L’impact de la technique sur l’emploi, l’économie et la société. Entretien 3 avec Alain Deneault

La suite des passionnants entretiens menés par notre ami Christophe Petit consacrés à l’impact des techniques sur l’emploi, l’économie et la société. Ici avec Alain Deneault, docteur en philosophie et directeur de programme au Collège international de philosophie
Entretien 1 avec Martin Ford : http://www.journaldumauss.net/?The-impact-of-technology-on
Entretien 2 avec Nick Srnicek : http://www.journaldumauss.net/?The-impact-of-technology-on-employment-economy-and-society-Interview-2-Nick
If you are interested to participate in this project, you can contact Christophe Petit : petit758@gmail.com. From C.Petit in Le journal du MAUSS :
http://www.journaldumauss.net/?L-avenement-de-la-societe-de-1217

Alain Deneault, vous êtes docteur en philosophie et directeur de programme au Collège international de philosophie à Paris. Je laisse les lecteurs curieux lire votre page Wikipédia pour mieux connaître votre parcours et vos travaux. Afin de compléter ces deux sites et en guise d’introduction, pourriez-vous de manière aussi extensive que possible, présenter votre autobiographie intellectuelle et spirituelle et désigner dans ce cheminement les étapes, les penseurs et les évènements, qui ont déterminé l’évolution de votre pensée ?

J’ai entamé mes études à La Sorbonne Nouvelle en esthétique théâtrale pour ensuite bifurquer vers la philosophie, soutenant ma thèse en 2004 à l’Université de Vincennes à Saint-Denis. M’intéressant aux enjeux de représentation du pouvoir, je me suis penché sur la symbolique de l’argent dans les romans de Balzac et, pour ce faire, j’ai lu Philosophie de l’argent de Georg Simmel. L’introduction du livre m’a fait une impression telle que j’ai finalement consacré ma thèse à cette œuvre. Le terme « économie » apparaît très peu chez Simmel, mais tout son travail témoigne d’une époque où, encore, on entendait le terme économie dans une certaine polysémie. Richard Avenarius pouvait se référer au lexique économique en biologie autant que Hermann Lotze en philosophie et Sigmund Freud dans sa métapsychologie. Je me suis consacré à cette définition-là de l’économie, à un concept d’économie qui tient compte de tous ces usages, et pas seulement de ce qu’en a fait, de manière étriquée, la « science économique ». Tout en travaillant à ma thèse dans un rapport maître-élève avec Jacques Rancière, j’ai connu de manière concomitante François-Xavier Verschave, un extraordinaire militant, humble et inspirant, sur les enjeux néocoloniaux, particulièrement en Afrique francophone. Au sortir de la thèse, et des universités françaises issues de mai 1968 (Paris-III et Paris-VIII), j’ai été refoulé vers mon pays, puis j’ai dû me confronter à Montréal, assez brutalement, à la bêtise qui frappait alors les universités nord-américaines, et certaines déjà en Europe, ce que je découvris. La frénésie de la publication, l’obsession de la couverture par les pairs, la capitalisation extrême du travail intellectuel dans la recherche de subventions ou de partenariats avec le secteur privé, la corruption pure et simple ainsi que les formes de triches dans les processus administratifs devenus si courantes qu’elles ne méritent plus le terme d’« irrégularités ». J’ai été dégoûté par le conformisme dans les termes de recherche, comme s’il fallait miser sur des enjeux cotés dans une sorte de marché boursier imaginaire des topiques. À l’époque, l’œuvre de Hannah Arendt, le thème des enfants-soldats ou l’idéologème de la gouvernance se révélaient des sésames pour obtenir les bourses et faveurs de l’institution, le tout assez niaisement. J’ai préféré poursuivre chez moi l’œuvre qu’avait entreprise Verschave, décédé en 2005, soit un an après mon retour en Amérique. D’où mon travail sur les paradis fiscaux et sur celui du Canada en tant que paradis réglementaire du secteur minier mondial. La mise au ban que m’a valu cet engagement intellectuel auprès des universitaires m’a ensuite amené à écrire sur les modalités idéologiques en fonction desquelles évoluent les institutions de pouvoir, notamment « Gouvernance » et La médiocratie. Mon dernier travail sur le pouvoir des multinationales, De Quoi Total est-elle la somme ?, se veut une forme de conclusion. Dans le cadre de mon programme de recherche au Collège international de philosophie, je reviens maintenant sur la problématique de ma thèse, la définition conceptuelle de l’économie.

Votre travail ne traite pas de l’impact de la technique sur l’emploi, l’économie et la société. Seriez-vous d’accord pour dire que votre travail se divise en deux parties ? Dans une partie d’orientation matérialiste vous analysez les mécanismes des paradis fiscaux et dans une autre, d’orientation idéaliste ,vous analysez l’idéologie qui domine notre époque. Il y aurait donc dans votre travail une tentative de dialectique et de synthèse entre le matérialisme et l’idéalisme, autrement dit sur le plan de la philosophie politique entre l’analyse par l’infrastructure de Marx et l’analyse par l’idéologie de Weber. Pensez-vous que c’est cette impulsion très classique, le nœud de la philosophie comme disait Arthur Schopenhauer, qui oriente votre travail ?

Je ne récuse pas cette lecture. Répondre par contre à la question dans les termes que vous me proposez d’utiliser serait, de ma part, a posteriori, couvrir d’une rationalisation conceptuelle le fait d’une démarche qui s’explique d’abord par une conjoncture sociale. Je m’interdis de commenter ce qui s’inscrit dans la sphère de ce que les médias établis appellent l’actualité. Je n’ajoute pas ma voix à celles qui existent déjà en trop grand nombre pour dire ce que je pense de la crise des migrants, des derniers résultats sur le chômage, de la dernière énormité du Président états-unien… Ou si je commets quelque chose de tel, exceptionnellement, c’est pour greffer au sujet une série de préoccupations que je juge inédites. L’important consiste, sur un plan conceptuel, à réorganiser les éléments de la pensée en fonction de variables dont les producteurs d’idéologie ne tiennent pas compte. Par exemple, selon les époques, le rôle des multinationales minières enregistrées au Canada dans les guerres en Afrique, la fonction des paradis fiscaux dans la soustraction des détenteurs de capitaux quant à la part contraignante de leur inscription dans les États traditionnels, le statut politiquement souverain des multinationales au vu des juridictions nationales… Ces questions ont dû en amont être développées dans un certain silence, avec lequel il fallait composer discursivement pour faire entendre ces nouveaux objets et critères de réflexion. Elles ont depuis gagné en notoriété, notamment grâce à ce travail que nous avons réalisé, nous qui nous attelions un temps à faire connaître ces enjeux. Aujourd’hui, par exemple, je commente très peu l’évolution de ces questions désormais suivies de manière circonstanciée par des groupes qui font un important travail de veille, avec plus d’assiduité et de compétence que je ne saurais le faire.

Maintenant, quand on agit de la sorte, on est confronté à un travail d’information, outre l’enjeu analytique. Par principe, l’objet qu’on se donne est méconnu ou sous-estimé. Donc, aucune presse, presque pas d’universitaires non plus, ni d’experts bien entendu ne vient baliser le terrain. Il faut en même temps qu’on analyse le problème et développe des concepts pour le situer dans l’ordre des questions contemporaines, le donner à voir pragmatiquement. C’est le premier aspect du travail, que vous évoquez dans votre question. Ce premier aspect, je m’y consacre pour ma part par dépit. Si les journalistes canadiens avaient fait minimalement leur travail, la population aurait été informée en date de 2008 de la grave influence des entreprises minières canadiennes dans les pays du Sud et de l’Est, et je n’aurais requis alors que quelques pages, dans Noir Canada ou dans Paradis sous terre, pour inscrire ce problème dans une perspective donnée. Si les universitaires occidentaux avaient fait minimalement leur travail, surtout dans le domaine des sciences comptables et de la science politique, il n’aurait pas été nécessaire, à partir de 2004 avec Paul Martin et compagnies : Soixante thèses sur l’alégalité des paradis fiscaux, de décrire techniquement tout le phénomène, avant d’en penser les incidences eu égard à l’enjeu de la souveraineté des États, dans Offshore, Paradis fiscaux et souveraineté criminelle, à la responsabilité historique du Canada, dans La filière Canadienne, ou aux conséquences sociales des transferts financiers massifs vers les législations de complaisance, dans Une escroquerie légalisée. Ce que vous appelez l’« d’orientation matérialiste » de ce travail n’est pas aussi volontaire qu’il en a l’air. Je ne choisis pas les thèmes sur lesquels je travaille, je m’y consacre lorsque je juge impérieux que quelqu’un le fasse, dussé-je ne pas être la personne la mieux placée pour m’y consacrer, si je me découvre être le seul disposé à le faire. Cet exercice de compréhension est par contre tout à fait utile quand vient le temps de passer par l’analyse, car on peut au fil des découvertes travailler de manière plus aiguë.

Maintenant l’analyse, soit le « nœud » dont vous parlez. Il consiste en une approche conceptuelle, au sens du développement de concepts donnant à entendre une nouvelle caisse de résonnance dans laquelle considérer et étudier désormais des éléments particuliers. On n’en pense pas l’évolution de la vie sociale au Canada de la même façon si on ne voit plus en
lui une grande démocratie exemplaire, mais plutôt une colonie d’inspiration britannique encore aujourd’hui violente, qui offre sa législation à de redoutables entreprises minières mondiales. On ne considère pas les budgets d’austérité des gouvernements occidentaux, l’endettement public ou la présence au pouvoir d’une prétendue « élite » de la même façon si on l’inscrit non pas dans l’illusion d’un régime de droit, mais plutôt dans le contexte de la délocalisation concertée du capital vers des législations ad hoc conçues spécifiquement pour les placer hors de portée des institutions traditionnelles. On ne considère pas les multinationales à l’identique si on cesse d’en parler dans un contexte dit économique pour plutôt y voir des pouvoirs souverains capables de politiques indépendamment de tout ancrage national. Je résume outrancièrement des problématiques qu’on met des pages à déployer. Insistons surtout sur l’apport conceptuel consistant à faire voir les objets moins par rapport à eux-mêmes qu’en fonction d’une mise en contexte. C’est ce à quoi j’ai tâché de m’atteler dans tous mes livres.

S’il s’agit de parler de dialectique, entendons alors comment la description des phénomènes, rendue nécessaire dans un premier temps pour les raisons que j’ai évoquées, consiste au même moment, sur un plan conceptuel, à désigner les pixels du nouvel imaginaire qu’on est à élaborer dans l’organisation de la pensée. Que tel ancien ministre canadien travaille dans une banque des Bahamas où il souffle les termes de la nouvelle législation en matière de droit des entreprises au ministre des Finances là-bas, lequel siège lui-même au conseil d’administration d’une banque canadienne, qui soutient au pays quelques oligarques bien en vue… contribue à tisser la toile d’une réflexion qui acquerra au fil de la démonstration une valeur conceptuelle. C’est en ce sens que « créer des concepts », ainsi qu’en traitent Gilles Deleuze et Félix Guattari, suppose d’enfanter une idée capable de nous situer dans les enjeux qui nous incombent.

La raison pour laquelle j’ai vraiment souhaité vous interroger ne se limite pas à l’influence qu’aura eue sur moi la lecture de votre dernier ouvrage, La médiocratie. J’ai aussi souhaité vous interroger dans une démarche qui consiste à varier et lier les différentes perspectives d’analyses dans une démarche perspectiviste [1]. Il me semble que l’on pourrait en effet faire une correspondance qui n’est probablement pas due au hasard (j’espère ne pas déjà être classé comme un « complotiste » par la novlangue du XXIème siècle) entre d’un côté une trappe de liquidité que vous connaissez bien et qui consiste à injecter de l’argent par le haut de la pyramide sociale via les banques commerciales qui maintiennent ce pouvoir de création monétaire par le lobbying et les paradis fiscaux que vous avez étudiés et d’un autre côté une trappe de pensée par laquelle non seulement la recherche est souvent payée pour valider ce système de domination par les études qui sont financées ( en particulier dans le domaine de domination principal qui est celui de la science économique dite orthodoxe), mais la structure spécialisée et cloisonnée de la pensée par disciplines de plus en plus imperméables ressemblent aux montages financiers dans lesquels les différentes entités sont isolées et les flux de pensées sont aussi oligarchiques que les flux financiers dans la mesure ou dans les deux cas une opacité technicienne sert à isoler ces flux de pensées et de finance de la population ? Je pense que la question sera claire pour vous car vous connaissez à la fois les montages financiers, le système académique et ces interactions mais je vais la reformuler autrement pour des personnes qui n’ont pas l’habitude de voir ces montages. Pensez-vous que la production de savoir est devenue à l’image de la production capitaliste une production opaque par son jargon et imperméable par sa spécialisation et qu’elle exprime et participe à la montée des inégalités et de l’oligarchie depuis plusieurs décennies [2] ?

Karl Marx souligne dans les Grundrisse que le capital, en vue de la génération de plus-value, ne se procure pas seulement des usines, de la force de travail, de la matière première ou des titres de propriété, mais il produit aussi des économistes. Les économistes constituent un investissement générant tout un régime symbolique qui a surtout intéressé Antonio Gramsci après-coup. Plus tard encore, Anson Rabinbach dans Le Moteur humain s’intéressera pour sa part à l’instrumentalisation d’une science de plus en plus spécialisée par le capital, notamment en ce qui concerne l’entropie. Vous évoquez la canalisation de la pensée dans des circuits fermés de la connaissance. Elle s’observe très certainement autour de la notion d’économie elle-même, tellement qu’on en a oublié le caractère polysémique dans l’histoire. Les universités, entre autres institutions de recherche, se sont employées à restreinte toute pensée de l’économie à la « science économique » qu’ont fondée les physiocrates dans la seconde partie du XVIIIe siècle, dans la foulée des travaux de Jean-Baptiste Say et de Boisguilbert, tout juste avant qu’Adam Smith ne s’en inspire partiellement. Les « économistes » sont apparus progressivement dans une élévation institutionnelle qui leur a conféré leur pleine autorité. Mariana Heredia a posé le problème sans détour dans un livre intitulé : À quoi sert un économiste ? Ce circuit de référence, que les économistes hétérodoxes ont seulement suivi à la manière d’une réplique critique, essentiellement, il fallait le casser. Je travaille donc actuellement à redéfinir le concept d’économie à partir des usages que le terme a connu dans différentes disciplines scientifiques et pratiques culturelles, bien que la science économique ait contribué à occulter complètement cette réalité philologique. On ne se rappelle même plus que, de Carl von Linné à Charles Darwin, la notion d’économie de la nature a précédé celle d’écologie, tellement que si cette référence était demeurée vive, nous n’aurions sans doute jamais eu besoin du second terme. Même chose en théologie, où l’économie a constitué un terme central pour penser la relation entre la référence spirituelle par définition virtuelle – au sens d’une réalité sans forme – et la symbolique ainsi que la diégétique chargée de lui donner une contenance : l’une et l’autre se requièrent mutuellement. L’économie est aussi en philosophie un terme central chez les néokantiens qui ont réfléchi au XIXe siècle la philosophie de la valeur, en psychanalyse chez Sigmund Freud et en biologie chez Richard Avenarius, qui ont tous les deux thématisé à ce titre le rapport entre le quantum pulsionnel ou énergétique dont dispose l’appareil biopsychique et les régimes de dépenses qu’autorise l’organisation morale de la société, sans parler de critiques littéraires comme Gérard Genette à propos du récit ou du linguiste Greimas quant à la circulation du signe… Tous ces usages concourent à l’élaboration d’un concept d’économie se signalant comme une connaissance des résultats escomptés. Il s’agit bien entendu là d’une hypothèse à laquelle je travaille pour sortir du réseau étriqué dans lequel la « science économique » nous enferme lorsqu’il est question d’économie…

Afin de tenter de clarifier encore le lien de causalité entre le progrès technique [3] et la médiocratie, est-ce que l’on n’assiste pas à un effet de compensation par lequel le système économique et juridique est devenu si inadapté à l’accélération du progrès technique qu’il ne parvient plus à produire suffisamment d’emplois productifs. Par compensation on assiste à une croissance forte de métiers de rente appartenant à ce que les économistes anglo-saxons nomment la « rent-seeking economy ». La médiocratie est l’ère de la « rent-seeking economy » où une proportion de plus en plus importante du travail consiste en une bureaucratie privée destinée à obtenir des rentes par toutes sortes de moyens financiers, juridiques,… Une étude récente a ainsi montré qu’au Royaume-Uni, une proportion de 37% des travailleurs pense que leur travail n’a aucun sens et n’apporte rien à la société [4]. Est-ce que les métiers de la médiocratie sont les métiers des « bullshit jobs » décrits par David Graeber, c’est-à-dire les métiers de l’économie de rente ? Est-ce que cette situation n’est pas la cause principale de l’essor des maladies mentales en occident et d’une colère populaire qui s’exprime par un extrémisme religieux ou politique pour compenser le manque de sens dans les activités non productives (finance, marketing, management,…) qui sont souvent les mieux payées et d’une précarité économique dans les activités qui elles sont les plus productives et les moins payées (agriculteurs, pêcheurs, ouvriers,…) ? Autrement dit, sommes-nous désormais officiellement dans une économie de rente dans laquelle le salaire est corrélé négativement à la productivité puisqu’il est lié à la situation de l’individu dans la structure de la création monétaire et que les métiers de la rente se situent en haut de la pyramide alors que les activités productives se situent en bas de la pyramide ?

Nous tournons souvent autour du pot quant à ces questions, par crainte peut-être de réveiller les souvenirs de formes rhétoriques anciennes ou de paraître prosaïques en amorçant les choses par une proposition trop simple. Reste ceci : le problème s’appelle le capitalisme. Dire cela ne suffit pas, mais s’abstenir de le dire ne règle rien. Le capitalisme désigne un régime qui permet au capital de croître. Disons-le ainsi dans un premier temps. La croissance – entendre celle du capital, celui de ceux qui en ont – reste l’objectif phare du régime et son maître-mot. Il s’agit même d’un indice formel de succès. Réussissent ceux qui croissent le plus. On ne parle plus d’individus, mais de structures agrégées à l’échelle mondiale sous la forme d’entreprises multinationales. Dans cette perspective, tout travail ne mérite pas salaire, contrairement à l’adage, mais seul le travail qui se place au service de la croissance des entreprises. Parler de rentabilité est devenu faible, car on ferme des usines qui ne dégagent pas « suffisamment » de profit, en vue d’une forte croissance. Et lorsque le travail ne suffit pas pour dégager les fortes marges que réclame le capital, on part à la recherche de chimères formelles pour arriver ces fins. Les différentes fraudes auxquelles on a assisté ces dernières années en disent davantage sur tout un régime que sur les quelques individus infortunés qu’on a épinglés : la faillite d’Enron porte sur des artifices comptables qui permettaient d’inscrire dans les comptes d’une seule année des transactions anticipées à moyen et long termes ; la crise financière des hypothèques précaires portait sur des flux de revenus vendus comme tels à des clients par des banquiers qui consolidaient des dettes au statut hétérogène ; la fraude de Bernard Madoff, elle, plus rudimentaire, mais spectaculaire par son envergure, faisait l’économie de tout jeu en bourse en se contentant de verser une part des revenus provenant de nouveaux clients aux anciens… On pourrait ajouter à cela le courtage à haute fréquence qui consiste à lancer dans la jungle des marchés financiers des algorithmes performants capables à coups de conversions de titres de valeur en nanosecondes sur les marchés de dégager des marges qui ne reposent sur aucune activité réelle. Cela finira aussi par nous exploser à la figure, car c’est au prix de micro-crash que ces écarts de valeurs sont parfois dégagés, ces crashes pouvant se révéler un jour un peu moins micro qu’on ne le voudrait… On observe dans tous ces cas une stratégie désespérée de la part des détenteurs de capitaux de générer de la plus-value indépendamment du travail. Si la vieille prédiction de Marx sur la baisse tendancielle du taux de profit ne fonctionnait pas sur le plan comptable, l’apport de la technique ne pouvant pas être brutalement relégué au seul statut du « capital fixe », en opposition au travail qui représenterait lui la dimension « variable » et en cela la seule source de profit, quelque chose de cet ordre semble néanmoins se réaliser dans l’histoire étant donné l’appétit goulu des détendeurs de capitaux. L’apport de salariés ne suffit pas, ou s’il suffit, le marché de la consommation est saturé et offre peu de débouchés à de nouveaux produits fabriqués à rabais par un personnel exploité pour satisfaire l’éternelle soif de profit des capitalistes.

Restent les gens. Ce système consiste à les constituer éternellement en surnombre comme un personnel en réserve. La concurrence qu’on a organisée sur le marché du travail entre des gens désespérés d’y vendre leur force ou leurs quelques facultés intellectuelles pour pouvoir se payer leur pitance vise précisément à disposer de ce bassin de travailleurs. Laissés-pour-compte et va-nu-pieds se multiplient, désormais sous la forme de colonnes de réfugiés qu’on refoule tous azimuts. Ainsi, pour s’en sortir, on se résigne à se rendre pertinent non pas en soi, mais selon les termes d’un marché voulu tel par les détenteurs de capitaux. Force est donc de chercher à proposer quelque chose auprès de ceux qui ont un pouvoir d’achat, plus qu’envers ceux qui ont des besoins. Les emplois aberrants dont traite Graeber, comme se proposer d’aller voir un film à la demande d’un « client » pour que ce dernier ait quelque chose à en dire lors de ses dîners mondains, trahissent toute la vanité du marché.

Restent les écosystèmes. Ils sont considérés depuis les physiocrates, au XVIIIe siècle, selon des termes propres au domaine comptable plutôt qu’en fonction des sciences de la nature. Ainsi, la production aléatoire des systèmes naturels passe pour une mise de fonds, qu’il reste aux êtres humains à exploiter…

Je ne sais pas si ce dérèglement peut être pensé en termes de corrélation, dans un rapport inversement proportionnel entre la pertinence d’un travail et sa rétribution, voire sa reconnaissance sociale – il me semble clair en tous les cas qu’il n’est jamais reconnu pour lui-même ou pour son effet sensible et tangible dans le monde, mais seulement en fonction de sa façon de satisfaire la soif de profit transformée en un impératif social. Le simple fait de chanter peut servir d’exemple. Cet acte sans âge passera pour notoire dans notre régime lorsqu’elle aura intégré le système de la production à grande échelle, de la plus-value et de la rente. On verra comme misérable l’interprète qui s’en tient à des festivals de village et à des bars tandis que l’on considérera hautement la célébrité packagée sur une scène à la manière d’une marchandise pour effectuer des vocalises qui sont pourtant sans intérêt dans l’univers du chant…

// Article publié le 24 octobre 2018 Pour citer cet article : Christophe Petit, « L’impact de la technique sur l’emploi, l’économie et la société. Entretien 3 avec Alain Deneault », Revue du MAUSS permanente, 24 octobre 2018 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?L-impact-de-la-technique-sur-l-emploi-l-economie-et-la-societe-Entretien-3-avec
Notes

[1Le concept est parfois employé par Friedrich Nietzsche pour aborder simplement un sujet sous des angles variés.}

[2« Le savant médiocre ne pense jamais par lui-même, il délègue son pouvoir de pensée à des instances qui lui dictent ses stratégies aux fins d’avancement professionnel. L’autocensure est de rigueur pour autant qu’il sait la présenter comme une preuve de roublardise » - Alain Deneault – La médiocratie – Page 39.

[3Encore une fois, ce n’est pas la seule cause et le point de vue, l’hypothèse qui constitue l’angle de l’entretien, consiste à dire que le progrès technique dans l’infrastructure, l’idéologie du travail (probablement issue du protestantisme) comme « there is no alternative », car « there is no free lunch » (c’est toujours ce que disent les gouvernements en dernier recours, il n’y a pas de budget alors que les banques commerciales créent des quantités astronomiques d’argent tous les jours) et la structure oligarchique de la création monétaire amènent un monde de prédation et de médiocratie : http://www.journaldumauss.net/?L-avenement-de-la-societe-de-1217.

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