Idées reçues sur les bidonvilles en France (J.B Daubeuf, H.Marchal, T.Besozzi)

DAUBEUF Jean-Baptiste, MARCHAL Hervé, BESOZZI Thibaut, Idées reçues sur les bidonvilles en France, Paris, Le Cavalier Bleu, 2017, 126 p.

Cet ouvrage s’applique à dresser un panel descriptif des bidonvilles en France. En réinterrogeant les représentations sociales à l’égard de ces espaces de relégation, les auteurs parviennent à mettre à mal un certain nombre de prénotions, pourtant persistantes, qui participent à fausser l’appréciation de cette réalité urbaine. Aussi, ils nous donnent à voir une définition claire et scientifique du phénomène et de son caractère multidimensionnel.

En commençant par un état des lieux de la question des bidonvilles, l’ouvrage nous en offre une contextualisation et une historisation. C’est ainsi que l’on peut mettre en lumière l’ancienneté de la question des bidonvilles, pourtant projetée sur la scène publique comme un « problème » nouveau. Dès le XIXème siècle, les hygiénistes avaient déjà amorcé une politique de réhabilitation des infrastructures et logements urbains pour lutter contre l’insalubrité. Mais c’est surtout à partir des années 1950 que l’amplification de la visibilisation médiatique a participé à mettre le projecteur sur une réalité qui concernait, en 1965, plus de 75 000 personnes. C’est d’ailleurs à partir de cette époque que les instances politiques et humanitaires élaborent pour la première fois des procédures de lutte contre l’insalubrité s’accompagnant d’une volonté d’enrayer la propagation des bidonvilles et de détruire ceux existant. Le dernier bidonville fut ainsi démantelé à Nice en 1976. Mais l’on a assisté par la suite à un renouveau du phénomène, avec la réapparition de formes d’habitations précaires en France à partir des années 1990. D’un point de vue général, nous pouvons aussi établir une constance des bidonvilles : ils sont en effet l’incarnation d’une discrimination à la fois spatiale et sociale. Pour autant, ils ne sont pas toujours en marge de la ville. Certes, les bidonvilles s’établissent souvent à la périphérie des villes, et s’éloignent donc de leur centralité. Cependant, ils s’insèrent essentiellement dans les espaces urbains interstitiels inoccupés, ceux-ci pouvant se trouver à l’intérieur des frontières de la ville. Socialement parlant, le bidonville est l’incarnation de la différence dans la ressemblance. Il dérange, parce qu’il nous renvoie à notre propre humanité, tout en nous confrontant à un monde étranger (d’autant plus que 84% des habitants des bidonvilles en métropole sont des ressortissants étrangers), qui symbolise une peur commune de déclassement social. Pourtant, des liens peuvent se créer entre les membres de ces espaces relégués et les résidents à proximité. Ces échanges développent par là même des liens relationnels et créent des ponts interactionnels avec les citadins. Tous ces éléments apportent des nuances permettant de relativiser la marginalité spatiale et sociale des habitants des bidonvilles, sans toutefois la nier.

Mais loin de se contenter d’une approche globale des bidonvilles en France, les auteurs s’attèlent à en apporter une définition locale. À l’aide d’enquêtes empiriques, ils dressent un descriptif analytique des populations bidonvillisées. Majoritairement issus de parcours migratoires et principalement assimilés à la communauté des Roms, ces individus sont pris dans des questionnements associés à ceux de toute population étrangère en France. C’est pourquoi la question de ces habitations de fortune renvoie à la durabilité de la situation de leurs résidents : sont-ils amenés à s’installer ou à circuler ? Les instances politiques en France abordent le plus souvent l’immigration comme provisoire et transitoire. L’utilisation de termes tels que « campement » pour désigner ces logements atteste d’une volonté étatique d’empêcher ces lieux de vie de se pérenniser, occultant par là même les multiples réalités sociales et relationnelles de ces individus. Aussi, les problèmes liés aux bidonvilles tendent à être évalués sous le seul prisme culturel, désignant ces populations comme inassimilables au model français. On assiste de fait à une construction représentationnelle marquant une prétendue prédisposition culturelle des Roms à vivre en bidonville, ce qui conduit à occulter les processus de discrimination et les inégalités sociales. De plus, cela participe à présenter les habitants des bidonvilles comme relevant d’une culture homogène, ce que la réalité sociale vécue réfute.

Deux autres stigmates pèsent de manière essentialiste sur ces populations étrangères des bidonvilles, participant de fait à leur enclavement : 1/ Ils sont soupçonnés de vouloir abuser des aides de l’État. Or, les droits sociaux ne sont accordés que si la personne possède un titre de séjour sur le territoire français. Sans oublier que les taux de non recours aux aides sociales et au RSA sont particulièrement importants pour ceux qui pourraient en bénéficier. 2/ Ils sont désignés comme incapables de se prendre en main, d’être autonomes et de gérer leur vie. Par conséquent, des programmes socio-éducatifs ont été instaurés pour amener ces populations à se responsabiliser (acquérir des principes d’hygiène, entretenir un logement, renforcer la cohésion familiale, accepter de payer un loyer, etc.). Ces dispositifs ont participé à identifier les processus de marginalité par un manque « d’éducation » d’individus inadaptés et in-intégrables, évinçant alors les explications économiques, politiques et sociales. Ainsi, si ces représentations ne rendent pas compte de la réalité vécue, elles pèsent néanmoins de manière significative sur les politiques de (re)insertion de ces populations et induisent des disfonctionnements institutionnels majeurs.

Ce deuxième élément se décline en plusieurs aspects, notamment du point de vue de la salubrité et de la structure sociale. Incapables de s’autonomiser, ils le seraient aussi pour l’entretien de leur lieu de vie : la saleté retrouvée dans les bidonvilles participe fortement à la mise à l’écart de ces espaces déjà relégués. D’autant plus que le « propre » et le « sale » ne possèdent pas simplement une dimension biologique et sanitaire, mais également symbolique. Le cas des bidonvilles est symptomatique de cette « souillure » physique, qui devient souillure sociale. En effet, ces espaces disposent de très peu de raccordement au système d’assainissement et vivent donc dans de très mauvaises conditions sanitaires qui favorisent l’apparition de maladies. Mais l’hygiène dans les bidonvilles n’est pas que l’affaire de leurs habitants : les institutions, municipalités et acteurs associatifs interviennent pour tenter de ramener une certaine salubrité, toute relative, dans ces espaces. Il n’empêche que ces conditions matérielles renforcent le stigmate des bidonvillisés : beaucoup de problèmes de voisinage s’expliquent principalement par cette impression selon laquelle les bidonvilles sont des endroits sales, impures et donc à éviter : « autrement dit, c’est inhérent aux bidonvilles de ne pas symboliser et de ne pas correspondre concrètement aux manières partagées, ’normales’, de définir ce qui est propre et ce qui est sale » (p.71). En outre, ces populations sont appréhendées comme socialement anomiques, dépourvues de normes voire de morale. Pourtant, on retrouve dans les bidonvilles une structure sociale et un ordre moral. Ce dernier s’appuie souvent sur la loi du plus fort, la place particulière attribuée à certains individus « se traduit notamment par la valorisation et la légitimation des individus acquérant au quotidien le plus d’autorité à l’intérieur de la communauté » (p.74). Il subsiste également dans ces lieux un contrôle social actif qui réparti et fixe les rôles de chacun dans la communauté.

Cette organisation sociale passe aussi par la mise en place de formes particulières de travail, loin du présupposé selon lequel les bidonvillisés seraient désœuvrés et inactifs. Il est vrai que ces individus sont souvent coupés des emplois formels (mauvaise maitrise de la langue française, problèmes liés au droit de séjour en France, absence de l’intervention des instances étatiques en matière d’emploi dans les bidonvilles, etc.). Pourtant, ils mettent en place des formes d’économie parallèle. Les bidonvilles sont donc bien le terreau d’activités économiques et lucratives diverses (récupération de ferraille, réparation et vente de voitures, travail « au noir », mendicité, etc.). Les habitants des bidonvilles sont constamment pris dans des échanges marchands ou non marchands complexes et multiples. « Au final, au plus loin du stéréotype selon lequel le laisser-aller domine dans les bidonvilles, nous voyons combien les habitants sont toujours en train d’y faire quelque chose et à quel point ils veulent non seulement (sur)vivre, mais avoir une place dans la société » (p.89).

Les instances politiques participent de cette stigmatisation toujours réaffirmée des populations bidonvillisées. Elles suggèrent notamment que ces derniers refusent de s’intégrer à la société. Or, en France, l’intégration est comprise à travers un modèle républicain universalisé et un principe assimilationniste qui nie les différences culturelles. Par conséquent, la question des bidonvilles n’est pas traitée en fonction des populations et de leurs spécificités, mais bien dans une volonté de garantir la cohésion sociale. Par là même, la responsabilité d’une mauvaise intégration est imputée à la seule volonté individuelle. Or, seules les institutions sont en mesure d’initier des politiques cohérentes et uniformes. La criminalité est souvent utilisée comme illustration du refus d’intégration de ces populations marginalisées. La focale criminelle associée aux bidonvilles dans les discours et les représentations, apparaît comme une justification de la destruction de ces lieux de vie. Ce qu’on oublie en revanche, c’est que les habitants des bidonvilles sont eux-mêmes victimes de violences extérieures (incendies volontaires de caravanes ou de voitures par exemple).

De plus, avec les politiques sécuritaires mises en place par l’État, et dont la nécessité est rapportée par les médias, les bidonvilles se retrouvent en ligne de mire des instances de protection. Considérées comme des populations extérieures à la population française, elles sont rejetées, contrôlées et désignées comme de potentiels dangers. Cela créer une sorte de cercle vicieux, puisque « le rejet initial des occupants des bidonvilles conforte l’idée qu’ils compromettent la sécurité collective » (p.94). Aussi, une « politique de fermeté » s’est instaurée en France à l’encontre des bidonvilles. Une circulaire de 2010 a notamment institué une obligation préfectorale d’évacuation de ces espaces. Mais les solutions de ré-hébergement, variant en fonction des contextes locaux, ne sont pas toujours pérennes ou appropriées. Il arrive donc souvent que les mêmes personnes se réinstallent dans d’autres habitats de fortune.

Par une contextualisation historique, restreinte mais claire, et par des illustrations empiriques de leurs propos, les auteurs d’Idées reçues sur les bidonvilles en France dressent un paysage lisible et plutôt complet du phénomène. Cela pose, en filigrane, la question de l’importance des connaissances scientifiques sur les bidonvilles. À cela, l’ouvrage répond en proposant une sociologie presque interventionniste, cherchant à avoir un impact sur les politiques publiques et les acteurs institutionnels en charge des bidonvilles.

Sophie Mathieu
Doctorante en Sociologie
Laboratoire Lorrain de Sciences Sociales (2L2S)

// Article publié le 1er mai 2017 Pour citer cet article : Sophie Mathieu, « Idées reçues sur les bidonvilles en France (J.B Daubeuf, H.Marchal, T.Besozzi) », Revue du MAUSS permanente, 1er mai 2017 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Idees-recues-sur-les-bidonvilles
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