L’islam, enjeu électoral

L’islam n’est plus seulement un sujet de débats académiques sur la place de la religion, la laïcité ou le multiculturalisme. Depuis quelques années, l’islam occupe une place de choix dans l’agenda électoral. Et ceci de deux façons. L’une très visible, en devenant un thème de campagne pour mettre en garde contre l’islamisation de la France. L’autre de façon plus discrète, avec un discours susceptible de plaire aux Musulmans pour capter leur vote. En tout état de cause, la religion de quelques cinq millions de personnes, françaises ou non, ne laisse plus indifférents les responsables politiques.

Un thème porteur : l’islamisation de la France

L’hostilité envers les Musulmans n’est plus monopolisée par l’extrême droite. Pour cette dernière, il faut noter l’évolution de son discours, qui autrefois mettait en cause les « immigrés » sans faire référence à leur religion : dans les années soixante-dix, le Front national menait campagne sur le thème « deux millions de chômeurs c’est deux millions d’immigrés en trop ». Plus tard, les « Arabes » seront plus souvent désignés à la vindicte avec le spectre d’une « invasion ». Le terme sera même repris par un ancien président de la République, Valéry Giscard d’Estaing. Désormais, ce sont les « Musulmans » qui sont ciblés, et plus précisément leurs pratiques religieuses. C’est bien entendu le port du voile qui cristallise toutes les oppositions. Après la loi de 2004 sur l’interdiction des signes religieux ostentatoires dans les écoles, et celle de 2010 sur l’interdiction de la burqa dans l’espace public, en 2016, c’est le port du burkini sur les plages qui est devenu un thème du discours politique. A la suite d’une trentaine d’arrêtés municipaux pris surtout par des maires de droite en région PACA, un débat devait occuper l’espace médiatique pendant l’été 2016. Le soutien du Premier ministre, Manuel Valls, aux arrêtés en cause se heurta rapidement à l’opposition du Conseil d’Etat qui par une ordonnance du 26 août 2016 déclara : « Si le maire est chargé (…) du maintien de l’ordre dans la commune, il doit concilier l’accomplissement de sa mission avec le respect des libertés garanties par les lois ». Mais la sagesse du juge administratif ne peut endiguer la vague anti-islam qui submerge la classe politique française.

Cautions intellectuelles

Car désormais, il ne s’agit plus seulement de dénoncer l’islamisme. C’est l’islam qui est visé. Une étrange coalition, unissant responsables politiques de droite et de gauche s’est formée pour réclamer l’interdiction du voile à l’université. Les arguments mis en avant ne sont pas toujours identiques : certains invoquent la laïcité, d’autres le féminisme. Gageons que ce projet restera lettre morte, car s’agissant de la tenue vestimentaire d’adultes, de surcroît dans une enceinte universitaire synonyme de tolérance, une loi en la matière pourrait être frappée d’inconstitutionnalité. Il n’empêche : des propositions de ce type occupent désormais une place de choix dans le débat politique sous-tendu par des controverses sur ces sujets de prédilection pour certains journalistes et ou intellectuels. Dans le camp des partisans d’une laïcité exclusive qui s’autoproclament « républicains » (comme si les autres ne l’étaient pas …), on trouve de grands noms de la presse (Elisabeth Lévy, Yvan Roufiol ou Eric Zemmour) et des intellectuels (Laurent Bouvet, Alain Finkielkraut …). Plus faiblement représenté, le camp des partisans d’une laïcité inclusive compte aussi des journalistes influents (Claude Askolovitch), et des intellectuels (Jean Baubérot). Au niveau politique, le débat transcende les clivages droite-gauche. Plus précisément, sur cette question, la droite fait preuve d’une assez grande homogénéité en faveur des interdictions, ne se divisant que sur des sujets périphériques (comme celui sur les repas de substitution). On notera tout de même une exception de taille, avec Alain Juppé proclamant son attachement à la diversité constitutive d’une « identité heureuse », on y reviendra. La gauche, elle, est clairement divisée. Dans le camp de la laïcité intransigeante, Manuel Valls s’est fait une place de choix. De façon très significative, son adversaire au second tour de la primaire de gauche, Benoît Hamon, s’était fait le chantre d’une plus grande compréhension à l’égard de l’islam. Là où le bât blesse, c’est que lorsque l’intérêt électoral entre en jeu, les compromis peuvent devenir facilement compromissions.

Un nouvel enjeu : le vote musulman

Le cas de Benoît Hamon est caricatural. Il est député de la circonscription de Trappes (Yvelines), ville qui, selon un rapport remis au ministre de la Justice, compterait 60 à 70 % de Musulmans. Plus encore, cette ville est l’une de celles les plus concernées par le développement du salafisme. Toujours selon le même rapport, dans cette ville où il y a cinq mosquées, la principale association confessionnelle, l’Union des Musulmans de Trappes, serait proche des Frères musulmans. En 2013, le contrôle policier d’une femme revêtue du voile intégral a déclenché des émeutes dans la ville. En outre, une soixantaine de jeunes Trappistes seraient partis en Syrie, et onze d’entre eux y auraient trouvé la mort.

Bien entendu, cette situation n’est pas sans conséquence électorale. En 2012, la ville avait donné 77 % de ses voix à François Hollande, mais aux élections municipales de 2014, une liste communautariste, conduite par Slimane Bousanna, a obtenu 8 % des voix au premier tour et s’est reportée sur le candidat de droite, Othman Nasrou, plaçant le maire sortant socialiste, Guy Malandain, en situation difficile : il ne fut réélu qu’à la faveur d’une triangulaire avec 50,96 % des voix. Trappes constitue un cas extrême de dérive communautariste tant au plan social qu’électoral. Cette ville, où sont nés Sophia Aram, Jamel Debbouzze, et Omar Sy, icônes de la France black, blanc, beur, qui aujourd’hui font la fierté de la Nation toute entière, est désormais la proie d’organisations islamistes. En matière politique aussi, l’évolution de l’électorat musulman à Trappes reflète un glissement constaté au niveau national. D’une part, le vote musulman n’est plus acquis à la gauche. Lors du second tour de l’élection présidentielle de 2012, François Hollande avait recueilli dans cet électorat 86 % des voix, soit l’équivalent de 1,7 % des suffrages au niveau national sans lesquels il n’aurait pas été élu [1]. Mais lors des élections intermédiaires, et surtout aux élections municipales de 2014, une fraction du vote musulman a basculé à droite, permettant à des candidats UDI ou UMP de ravir des mairies détenues par la gauche, parfois depuis très longtemps : Aulnay-sous-Bois, Bobigny, Saint-Ouen, Argenteuil, Asnières, Roubaix … [2]. Les raisons de cette évolution en faveur de la droite sont désormais bien identifiées : cet électorat, comme celui de toutes les couches populaires, a été vivement déçu par François Hollande. De surcroît, les promesses faites par ce dernier à son égard n’ont pas été tenues : la fin des contrôles au faciès, et le droit de vote pour les étrangers au niveau local ont été rapidement remisés au rayon des promesses vites oubliées. Last but not least, le mariage pour tous a suscité une forte opposition au sein de cette population souvent conservatrice au plan des mœurs.

Un électorat à reconquérir

A la veille des élections de 2017, pour la gauche, cet électorat est à reconquérir, et plusieurs initiatives ont été prises en ce sens. A l’automne 2014, une résolution de l’Assemblée nationale favorable à la reconnaissance de l’Etat palestinien fut fortement appuyée par des élus socialistes de banlieue. Si l’on en croit Le Canard enchaîné (édition du 19 novembre 2014), Benoît Hamon aurait déclaré à cette occasion : « Il s’agit du meilleur moyen pour récupérer notre électorat de banlieue et des quartiers, qui n’a pas compris la prise de position pro-israélienne de Hollande, et qui nous a quittés au moment de la guerre à Gaza ». Les députés socialistes frondeurs sont en première ligne de ce combat. Ainsi, Alexis Bachelay, élu dans la première circonscription des Hauts-de-Seine, qui comprend les villes très métissées de Colombes, Gennevilliers et Villeneuve-la–Garenne, s’est signalé pendant l’été 2015 par sa condamnation de l’opération Tel-Aviv-sur-Seine organisée par la mairie de Paris, en comparant la grande ville israélienne à celles de l’Afrique du sud de l’apartheid. On notera pour la petite histoire qu’à l’Assemblée nationale, Alexis Bachelay est vice-Président du Groupe d’Amitié France-Qatar, secrétaire du Groupe d’Amitié France-Algérie et membre du Groupe d’Amitié France-Mali et France-Sénégal. Les élus de gauche n’ont pas le monopole du clientélisme électoral. Dans les villes conquises par la droite précitées, les élus sont désormais otages d’associations cultuelles parfois exigeantes. Ainsi, à Aulnay-sous-Bois, le maire LR, Bruno Beschizza, prêta un gymnase municipal à une organisation intégriste pour y organiser le 31 décembre 2015 une soirée où un des orateurs déclara : « La femme, elle ne sort de chez elle que par la permission de son mari » [3]. On ne joue pas impunément avec les religions.

A la présidentielle aussi

Fait nouveau, dans la dernière période, l’islam n’est plus seulement un enjeu électoral au niveau local. Au niveau national aussi, les débats sur cette question occupent désormais une place de choix. La bonne image de Benoît Hamon auprès de l’électorat musulman n’est sans doute pas pour rien dans certains bons résultats qu’il a enregistrés dès le premier tour de la primaire de la gauche. Le 22 janvier 2017, il obtenait 42,52 % des voix en Seine-Denis, arrivant en tête dans 33 communes sur 40. Il dépassait 50 % des voix à Saint-Denis, Montreuil, Le Blanc-Mesnil, et Saint-Ouen.
A droite, la question a plutôt joué a contrario. Ainsi, Alain Juppé a sans doute perdu la primaire de la droite en refusant de s’inscrire dans le mainstream d’un électorat majoritairement hostile à l’islam : pendant toute la campagne, il se vit affublé du sobriquet d’Ali Juppé, sur plusieurs sites qui soulignaient sa proximité avec l’imam de sa ville de Bordeaux, Tarik Obrou. Il est vrai que les électeurs musulmans à la primaire de la droite ont préféré Alain Juppé. En dehors de son fief aquitain, la Seine-Saint-Denis est le seul département à l’avoir placé en tête au premier tour avec des scores de 82,8 % à La Courneuve, 46,5 % à Saint-Denis, 42,7 % à Saint-Ouen, 42 % à Aubervilliers, 39,8 % à Clichy-sous-Bois … Contre lui, la campagne anti-islam fut principalement menée par Nicolas Sarkozy … dégageant bien involontairement la voie pour François Fillon, digne représentant de la clientèle traditionnelle de la droite : la vieille France, catholique et provinciale. Mais il y a toujours plus islamophobe que soi. La candidate du Front national, Marine Le Pen, a déjà trouvé contre son concurrent de droite un argument en la matière : alors qu’il était Premier ministre, François Fillon a inauguré la grande mosquée d’Argenteuil.
Nul doute que le candidat de la droite utilisera aussi contre son plus dangereux concurrent, Emmanuel Macron, des arguments puisés dans ce riche registre. En difficulté sur le terrain social, il a déjà souligné auprès de son équipe qu’il entendait bien attaquer le candidat d’En Marche sur ce qu’il désigne comme ses points faibles : la sécurité, l’islam et la laïcité. Pour répliquer, Emmanuel Macron, à qui tout a souri jusqu’à présent, devra résoudre une difficile équation : prouver son attachement à la laïcité et condamner l’intégrisme, tout en récupérant la masse des électeurs musulmans, sans lesquels un candidat de gauche ne peut désormais gagner. Nul doute qu’il y songe. Alors qu’il était encore ministre de l’Economie, le 5 février 2016, il réunit à Bercy près de 1 000 jeunes des ‘quartiers’ créateurs d’entreprises. Pour réussir cette OPA sur la jeunesse issue de l’immigration, il dispose de solides relais comme Saïd Hammouche, le ‘DRH des banlieues’, créateur du cabinet de recrutement Mozaïk, spécialisé dans l’embauche de cadres issus de la diversité. Mais pour Emmanuel Macron, le problème n’est pas - ou pas seulement - de nature religieuse ou ethnique. Comme François Hollande en 2012, il entend inscrire cette problématique dans le cadre plus large d’une démarche de réhabilitation de populations défavorisées autour de la valeur travail. De façon très symbolique, il fit sa déclaration de candidature au centre de formation et d’apprentissage de Bobigny au cœur du très métissé ‘Neuf-Trois’. Une façon de dire que désormais il fallait privilégier l’éducation et l’emploi plutôt que de stigmatiser toute une jeunesse. A cette sagesse, ses concurrents de droite et d’extrême droite opposeront les arguments faciles de l’islamisation de la France et du clientélisme électoral. Nul doute que sur ce terrain aussi, le troisième homme de l’élection présidentielle a sans doute mangé son pain blanc.

// Article publié le 28 janvier 2017 Pour citer cet article : Philippe Velilla , « L’islam, enjeu électoral », Revue du MAUSS permanente, 28 janvier 2017 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?L-islam-enjeu-electoral
Notes

[1(sous la direction de) Jérôme Fourquet, Karim vote à gauche et son voisin vote FN, Fondation Jean Jaurès, L’Aube, 2015.

[2Voir notre article Marine superstar, la droite Inch’Allah et le Premier ministre Mazel Tov (https://blogs.mediapart.fr/philippe-velilla/blog). Pour une approche plus large, voir notre ouvrage La République et les tribus (Buchet-Chastel, 2014).

[3Marianne, 26 février 2016.

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