Préface à Avez-vous lu Karl Polanyi ? de Jérôme Maucourant

Tout le monde le voit bien, le sait bien ou le sent bien : rien n’est plus indispensable aujourd’hui que de se donner les armes intellectuelles, éthiques et politiques qui nous permettront de mettre en doute, théoriquement et pratiquement, le dogme central auquel nous sommes désormais tous asservis, le dogme TINA, énoncé en son temps par Margaret Thatcher, There is no alternative. Il n’y aurait pas d’autre choix que de donner toujours plus libre cours au Marché et, en dernière instance, au Marché financier, à la spéculation et aux banques. La relation marchande ou quasi-marchande serait la seule forme de coordination efficace et donc légitime entre les êtres humains. C’est donc elle, énonce le dogme, qui doit organiser non seulement l’économie, mais, directement ou indirectement, toutes les sphères de l’existence sociale, le monde de la culture, de la science, de la technique, du sport, des mœurs, de la religion ou de la politique. Car dans tous ces domaines, comme dans l’économie, la seule motivation véritable qui anime les sujets est supposée être la recherche de leur intérêt individuel. La vérité révélée de l’Histoire serait qu’en dernière instance tous les types humains qui semblaient étrangers à la figure de l’homo œconomicus s’y réduisent. Homo politicus, homo religiosus, homo ethicus etc. ne seraient, en définitive, que des formes travesties ou des avatars d’homo œconomicus.

Or, entre des hommes économiques, mus par leur seul intérêt personnel, mutuellement indifférents, l’unique relation concevable est une relation de donnant/donnant, d’achat et de vente. Là où le travail ou les services ne peuvent pas faire l’objet d’une transaction marchande véritable et n’ont donc pas de prix de marché, on évaluera leur utilité sociale en fonction d’une norme quantitative quasi-marchande. Par exemple, pour un enseignant-chercheur, le nombre d’articles publiés pondéré par la qualité supposée de la revue qui les a abrités et le nombre de citations repérées par les moteurs de recherche. Pour un diplomate, le nombre de télégrammes diplomatiques envoyés, quels que soient leur intérêt et leur véracité intrinsèques. Pour une association subventionnée, le nombre d’actions entreprises, quelle que soit leur efficacité véritable. Etc. Tout le néo-management et le new public management, et en France la Révision générale des politiques publiques (RGPP) reposent sur la fétichisation de cette évaluation quantitative systématique, à base de reportings et de benchmarkings. Peu importe, en définitive, que les indicateurs d’efficacité retenus soient, le plus souvent, tous plus arbitraires les uns que les autres. L’essentiel, pour satisfaire au dogme, est qu’il y ait une évaluation quantifiée, qui rappelle l’objectivité des prix de marché et qui permette de penser universellement les acteurs sociaux comme de simples producteurs de biens et de services, marchands ou quasi-marchands. Des producteurs réels de marchandises réelles, ou des producteurs fictifs de marchandises fictives, peu importe la différence.

Au cœur du dogme, règne l’idée que l’Homme étant par nature un homo œconomicus le seul mode de fonctionnement social, le seul milieu qui lui convienne véritablement, est le Marché, et que celui-ci, selon la formulation du principal théoricien du néo-libéralisme, Friedrich von Hayek, est un « ordre spontané », qui s’impose naturellement, de lui-même, en raison de l’avantage sélectif qu’il présente sur tous les autres ordres.

Au-delà de l’homo œconomicus

De quelles ressources théoriques disposons-nous pour nous opposer à cette représentation aujourd’hui dominante et désormais universalisé de la nature des êtres humains et de leurs actions ? À la fois de beaucoup et de très peu. De beaucoup, et même d’infinies ressources, si l’on prend en compte tout ce que nous ont légué les traditions religieuses et spirituelles, les grandes philosophies, les sciences sociales, les psychologies, la littérature, l’art, etc. Nulle part, l’homme n’y apparaît comme un homme économique, et, moins encore, comme seulement un homme économique. Mais dès qu’il s’agit de réduire la focale et de s’interroger non plus sur l’essence, la nature ou la condition de l’homme en général, mais sur son rapport spécifique à l’économie et à ce qui l’entoure, alors le tableau change du tout au tout. Il existe, bien sûr, entre économistes, de nombreuses variantes et oppositions sur la manière d’organiser et de réguler l’économie de marché, des plus laisser-fairistes aux plus interventionnistes. Mais si tous s’intéressent au fonctionnement du marché, fort peu s’interrogent sur sa nature, et sur son statut anthropologique et social, et mettent véritablement en doute le postulat de la naturalité, de l’universalité et de l’éternité d’homo œconomicus [1].

Ce n’est donc pas chez eux, chez les économistes ordinaires, qu’il nous faut chercher les outils permettant de déconstruire le dogme TINA. Même très à gauche et très critiques du néo-libéralisme, ils ont du mal à s’extraire d’une représentation économiciste de la société. Chez qui alors ? Au plan scientifique, sur ce sujet, quatre auteurs émergent de façon évidente, Marx, Max Weber, Marcel Mauss et Karl Polanyi. Le plus radical, bien évidemment, est Marx. Mais l’histoire du XXème siècle et l’échec des « socialismes réels » ont montré que son radicalisme était à la fois excessif et incertain. Excessif puisqu’il a donné à croire qu’on pourrait et qu’il faudrait non seulement limiter l’emprise du Marché sur la vie sociale mais, tout bonnement, le supprimer. Incertain puisque si, en un sens, Marx, aspirant à un au-delà du règne de l’économie et de la nécessité, apparaît comme l’auteur le plus radicalement anti-économiciste qui soit, il est aussi le plus systématiquement économiciste quand il affirme, proposition de base du matérialisme historique, que seuls les intérêts économiques mènent le monde. De même est-il également le plus scientiste et le plus anti-scientiste, le plus humaniste et le plus anti-humaniste, le plus autoritaire et le plus anti-autoritaire, etc. [2]. L’échec vertigineux et dramatique des socialismes d’inspiration marxiste s’explique largement, au plan théorique, par ses extraordinaires et explosives contradictions non résolues.

Quand on a fait son deuil de l’eschatologie marxiste et constaté ses contradictions insolubles, sans pourtant renoncer à lutter contre le dogme TINA, à desserrer l’étau de l’économie sur la vie des hommes et à édifier une société authentiquement démocratique, alors on se tourne, tôt ou tard, vers Karl Polanyi, le seul, comme Marx et Mauss, parmi les plus éminents, à allier un véritable travail scientifique – pertinent tant pour l’économie ou la science politique que pour l’anthropologie, la sociologie et l’Histoire- à l’aspiration à un socialisme humaniste, associationniste et démocratique. À Max Weber il emprunte l’idée de la singularité historique de l’occident et du capitalisme modernes. Polanyi n’est pas un lecteur de Mauss, mais il en prolonge au plus haut point la certitude que « l’homme n’a pas toujours été un animal économique » et que le mode de relation historiquement premier entre les humains n’a pas été le marché, le donnant/donnant ou le contrat mais la réciprocité, la relation de don/contredon.

Or, affirmer que l’homme n’a pas toujours été un animal économique, cela revient à dire que le Marché, ou les quasi-marchés, n’ont pas toujours existé. Quand le Marché apparaît-il dans l’histoire ? Comment ? Pourquoi ? C’est sur ces questions que les analyses de Karl Polanyi, et de ses disciples, historiens ou anthropologues « substantivistes » se révèlent sans égales, effectivement radicales – trop, peut-être, parfois, j’y reviendrai – et prennent tout leur poids. Impossible de les résumer ici. Inutile, également, puisque le lecteur en trouvera une présentation aussi claire, juste et synthétique que possible sous la plume de Jérôme Maucourant, qui m’a fait l’honneur et l’amitié de me demander de rédiger ces quelques pages de préface. Retenons seulement quelques idées forces.

Quelques thèses centrales de Karl Polanyi

- Il n’y a pas qu’une seule forme de circulation des biens et services économiques, le marché, mais trois, la réciprocité (le don/contredon), la redistribution et le marché.

- Il a existé des marchés, depuis longtemps. Ce qui est historiquement singulier, c’est le Marché autorégulé, le système des marchés interconnectés, dans lequel le prix apparaît comme la résultante des transactions au lieu de les précéder. Ce n’est que sur un tel Marché auto-régulé que les prix se présentent comme des prix économiques, et non plus sociaux, culturels ou politiques.

- Pour qu’un tel Marché auto-régulé émerge dans l’histoire il faut que l’économique soit « désencastré » (disembedded) des relations sociales.

- Ce qui caractérise la société libérale c’est qu’elle n’est plus seulement une société qui englobe une économie de marché, mais qu’elle devient une société de marché, dans laquelle c’est la société elle-même qui se retrouve désormais encastrée dans l’économie de marché et non l’inverse.

- Dans une telle société, trois biens qui ne sont pas et ne peuvent pas être des marchandises, puisqu’ils n’ont pas été produits en vue d’être vendus, sont traités comme s’ils étaient des marchandises. Ces trois biens, la force de travail (les êtres humains, en un mot), la monnaie et la Terre (la Nature) deviennent ainsi des « quasi-marchandises », des marchandises fictives.

- L’apparition d’une telle société n’est pas le résultat d’une évolution spontanée et « naturelle » mais d’une forme de décision politique et idéologique. Plus spécifiquement, Marché moderne et État modernes apparaissent conjointement, et le premier comme un sous-produit du second.

- Le libre marche auto-régulé n’a existé en Europe, que de la fin du premier tiers du XIXème siècle jusqu’à la crise de 1929. Les régimes totalitaires doivent être pensés comme des réactions à la désolation et au sentiment d’impuissance créés par le désencastrement du Marché. Après la deuxième guerre mondiale on a assisté à un ré-encastrement (reembedding) du marché qui a permis de sauver la démocratie.

- Contrairement aux thèses libérales et a fortiori néo-libérales, le triomphe de la démocratie ne passe pas par l’autonomisation du Marché et de l’économie, par leur dés-encastrement mais, au contraire, par leur régulation, leur ré-encastrement.

Leurs limites et leur portée

Ce très bref et schématique résumé de certaines des principales thèses de Polanyi montre l’ampleur des questions posées et du champ de débat ainsi ouvert. Chacune d’entre elles mériterait de longues discussions. Qu’est-ce qui, un demi-siècle après leur énonciation, ou plus, reste pertinent ? Qu’est ce qui ne tient plus ? Ce n’est pas le lieu, ici, de mener cette discussion [3]. L’essentiel est sans doute à chercher dans une oscillation entre les deux observations suivantes :

Au plan strictement historique, un certain nombre d’analyses de Polanyi doivent être critiquées, modulées ou dépassées. En un mot : le marché autorégulé est apparu bien plus anciennement, en bien plus d’endroits et d’époques qu’il ne le dit. Il convient sur ce point de faire droit, notamment, à toutes les données produites par l’anthropologue Jack Goody [4], qui aboutissent, contre Max Weber et Polanyi au premier chef, à grandement relativiser l’opposition entre Orient et Occident et à sérieusement minimiser la singularité de l’Occident.

Reste que nul, plus et mieux que Polanyi, n’a montré à quel point les sociétés traditionnelles et les grands empires archaïques ont toujours puissamment résisté à tout ce qui allait dans le sens d’une autonomisation (disembeddness) de l’économique et du marché, et comment, symétriquement, l’émergence du Marche auto-régulé dans l’Occident moderne, n’est pas le fruit spontané d’une évolution naturelle, mais bien le résultat de la mise en œuvre d’une fiction idéologique et d’un projet étatique. Cette intuition, extrêmement éclairante, trouve ses prolongements actuels, par exemple, chez le sociologue Michel Callon, montrant le caractère performatif de la science économique [5] – qui, très largement, crée l’objet qu’elle prétend décrire et analyser, le marché – ou chez les philosophe et sociologue Pierre Dardot et Christian Laval qui s’inspirent de Michel Foucault pour montrer, dans le sillage des thèses de Michel Foucault sur la gouvernementalité, comment l’omniprésence et l’omnipotence actuelles du marché ne doivent rien à un mouvement naturel mais tout à la mise en œuvre délibérée, artefactuelle donc, de l’idéologie néolibérale (et, plus spécifiquement, de l’ordo-libéralisme) [6].

De telles analyses sont évidemment essentielles pour qui entend s’affranchir du dogme TINA. Si le règne universel du Marché, - qui est d’abord, désormais, rappelons-le, le règne du Marché financier – n’est pas une loi de Nature, mais le résultat d’une idéologie, alors, il existe bel et bien des alternatives possibles. Nous ne sommes pas nécessairement condamnés à l’impuissance. Ce qu’une idéologie, devenue toute-puissante, a fait, une autre idéologie, authentiquement démocratique, peut le défaire.

Nul doute que, dans son élaboration, qui se cherche et s’expérimente un peu partout, l’héritage de Karl Polanyi jouera un rôle essentiel. Encore faut-il bien le connaître pour en apprécier toute la richesse et toutes les possibilités. Et pour cela, on ne trouvera pas, au moins en français, de meilleur guide que le présent livre de Jérôme Maucourant. D’autres lectures de Polanyi que la sienne sont possibles. Plus distanciées. Mais on n’en trouvera pas, je crois, de plus fidèle à l’inspiration première de Polanyi. Ni de plus claire et de plus synthétique.

// Article publié le 21 janvier 2018 Pour citer cet article : Alain Caillé, « Préface à Avez-vous lu Karl Polanyi ? de Jérôme Maucourant », Revue du MAUSS permanente, 21 janvier 2018 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Preface-a-Avez-vous-lu-Karl-Polanyi-de-Jerome-Maucourant
Notes

[1J’espère qu’on me pardonnera de renvoyer au livre dans lequel je développe ce point et tente d’en tirer les conséquences : Dé-penser l’économique. Contre le fatalisme, 2006, La Découverte.

[2Cf. sur ce point « Que faire ? Que penser de Marx ? », La Revue du MAUSS semestrielle n°33, La Découverte, 2009.

[3On la trouvera, entre autres, in A. Caillé et Jean-Louis Laville, Postface à K. Polanyi, Essais, introduction de Michele Cangoani et Jérôme Maucourant, Seuil, 2002 ; et dans La Revue du MAUSS semestrielle n°29, Avec Karl Polanyi, contre la société du tout-marchand, La Découverte, 2007 (ce numéro est épuisé, mais peut être commandé dans sa version numérique sur www.revuedumauss.com)

[4Par exemple in J. Goody, Le vol de l’histoire. Comment l’Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde, NRF, Essais, 2010.

[5Michel Callon, « Introduction : The Embeddedness of economic Marhets in Economics », in M. Callon (Dir.), The Laws of Markets, Oxford, Blackwell, 1998, pp. 1-57.

[6Pierre Dardot et Christian Laval, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, La Découverte, 2009.

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