls, Hans Joas, Ilana Silber, Laurent Thévenot, Louis Quéré, Jean Baecher, Bruno Latour, Stephen Kalberg, Shmuel Eisenstadt, Michel Freitag, Raymond Boudon, Alain Caillé, Jean-Pierre Dupuy et Margaret Archer).

[3Y participaient : Jeffrey Alexander, Romain Bertrand, Robert Boyer, Daniel Cefaï, François Dubet, Francesco Fistetti, François Hartog, Christian Grataloup, Nathalie Heinich, Marcel Hénaff, Roland Gori, Philippe d’Iribarne, Christian Laval, Christian Le Gauffey, Danilo Martuccelli, André Orléan, Jan Nederveen Pieterse, Ann Rawls, Marshall Sahlins (in absentia), Lucien Scubla, Ilana Silber, Rudolf Stichweh, Michel Wieviorka. Un livre tiré de ce colloque paraîtra prochainement dans cette même collection.

[4Le premier des deux textes réunis ici est le résultat des importants développements apportés par Frédéric Vandenberghe à un texte très synthétique et quelque peu allusif rédigé par Alain Caillé pour une conférence au Congrès de l’ALAS (Association latino-américaine de sociologie), qui se réunissait au Brésil à Recife en septembre 2011. Texte d’abord publié in : SociologieS (<http://sociologies.revues.org/3548>) et repris in Alain Caillé, La Sociologie malgré tout. Autres fragments d’une sociologie générale, Presses universitaires de Paris-Ouest, 2015. Pour une présentation rapide du paradigme du don, voir Alain Caillé, Anti-utilitarisme et paradigme du don, pour quoi ?, Le Bord de l’eau, Lormont, 2014.