L’effet Pénélope

L’actualité se charge ces jours-ci, entre autres, d’illustrer une nouvelle fois la différence entre la morale et le droit.

Certes, ce couple n’est pas encore mis en examen, il va peut être parvenir à démontrer que ses agissements n’ont violé aucune règle juridique établie. Peut-être.

Pour autant, il semble que l’opinion ait déjà porté un jugement, mais un jugement d’une autre nature : un jugement moral. C’est à ce niveau que la cause est entendue. Pourquoi ? Parce que la question, avant d’être juridique, est morale.

Ce qui se montre, ce qui s’étale de façon presque obscène depuis quelques jours, c’est la perte du scrupule. Par des gens éduqués, intelligents, très gâtés par la vie. Plongés dans un certain bain acide - milieu politique où le cynisme est arme de survie, jeux d’adresse des carnets d’adresse, bouillonnement des copinages de toutes sortes, renvois d’ascenseur et facilités discrètes, sentiment d’impunité, lois de l’imitation, etc - les repères se dissolvent. C’est ainsi que des gens, sans penser à mal, peuvent progressivement s’écarter du bien et finir par habiter cette bulle avec tout confort : l’indécence.

Car ce qu’on sait déjà (embauche de l’épouse et des deux enfants, ruissellement de fonds publics sur toute sa famille voulu et organisé par un député de la République), suffit à forger, sinon un verdict, du moins une conclusion rapide et nette. Sans même savoir s’il y a eu vraiment emploi fictif, abus de bien social, et recel de ce délit, au sens du code : nul besoin d’attendre un jugement pénal, pour suspendre notre jugement moral.

Le droit viendra plus tard. Le droit arrive toujours en retard. Sans délai, le droit n’est pas le droit. Son accouchement sera long et pénible (car il y a toujours un problème de preuve judiciaire, et une procédure qui garantit, heureusement, les droits de la défense). Mais quoiqu’il décide, qu’il confirme ou qu’il infirme, ce droit tardif n’effacera pas l’encoche manifeste à la civilité, la blessure infligée par ce type d’agissements à la morale commune, lésions immédiatement ressenties par des millions de gens. Le droit ne le fera pas, car il n’a pas à le faire et parce que cette blessure est irréfutable dans ce qu’elle a de propre.

Dans le cas d’espèce, comme disent les juristes, dès qu’elle a été révélée sur la place publique, la désinvolture morale est entrée en collision avec quelque chose de presque mystérieux, et néanmoins très ancien et très fort dans la population : le sens de ce qui ne se fait pas. Une sorte d’explosion silencieuse a déjà eu lieu dans les coulisses de la société. Ce n’est pas jugé, oui. C’est déjà révoltant, quand même.

Politiquement ils peuvent avoir des talents, judiciairement ils peuvent avoir les meilleurs avocats, aux yeux des Français, ils ne s’en remettront pas. C’est fini.

Impressionnante démonstration de la puissance irrésistible de la morale ordinaire et de la sûreté des arrêts rendus par la ’common decency’, au sens Orwellien. La question principale n’est pas : comparaîtront-ils un jour ? Elle est déjà : mon Dieu, comment ont-ils pu faire cela, sans se poser de questions ?

// Article publié le 28 janvier 2017 Pour citer cet article : Didier Hanne, « L’effet Pénélope », Revue du MAUSS permanente, 28 janvier 2017 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?L-effet-Penelope
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